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Full text of "Histoire de la symphonie à orchestre, depuis ses origines jusqu'à Beethoven inclusivement"

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LIBRARY  OF 
WELLESLEY  COLLEGE 


PRESENTED  BY 
Helen  Joy  Sleeper 


HISTOIRE 


DE   LA 


SYMPHONIE  A  ORCHESTRE 


HISTOIRE 


DE    LA 


SYMPHONIE 

A   ORCHESTRE, 


DEPUIS    SES     ORIGINES    JUSQU'a    BEETHOVEN    INCLUSIVEMENT, 


PAR 


M.  MICHEL    BRENET. 


Ouvrage  couronné  par  la  Société  des  Compositeurs  de  Musique. 


*-&^ 


PARIS, 

GAUTHIER-VILLARS,   IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 

QUAI  [des  grands-augustins,    5  5. 

1882 

CTous  droits  réserves.) 


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A  mes  premiers  et  mes  plus  chers  maîtres 
MON  PÈRE  ET  MA  MÈRE. 


1  ^'i 


INTRODUCTION 


DE  toutes  les  formes  de  composition  musicale  créées  par  le 
génie  des  maîtres^  la  plus  spiritualiste,  la  plus  abstraite, 
la  plus  propre  à  réaliser  l'idéal  élevé  du  beau  musical 
pur,  est  assurément  la  symphonie.  N'empruntant  sa  beauté  qu'à 
la  musique  seule^  sans  le  secours  d'aucun  art  étranger,  d'aucune 
fiction  poétique,  d'aucune  parole  humaine,  d'aucune  réalité  pal- 
pable, la  symphonie  n'a  pas  d'équivalent  dans  les  autres  arts.  Si 
la  peinture,  la  sculpture  nous  dévoilent  les  régions  du  beau  idéal, 
c'est  à  Taide  des  séductions  du  beau  physique.  Si  la  poésie,  Télo- 
quence  nous  émeuvent  fortement,  nous  ouvrent  des  horizons 
grandioses,  c'est  en  s'appuyant  sur  les  faits  de  la  vie  réelle,  sur 
les  aspirations  ou  les  combats  de  l'âme  humaine.  Plus  complet  et 
plus  émouvant  que  le  drame,  l'opéra  traduit  et  commente  les  sen- 
timents cachés,  les  pensées  intimes  du  cœur  humain,  dont  il 
exprime  aussi  les  plus  violentes  passions;  mais  la  prédominance 
de  l'expression  dramatique  sur  le  beau  musical  pur  est  constante, 
et  la  première  condition  de  beauté  d'un  opéra  est  la  vérité.  Assu- 
M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  i 


Introduction. 


jettie  aux  paroles  fixées  par  l'Eglise,  la  musique  religieuse  se  meut 
dans  un  domaine  plus  borné  que  celui  de  l'opéra.  Tous  ses  efforts 
tendent  à  l'expression  du  sentiment  religieux,  son  unique  base. 

L'espace  dont  dispose  la  musique  instrumentale  est  sans 
bornes;  pur  esprit,  délivré  des  liens  terrestres^  elle  plane  dans 
des  régions  inaccessibles  aux  autres  arts,  indescriptibles  par  la 
parole.  Si  son  domaine  est  immense,  combien  sont  puissants  et 
nombreux  les  moyens  dont  elle  dispose  pour  le  conquérir!  «  Le 
matériel  avec  lequel  le  musicien  crée,  et  dont  on  ne  saurait  trop 
méditer  l'incomparable  richesse,  ce  sont  les  sons,  avec  la  possibi- 
lité de  leur  modification  à  l'infini  dans  la  mélodie,  l'harmonie  et 
le  rythme.  Inépuisée  et  inépuisable,  la  mélodie  se  présente  d'abord 
dans  son  noble  rôle  de  principal  élément  du  beau  musical;  ensuite 
vient  l'harmonie,  avec  ses  mille  ressources,  dont  on  ne  connaît 
pas  encore  la  fin;  puis  le  rythme,  artère  de  la  vie  musicale,  qui 
les  réunit  l'une  à  l'autre  dans  le  mouvement,  et  enfin  les  nuances, 
qui  les  colorent  de  la  manière  la  plus  diverse  et  la  plus 
attrayante  j^).  » 

C'est  avec  ces  divers  éléments  de  beauté  que  sont  constitués  par 
les  maîtres  la  sonate,  le  quatuor,  formes  nobles  et  abstraites  de 
l'art.  Mais  le  matériel  de  la  symphonie  est  plus  riche  encore;  un 
élément  puissant,  admirable,  fécond  en  beautés  toujours  nou- 
velles, s'ajoute  à  la  mélodie,  à  l'harmonie,  au  rythme  :  c'est  l'ins- 
trumentation. Dans  l'histoire,  la  mélodie  et  le  rythme  se  présen- 
tent les  premiers  dans  les  âges  primitifs,  comme  les  rudiments 
d'un  art  encore  à  sa  naissance.  L'harmonie,  nouveau  monde  de 
la  musique,  est  découverte  et  réglementée  par  le  génie  de  quelques 

(')  Hanslick,  Du   beau   dans  la  Musique.  Trad.  de   M.  Gh.  Banneliek. 
Paris,  1877. 


Introduction. 


hommes  puissants.  Enfin  l'instrumentation  ajoute  à  la  musique, 
déjà  si  belle,  les  charmes  si  variés  de  ses  innombrables  combinai- 
sons. Les  instruments  se  perfectionnent,  Torchestre  moderne  se 
forme;  son  maniement  devient  une  science  particulière,  une  des 
quatre  grandes  branches  de  la  musique.  Alors  naît  la  symphonie, 
forme  parfaite,  apogée  de  la  science  et  de  l'art  musical. 


mfei't^ 


PREMIERE    PARTIE. 


ORIGINES  DE  LA  SYMPHONIE 


ANCIENNES    DEFINITIONS    DU    MOT    SYMPHONIE. 


LE  nom  qui  fut  attribué  à  cette  forme  musicale  dès  son  appa- 
rition, et  qui  aujourd^iiui  lui  appartient  exclusivement, 
existait  bien  avant  l'invention  de  la  musique  d'orchestre, 
et  avait  été  employé  successivement  dans  un  certain  nombre  d'ac- 
ceptions dissemblables  par  les  musiciens  de  l'antiquité  et  du 
moyen  âge.  Avant  d'aborder  l'histoire  de  la  symphonie  à  orchestre , 
il  nous  paraît  intéressant  de  jeter  un  coup  d'œil  rapide  sur  ces 
acceptions  disparues  d'un  même  terme  technique. 

Le  mot  symphonie,  emprunté  au  grec  par  les  langues  de  l'Eu- 
rope moderne  (^),  s'est  transmis  sans  altération  de  siècle  en  siècle. 
Sous  sa  forme  primitive,  il  désignait  chez  les  Grecs  la  conso- 
nance de  l'octave.  Adopté  par  la  langue  latine,  il  y  fut  employé 
dans  la  même  acception.  Cependant  Servius  a  fait  remarquer  que 
da.nsV  Enéide  ce  terme  désigne  un  instrument  de  musique  ;  d'après 

(')  (Tujj-çwvia,  de  q/wv/j,  voix,  et  gvv,  avec. 


Première  Partie. 


l'opinion  très  solide  de  G.-W.  Fink  (^),  cet  instrument  tirait  son 
nom  de  sa  fonction  même,  qui  était  d'accompagner  les  voix  à  la 
distance  de  Toctave.  De  même,  lorsque  Cicéron  appelle  les  chan- 
teurs symphoniaci,  il  désigne  les  chœurs  dans  lesquels  la  réunion 
de  voix  graves  et  élevées,  chantant  la  même  mélodie  à  l'unisson 
et  à  l'octave,  formaient  la  consonance  appelée  symphonie. 

Au  vu"  siècle  de  l'ère  chrétienne,  on  nommait  encore  ainsi  les 
enfants  dont  les  voix  aiguës  doublaient  les  voix  d'hommes  dans 
la  chapelle  pontificale.  A  la  même  époque,  Isidore,  archevêque 
de  Séville  ,  qui  définissait  la  musique  une  modulation  de  la 
voix,  et  aussi  une  concordance  de  plusieurs  sons  et  leur  union 
simultanée  ,  donnait  au  mot  symphonia  deux  significations 
différentes  :  d'une  part,  il  désignait  'ainsi  le  tambour  employé 
dans  les  armées  du  Bas-Empire;  de  l'autre,  il  appelait  symphonie 
l'harmonie  des  consonances,  par  opposition  à  la  diaphonie,  ou 
harmonie  dissonante,  discordante.  Au  x"  siècle,  le  moine  Hucbald 
conservait  à  ce  mot  une  signification  analogue.  Un  autre  musi- 
cographe, Herman  Finck,  emploie  le  mot  symphoni^are^  pour 
désigner  l'accompagnement  d'une  mélodie  à  l'octave. 

Vers  le  même  temps,  on  trouve  le  terme  de  symphonie  adapté 
à  un  objet  nouveau  :  un  lourd  et  barbare  instrument  de 
musique,  usité  dès  le  x^  siècle  sous  le  nom  d'organistrum, 
venait  de  réduire  ses  proportions  incommodes  et  prenait  un 
nouveau  nom.  On  l'appelait  rebel,  rubelle  et  symphonie.  Ce 
n'était  pas  autre  chose  que  notre  modeste  vielle.  La  vogue  de 
cet  instrument  cessa  au  xv^  siècle,  et  il  fut  abandonné  aux 
pauvres  et  aux  vagabonds.  Son  nom  de  symphonie,  corrompu 

(  '  )  Schilling  ,  Encyclopodie  der  gesammten  Musikalischen  Wissen- 
schaften,  t.  VI,  art.  Symphonie,  par  G.-W.  Fink.  Stuttgart,  1840. 


Origines  de  la  Symphonie. 


par  l'usage,  se  changea  en  sifonie,  puis  chifonie;  de  là  vint,  pour 
ceux  qui  en  faisaient  leur  moyen  d'existence,  le  surnom  de  chifo- 
niens.  Dans  certains  pays  du  centre  de  la  France,  la  vielle  porte 
encore  le  nom  populaire  de  chinforgne[^). 

Ainsi  appliqué  tour  à  tour,  et  même  simultanément,  à  un 
intervalle  harmonique  et  à  un  ou  à  plusieurs  instruments  de 
musique,  le  terme  dont  nous  nous  occupons  fut,  au  xvi^  siècle, 
employé  pour  servir  de  titre  à  un  morceau  de  musique.  En  1594, 
parut  à  Anvers  un  recueil  de  pièces  vocales  intitulé  :  Sym- 
phoîiia  angelica  di  diversi  excellentissimi  miisici  a  4,  5,  6  voci^ 
nuovamente  raccolta  per  H.  Waelrant  (^).  —  En  1629, 
Heinrich  Schûtz,  le  «  père  de  la  musique  allemande  »,  qui 
avait,  pour  se  conformer  à  l'usage  prétentieux  de  son  temps, 
transformé  son  nom  allemand  de  Schûtz  (archer,  tireur)  en  celui 
de  Sagittarius^  publia  à  Venise  ses  Symphoniœ  sacrœ.  C'était 
un  recueil  de  chants  à  i,  2  et  3  voix,  avec  orgue  et  i,  2  ou  3  ins- 
truments obligés,  qui  tantôt  accompagnaient  le  chant,  et  tantôt 
se  faisaient  entendre  seuls  dans  des  espèces  de  ritournelles.  Ces 
morceaux,  d'une  forme  inusitée,  s'appelaient  symphonies, 
«  parce  que  ni  l'ancienne  dénomination  de  motets,  ni  celle 
plus  nouvelle  de  concei^ts  ne  leur  convenaient  (^).  » 

D'autres  compositeurs  appelèrent  symphonies  des  morceaux 
analogues,  et  même  des  chants  spirituels  et  mondains  à  plusieurs 
voix,  sans  accompagnement  d'instruments.  D'autres  encore  dési- 
gnaient sous  le  même  titre  toutes  espèces  de  pièces  instrumen- 
tales, danses,  chansons  transcrites,  ritournelles,  etc.,  quels  que 

(')  Paul  Lacroix,  Les  Arts  au  moyen  âge.  Paris,  iSjS. 
(-)  Imprimé  par  Pierre  Phalèse  et  J.  Bellère.  Anvers,    i5g4. 
(^)  Brendel,  Geschichte  der  Mnsik.  6®  édition.  Leipzig,  1878. 


8  Première  Partie. 


fussent  leurs  dimensions  et  le  nombre  des  instruments  qui  les 
exécutaient.  Kircher  range  sous  ce  titre  les  préludes,  toccates, 
ricercari  et  sonates  d  orgue  et  de  clavecin  (  \).  Dans  le  même 
ouvrage  il  écrit  :  Symphoneta ,  sive  composîtor  hannoniœ.  De 
même  Glaréan  qualifie  le  savant  musicien  Antoine  Brumel  : 
Eximiiis  symphoneta. 

Au  xvin^  siècle,  le  même  terme  était  employé  par  les  écrivains 
français  dans  un  sens  différent  de  celui  qui  lui  est  réservé 
aujourd'hui.  On  donnait  le  nom  de  symphonie  tantôt  à  Tac- 
compagnement  instrumental  d'un  opéra,  aux  ritournelles, 
entr'actes,  etc.  ;  tantôt  à  l'orchestre  même  qui  exécutait  cet 
accompagnement^  ces  ritournelles,  soit  au  théâtre,  soit  à  l'église. 
C'est  ainsi  que  Grimm  écrivait  :  «  Je  trouve  dans  cet  opéra  grand 
nombre  d'airs  charmants  et  une  symphonie  admirable  »  ;  que 
Charpentier  publiait  ses  «  motets  mêlés  de  symphonies  »,  et  que 
l'on  entendait  dire  :  «  La  symphonie  de  tel  théâtre  comprend  six 
violons,  quatre  violes,  etc.  » 

^^ 

LA    MUSIQUE    INSTRUMENTALE    AU    MOYEN    AGE. 

Pour  chercher  les  origines  de  la  symphonie  actuelle^  nous  ne 
croyons  pas  nécessaire  de  remonter^  ainsi  que  l'a  fait  un  auteur 
allemand  (-),  jusqu'au  flûtiste  grec  Sacadas,  qui  passe  pour  avoir 
exécuté  le  premier  un  morceau  de  musique  purement  instrumen- 
tale. Il  ne  saurait  être  question  de  symphonie  chez  des  peuples 

(')  Kircher,  Miisiirgia  iiniversalis.  Rome,  i65c. 

(-)   Bernsdorf  ,   Universal  Lexikon  der  Itnkunst.  t.  III.  art.  Symphonie. 
Offenbach.   18G2. 


Origines  de  la  Symphonie. 


ne  pratiquant  point  l'harmonie.  C'est  donc  dans  le  moyen  âge 
occidental  que  nous  allons  trouver  notre  point  de  départ. 

La  musique  à  plusieurs  voix  sans  accompagnement,  adoptée 
par  rÉglise  catholique  qui  lui  donnait  dans  ses  cérémonies  une 
place  considérable,  avait  déjà  atteint  une  certaine  perfection,  que 
le  jeu  des  instruments  était  encore  dans  l'enfance.  Les  danses 
populaires  qui,  sous  prétextes  pieux,  pénétraient  jusque  dans  les 
églises,  se  faisaient  aux  sons  des  rondes  chantées  en  chœur,  et 
s'il  s'y  montrait  des  joueurs  d'instruments,  on  peut  croire  que 
leur  partie  doublait  les  voix,  ou  bien  qu'à  défaut  de  chanteurs 
ils  exécutaient  les  rondes  connues.  Au  viii^  siècle,  lorsque  le 
pape  Zacharie  lança  une  sentence  d'excommunication  contre 
«  quiconque,  les  premiers  jours  de  janvier  et  de  mai,  oserait 
louer  des  chantres  ou  joueurs  d'instruments  et  former  des 
danses  par  les  rues  et  places  publiques  »,  la  danse  était  encore 
un  plaisir  grossier,  auquel  une  musique  barbare  servait  de 
stimulant. 

Les  seigneurs  féodaux,  pour  occuper  les  longues  journées 
oisives  de  leur  vie  de  château,  attiraient  des  ménestrels  qui  leur 
chantaient  les  romans  célèbres.  Bientôt  les  plus  riches  commen- 
cèrent à  s'entourer  de  bandes  nombreuses  de  musiciens,  joueurs 
de  luths  et  de  cromornes.  de  théorbes  et  de  mandores,  dont  la 
musique  donnait  une  apparence  somptueuse  aux  fêtes,  aux 
réceptions  et  même  aux  repas  quotidiens.  Les  petits  barons,  qui 
ne  pouvaient  entretenir,  comme  leurs  puissants  voisins,  une 
troupe  brillante  d'instrumentistes,  avaient  au  moins  à  leur  ser- 
vice deux  ou  trois  musiciens.  C'est  ainsi  qu'une  miniature  du 
roman  de  Renaud  de  Montauban  nous  montre  une  châtelaine 
du  xv^  siècle  dînant  en  petit  comité,  tandis  que  trois  musiciens. 


iQ  Première  Partie. 


placés  dans   une  tribune  spéciale,  soufflent  à  pleins  poumons 
dans  trois  longues  trompettes. 

((  Semblables  aux  musiciens  ambulants  qui  parcourent  les 
rues  et  qui  nous  convient  à  leurs  concerts  en  plein  air,  ces 
anciens  joueurs  d'instruments  jouaient  de  mémoire,  après  avoir 
probablement  appris  d'instinct  le  peu  qu'ils  savaient  (^).  »  Leur 
répertoire  se  composait  d'airs  de  danse  et  de  chansons  en  vogue, 
qu'ils  arrangeaient  tant  bien  que  mal.  Au  temps  de  la  Réforme, 
les  seigneurs  huguenots  se  faisaient  jouer  de  cette  manière  les 
psaumes  protestants.  Tout  imparfaite  qu'elle  fût,  la  musique 
instrumentale  occupait  les  musicographes.  Dès  le  ix''  siècle, 
Réginon  de  Pruni  écrivait  :  «  On  appelle  musique  artificielle 
celle  qui  est  produite  par  l'art  et  le  génie  humain,  et  qui  consiste 
dans  l'usage  de  certains  instruments  (-).  » 

Le  nombre  des  musiciens  instrumentistes  s'accrut  rapidement. 
En  i33i,  les  ménestrels  français,  «  joueurs  d'instruments  tant 
hauts  que  bas  )),  fondèrent  la  confrérie  de  Saint-Julien  et  Saint- 
Genest,  corporation  nombreuse,  qui  reçut  lettres  patentes  du  roi 
de  France  Charles  VI  le  14  avril  140 1.  Longtemps  la  Confrérie 
de  Saint-Julien  tint  en  France  le  haut  du  pavé  pour  la  musique 
instrumentale;  le  jour  de  la  fête  de  Saint-Julien,  leur  patron,  les 
ménestrels  parcouraient  Paris  en  jouant  des  airs  de  leur  réper- 
toire (^).  Parmi  eux  se  recrutaient  les  orchestres  figurant  plus 

(*)  G.  CiiouQUET,  Histoire  de  la  viusique  dramatique  en  France.  Paris. 

1873. 

(-)  FÉTis,  Biographie  universelle  des  musiciens.  Préface  de  la  2"  édition. 

(^)  Sept  airs  sonne:{  la  nuict  de  Saint- Julien  par  nous  :  Chevalier,  Lore, 
Henry  Vaisné,  Lamotte,  Richaine  et  aultres,  sur  luths,  espinettes,  mandores, 
violons,  flûtes  à  neuf  trous,  le  tout  bien  d'accord,  sonnant  et  allant  par  la 
ville  (1587). 


Origines  de  la  Symphonie. 


1 1 


que  jamais  dans  les  cérémonies  publiques  et  les  fêtes  privées. 
Dans  les  repas  seigneuriaux,  on  ne  jouait  plus  seulement  des 
basses  danses  et  des  chansons,  mais  on  donnait,  sous  le  nom 
d'entremets,  de  véritables  représentations  dramatiques. 

Au  xvi*^  siècle,  le  nombre  des  musiciens  au  service  d'un  sou- 
verain était  considérable  ;  les  princes  et  les  ducs  rivalisaient  avec 
les  plus  puissants  monarques.  La  duchesse  de  Ferrare  avait  son 
orchestre  particulier,  dont  les  membres  étaient  des  femmes.  Le 
répertoire  de  ces  musiques  seigneuriales  n'avait  guère  varié 
depuis  le  xiii«  siècle;  les  compositeurs  de  chansons  profanes 
avaient  pris  l'habitude  d'indiquer  dans  leurs  œuvres  des  parties 
d'instruments  qui,  doublant  exactement  les  voix  des  chanteurs, 
pouvaient  ensuite  exécuter  les  morceaux  sans  leur  aide.  On 
pubhait  ces  chansons,  et  l'on  commençait  aussi  à  imprimer  des 
recueils  d'airs  de  danse  à  plusieurs  instruments;  le  plus  ancien 
de  ceux  cités  par  M.  Lavoix  dans  son  Histoire  de  l'Instrumen- 
tation date  de  i538  :  «  Dix-huit  basses-danses  garnies  de 
recoupes  et  tordions  avec  dix-neui  branles,  quatre  sauterelles, 
quinze  gaillardes  et  neuf  pavanes.  Paris,  Attaingnant,  i53S  {^).y> 

La  culture  de  la  musique  instrumentale  était  aussi  assez 
avancée  en  Angleterre  au  xvi«  siècle.  En  1599,  Thomas  Morley 
pubha  la  première  édition  d'un  recueil  de  pièces  instrumentales 
de  divers  auteurs  pour  six  instruments  :  luth  ténor,  pandore, 
cithare,  basse  de  viole,  flûte  et  dessus  de  viole  (2).  En  Allemagne, 
les  pubhcations  du  même  genre  se  mukiplièrent  dès  les   pre- 

(')  Lavoix  fils,  Histoire  de  V Instrumentation.  Paris,  1878.  p.  171. 

(■-)  MoRLEv,  Consort  Lessons,  made  by  divers  exquisite  autliors,  for  sex 
différent  instruments  to  play  together,  v/f  .•  the  treble  lute,pandora,  citterne, 
base  violl,  flûte  and  treble  violl.  Londres,  iSgg;  2''  éd.,  161 1. 


12  Première  Partie. 


mières  années  du  xvii^  siècle;  parmi  les  plus  anciennes  et  les  plus 
rares,  on  peut  citer  deux  recueils  de  Melchior  Franck  pour 
«  toutes  sortes  d'instruments  et  particulièrement  pour  les  violes  » . 
Ce  sont  des  danses  graves  ou  vives  et  des  petits  morceaux  sym- 
phoniques  (^). 

Le  goût  de  la  musique  instrumentale  a  toujours  été  très  vif  en 
Allemagne.  Nous  pourrions  donc  citer  un  grand  nombre  de 
recueils  analogues  à  ceux  de  Franck,  les  uns  pour  instruments 
seuls,  d'autres  avec  voix  ad  libitum  (-).  L'orchestre  de  ces  divers 
morceaux,  composé  le  plus  souvent  de  quatre  ou  cinq  instru- 
ments, et  dans  lequel  les  cordes  prirent  dès  le  xvi^  siècle  une 
place  prépondérante,  comprenait  quelquefois  jusqu'à  lo,  12  et 
14  parties.  La  basse  continue,  inventée  par  Viadana  dès  les  pre- 
mières années  du  xvn'^  siècle^  et  bientôt  devenue  d'un  usage 
général,  donna  aux  parties  harmoniques  la  solidité  qui  leur  avait 
longtemps  fait  défaut.  En  16 19,  Prœtorius  l'employa  dans  les 
pièces  du  recueil  intitulé  Musa  Aonia  Thalia. 

Aucun  lien  régulier  ne  réunissait  les  divers  morceaux  dont  se 
composaient  ces  recueils  ;  les  danses  et  les  chansons  y  dominaient, 
mais  on  commençait  à  y  introduire  des  pièces  de  genre  purement 
instrumental^  où  le  compositeur,  se  livrant  uniquement  à  son 
inspiration  et  à  son  savoir,  introduisait  même  parfois  les  formes 


(')  Franck,  Neue  Paduanen,  Galliarden,  anf  allerlei  Instrumenten  :{u 
beqiievien.  Nuremberg.  i6o3.  —  Neue  Intraden,  aiif  aller  Hand-lnstru- 
menteu,  sonderlich  auf  Violen  :^u  gebrauchen.  Nuremberg.   160S. 

(-)  Fritsch  (Balthazar),  Neue  Kunstliche  iind  lustige  Padiianen  und 
Galliardcn  mit  ^  Stimynen.  Francfort,  160G. —  Hildebrand,  Paduanen  und 
Galliarden  ^^u  5  Stimmen  auf  allerlei  Instruynenten  ^:.'  gebrauchen  verfasset. 
Hambourg,  1607.  —  Widman.n,  Musikalische  Kur:^weil,  in  Can:[onen,  In- 
traden, Balleten  und  Courant  en  fur  4  und  5  Instrumenten.  Nuremberg,  1618. 


Origines  de  la  Symphonie . 


I  .T 


scolastiques  en  vogue  dans  la  musique  chorale  du  xvi^  et  du 
xvn®  siècle.  Ces  recherches  scientifiques  étaient  alors  annon- 
cées dans  un  titre  long  et  pompeux  (^).  Certaines  pièces  instru- 
mentales, qui  n'avaient  pas  du  reste  de  forme  fixe  et  régulière, 
prirent  alors  le  titre  de  symphonies .  On  peut  citer  en  ce  genre  les 
trois  œuvres  publiées  à  Anvers  en  1644,  1647  et  1649  P^^  Florent 
A'Kempis  ,  organiste  de  Sainte-Gudule  à  Bruxelles_,  et  dont  le 
premier  livre  a  pour  titre  :  Symphoniœ  uniuSj  duoriim  et  triicm 
violinoriim.  —  Montalbano',  Bononcini  publièrent  des  pièces 
analogues,  comprenant  jusqu'à  huit  instruments  (-).  Dans  une 
œuvre  du  musicien  allemand  George  Weber,  publiée  à  Dantzig  en 
1649,  sous  le  titre  de  Fruits  odoriférants  d'un  cœur  tout  dévoué 
au  Seigneur^  on  trouve,  mêlées  à  des  arrangements  de  chansons, 
quelques  «  symphonies  pour  deux  violons  et  basse  continue  », 
dont  les  développements  n'excèdent  pas.  pour  chacune,  deux  ou 
trois  lignes  d'impression,  et  dont  le  style  est  empreint  de  la  plus 
naïve  simplicité. 

ANCIENNES  FORMES   DE    COMPOSITION    INSTRUMENTALE. 

En  dehors  des  danses  dont  le  rythme  et  le  style  étaient  invaria- 
blement réglés  par  le  pas  qu'elles  accompagnaient,  nous  voyons 

(')  Theile.  Novœ  sonatce  rarissimœ  artis  et  suavitatis  musicœ,  parlim 
2  vocum,  cum  simplis  et  duplo  inversis  fugis;  partim  3  vocum,  cum  simplis. 
duplo  et  triplo  inversis  fugis;  partim  4  vocum,  cum  simplis,  duplo,  triplo 
et  quadruple  inversis  fugis;  partim  5  vocum,  cum  simplis,  duplo.  triplo, 
quadruplo  aliisque  varietatis  inventionibuset  artificiosis  synccpationibus.etc. 

(-)  Montalbano,  Sinfonie  ad  uno  e  diioi  violini  e  trombone  con  parti- 
menti  per  Vorgano,  con  alciine  a  qiiattro  viole.  Palerme,  1629.  —  Bononcini, 
Sinfonie  a  5,  6,  7  e  8  stromenti  con  alcune  a  iina  e  due  ti  omba  servendo 
ancoraper  violine.  Bologne,  i685. 


14  Première  Partie. 


des  formes  régulières  s'introduire  dans  la  musique  instrumentale 
dès  la  seconde  moitié  du  xvii^  siècle.  La  plus  ancienne  de  ces 
formes,  l'ouverture,  est  celle  qui  paraît  la  plus  éloignée  de  la  sym- 
phonie actuelle.  Son  invention  et  son  emploi  répété  eurent  cepen- 
dant une  influence  considérable  sur  le  développement  de  la  mu- 
sique instrumentale. 

LuUy  peut  être  considéré  comme  l'inventeur  d'une  forme  régu- 
lière d'ouverture,  quoique  les  compositeurs  italiens  eussent  de 
bonne  heure  pris  l'habitude  de  placer  en  tête  de  leurs  opéras  ou 
des  prologues  de  leurs  opéras  une  courte  préface  symphonique. 
La  forme  lixée  par  Lully  pour  ses  ouvertures  servit  immédiate- 
ment de  modèle  pour  tous  les  morceaux  du  même  genre,  compo- 
sés non  seulement  en  France,  mais  en  Allemagne  et  en  Italie. 
D'après  J.-J.  Rousseau,  les  propres  ouvertures  de  Lully  servaient 
fréquemment  d'introduction  aux  opéras  des  maîtres  romains  et 
napolitains  représentés  sur  les  théâtres  d'Italie;  après  quoi,  on  les 
gravait,  sans  en  indiquer  l'auteur,  en  tête  des  partitions  de  ces 
mêmes  opéras  (^).  L'ouverture  de  Lully  comprenait  :  une  pre- 
mière partie  d'un  mouvement  lent,  portant  le  titre  de  grave, 
s'enchaînant  à  la  seconde  partie^  plus  longue  et  d'une  allure 
rapide.  Le  morceau  était  ordinairement  terminé  par  une  reprise 
du  premier  mouvement.  Désignée  en  Allemagne  sous  le  nom 
(ïoiivertiij^e  française,  cette  forme  musicale  fut  souvent  intro- 
duite dans  les  recueils  de  pièces  instrumentales  auxquelles  on 
donnait  le  titre  de  suites. 

Les  premières  suites,  qui  parurent  entre  les  années  1670  et 
1680,  furent  d'abord  écrites  pour  un  instrument  seul,  et  surtout 

(•)  J.-J.  Rousseau,  Dictionnaire  de  musique,  art.  Ouverture. 


Origines  de  la  Symphonie.  i5 


pour  le  clavecin.  Le  même  titre  servit  bientôt  à  désigner  des  mor- 
ceaux écrits  pour  un  nombre  considérable  dlnstruments. 

La  composition  musicale  appelée  siiîte^  et  à  laquelle  on  donna 
bientôt  indifféremment  le  nom  de  suite  et  celui  de  sonate,  était, 
comme  les  recueils  des  premières  années  du  xvii^  siècle,  une 
réunion  de  pièces  détachées,  affectant  les  formes  de  la  musique  de 
danse  ;  mais  elles  étaient  disposées  dans  un  ordre  régulier,  et  rigou- 
reusement enfermées  dans  une  même  gamme.  Un  prélude  com- 
mençait, une  gigue  terminait.  Dans  l'intervalle  se  plaçaient  la  cou- 
rante, la  passacaille,  la  gavotte,  la  chaconne,  etc.  L'usage  italien 
d'exécuter  dans  les  églises  des  solos  d'instruments  fit  distinguer 
peu  de  temps  après  deux  sortes  de  sonates:  celle  dont  nous  venons 
de  parler  prit  le  nom  ào,  sonate  de  chambre;  l'autre  s'intitula 
sonate  d'église^  et  affecta  une  sévérité  de  formes  que  les  virtuoses 
italiens  ne  devaient  pas  lui  conserver  longtemps.  «  La  sonate 
d'église,  dit  Brossard,  est  une  composition  pleine  de  majesté, 
propre  à  résonner  dans  le  temple  de  Dieu  (^).  » 

Ce  caractère  majestueux  était  dû  au  choix  des  pièces,  dont  la 
réunion  formait  la  sonate  d'église  :  c'étaient  exclusivement  des 
préludes,  fugues,  airs  graves  et  religieux,  qui,  du  reste,  ne  con- 
venaient guère  plus  à  la  dévotion  bruyante  des  fidèles  italiens 
qu'à  l'amour  des  musiciens  du  même  pays  pour  la  vivacité  et  la 
fioriture.  Aussi  vit-on  bientôt  les  airs  à  danser  de  la  sonate  de 
chambre  s'introduire  au  milieu  des  pièces  scolastiques  de  la 
sonate  d'église,  tandis  qu'en  échange  la  sonate  de  chambre  s'ap- 
propriait quelques-uns  des  airs  et  des  morceaux  fugues  de  la 
sonate  d'église,  ce  qui  rendit  illusoire  la  distinction  établie  entre 

(*)  Brossard,  Dictionnaire  de  musique.  Paris,  1703. 


i6  Première  Partie. 


les  titres  de  ces  deux  compositions.  Quoique  chacune  des  pièces 
formant  la  sonate  ou  suite  fût  en  géne'ral  courte,  leur  nombre 
plus  ou  moins  conside'rable  faisait  souvent  de  la  sonate  une  com- 
position assez  longue,  dans  laquelle  on  observait  toujours  la  règle 
de  Tunité  de  ton_,  et  qu'on  adaptait  indifféremment  à  un  seul  ou 
à  plusieurs  instruments  (^). 

La  suite  ne  disparut  que  devant  la  sonate  et  la  symphonie 
modernes  (^).  Nous  citerons  comme  les  plus  belles  suites  pour 
orchestre  celles  que  le  grand  Bach  écrivit  vers  1720-1730,  en  ut, 
en  si  mineur  et  en  ré  (^).  Cette  dernière  comprend  une  ouver- 
ture à  la  française,  un  ai}%  une  gavotte,  une  bourrée  et  une  gigue 
servant  de  finale.  Tous  ces  morceaux  sont^  selon  Tusage,  écrits 
dans  le  même  ton,  en  ré  majeur.  ISair  grandiose  de  la  suite  en 
si  mineur  est  connu  de  tous  les  musiciens. 

Avec  le  xviii^  siècle  naquit  une  nouvelle  forme  de  composition 
instrumentale,  dont  le  plan  s'éloigne   dès   l'abord  de  la  sonate 

(*)  ISeri.  Sonate  e  can:{one  a  qiiatro  da  sonarsi  con  diversi  stromenti,  in 
chicsa  e  caméra,  etc.  Venise.  1644.  —  Schenck,  Il  giardino  armonico,  con- 
sistende  in  diverse  sonate  a  2  violini,  viola  di  gamba  e  basso  continuo. 
Amsterdam,  1692.  —  Legrenzi,  Suonate  da  chiesa  e  da  caméra  a  2.  3,  4.  5, 
6  e  j  stromenti  con  tiombe  e  sen:^a  overo fiant i,  op.  17.  Venise,  lôgS,  —  On 
peut  mentionner  encore  les  sonates  pour  deux  violons  et  basse  de  viole, 
avec  basse  continue  de  NicoLAï(Augsbourg,  1675);  de  Finger  (Londres,  i6S8j; 
de  Marini  (Venise.  1696),  et  celles  de  Fixger  et  Keller  à  cinq  parties. 
pour  flûtes  et  hautbois. 

(*)  De  nos  jours  plusieurs  artistes  ont  tenté  de  faire  revivre  l'ancienne 
suite.  Nous  citerons  la  suite  de  M.  Saint-Saens  (op.  49),  composée  de  prélude, 
sarabande,  gavotte,  romance  et  finale,  pour  l'orchestre,  et  celles  de  Boely 
pour  le  piano. 

(')  J.-S.  Bach,  Première  Symphonie  ou  suite  en  ut  pour  deux  violons, 
alto,  deux  hautbois,  basson  ,  violoncelle  et  basse.  Deuxième  suite,  en  si 
mineur,  pour  deux  violons,  alto,  violoncelle,  flûte  et  basse.  Troisième  suite, 
en  ré,  pour  deux  violons,  alto,  basse,  timbales,  deux  hautbois  et  trois  trom- 
pettes. 


Origines  de  la  Symphonie.  17 

d'ancien  style.  Cette  forme  fut  créée  par  les  grands  virtuoses  de 
Técole  de  violon  italienne,  qui  ne  trouvaient  ni  dans  l'ouverture, 
ni  dans  la  suite,  l'occasion  de  déployer  tous  les  artifices  de  leur 
talent.  Tel  qu'ils  l'inventèrent,  le  concerto  était  une  pièce  de 
musique  instrumentale  écrite  pour  un  instrument  principal, 
accompagné  par  un  orchestre  plus  ou  moins  nombreux,  dont  k 
rôle,  beaucoup  plus  important  que  celui  de  la  simple  basse  con- 
tinue_,  ne  se  bornait  pas  à  soutenir  l'instrument  principal,  mais 
l'accompagnait  de  dessins  variés,  et  souvent  engageait  avec  lui 
un  dialogue  sur  le  pied  d'égalité. 

Quoique  le  nom  de  concerto  (^)  existât  dès  le  milieu  du 
xvii°  siècle,  on  doit  regarder  le  violoniste  Giuseppe  Torelli 
comme  l'inventeur  de  cette  forme  musicale,  ou  du  moins  du 
concerto  grosso  :  car  il  y  eut  dès  Torigine  deux  façons  bien 
distinctes  de  composer  un  concerto.  Dans  celui  «  de  chambre  », 
l'instrument  principal  n'était  soutenu  que  d'un  simple  accom- 
pagnement, sorte  d'amplification  de  la  basse  continue.  Dans  le 
concerto  grosso,  tout  un  orchestre  dialoguait  avec  lui_,  et  Ton 
donnait  aux  instruments  de  l'orchestre  le  nom  de  violino  di 
grosso,  di  ripieni,  pour  les  distinguer  du  violon  principal  ou 
di  concertino.  La  forme  symétrique  donnée  au  concerto  par 
Torelli,  et  conservée  pendant  cinquante  ans^  dérivait  de  Touver- 
ture  d'opéra,  telle  que  l'avait  renouvelée  Alexandre  Scarlatti. 
Nous  avons  dit   que  l'ouverture  de  Lully  se  composait  d'un 


(')  Selon  FÉTis  {Revue  Musicale,  t.  II,  p.  207),  le  mot  concerto  viendrait 
du  verbe  concinere.  Selon  d'autres  auteurs,  il  dérive  du  verbe  concertare 
(Schilling,  Encyclopôdie  der  ges.  musik.  Wissenschaften,  t.  II,  p.  282). 
C'est  là  une  question  de  linguistique  qui  n'a  pas  d'intérêt  directement 
musical. 

M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  2 


i8  Première  Partie. 


grave,  d'un  allegro  et  du  retour  final  du  grave;  Scarlatti  avait 
renversé  cette  symétrie,  en  faisant  du  mouvement  lent  la  partie 
centrale  de  l'œuvre,  et  en  l'encadrant  de  deux  mouvements  plus 
animés,  le  premier  assez  modéré,  le  dernier  beaucoup  plus  vif. 
Tel  fut  l'agencement  des  parties  du  concerto  grosso,  à  cette 
différence  près,  qu'au  lieu  de  s'enchaîner  comme  dans  l'ouver- 
ture, chacun  des  trois  mouvements,  complet  en  soi-même,  était 
entièrement  séparé  de  ses  voisins. 

Les  concerti  grossi  con  una  pastorale^  de  Torelli ,  parurent 
une  année  après  la  mort  de  leur  auteur,  en  1709  (^).  Ils  étaient 
écrits  à  huit  parties  : 

Un  violon  principal  ; 

Deux  violons ,  viole  et  basse  obligés  forment  Torchestre  con- 
certant; 

Deux  violons  et  un  violone  (contre-basse  de  viole)  de  ripieno 
remplacent  l'ancienne  basse  continue  d'orgue. 

Si  \qs  concerti  grossi  ào.  Torelli  sont  les  premiers  en  date,  leur 
mérite  et  leur  vogue  furent  bientôt  dépassés  par  ceux  que  le 
célèbre  Arcangelo  Corelli  publia  peu  de  temps  après,  et  qui  ser- 
virent à  leur  tour  de  modèles  à  ceux  de  Geminiani,  de  Vivaldi, 
de  Locatelli,  de  Tartini  (-). 

(')  G.  Torelli,  Concerti  grossi  con  una  pastorale,  op.  8.  Bologne.  1709. 
—  Auparavant,  Torelli  avait  public  :  Concerto  de  caméra  a  2  violini  e  basso, 
op.  2.  Bologne,  1686.  Concertino  per  caméra  a  violini  evioloncello.  op.  4,  etc. 

(-)  Corelli.  Concerti  grossi.  Rome  1712  (deux  violons  et  violoncelle  di 
concertino.  deux  violons,  viole  et  basse  di  grosso). — Tartini.  XII  Concerti 
grossi.  Amsterdam,  1734 (violon  principal,  deux  violons,  viole  et  violoncelle 
concertants,  basse  continue  pour  clavecin). — Vivaldi  a  publié  plusieurs 
livres  de  concertos,  de  1737  à  1740;  les  uns  pour  quatre  violons,  deux 
violes,  violoncelle  et  basse  continue  [Estro  armonico  ossia  XII  concerti), 
d'autres  pour  un  violon  solo,   deux  violons,  viole    et  basse   continue   pour 


Origines  de  la  Symphonie.  ig 


On  peut  voir  dans  plusieurs  de  ces  concertos  la  gigue  servir  de 
finale,  comme  dans  l'ancienne  ^z^ïe/  puis,  perdant  son  nom,  elle 
conserve  son  rythme,  et  enfin  se  fond  entièrement  dans  un 
presto  ou  un  vii^ace,  dont  la  mesure  cesse  de  s'astreindre  à 
l'invariable  12/8  de  la  gigue.  Les  presto  de  Tartini  ont  un  brio 
et  un  caprice  que  la  vieille  gigue  n'a  jamais  atteints.  —  De  même, 
dans  le  largo  ou  V adagio,  second  morceau  des  concerti  grossi,  on 
reconnaît  Yair  grave  et  religieux  de  la  sonate  d'église.  L'obliga- 
tion d'écrire  dans  le  même  ton  tous  les  morceaux  de  Tancienne 
sonate  n'existe  plus  pour  les  trois  parties  du  concerto;  si  Fallegro 
initial  et  le  presto  final  sont  toujours  construits  dans  une  même 
gamme,  du  moins  le  choix  du  ton  pour  l'adagio  semble  aban- 
donné au  caprice  du  compositeur.  Dans  quelques  œuvres  de  ce 
genre,  les  maîtres  commencent  à  prendre  pour  tonique  du  second 
morceau  la  sous-dominante  du  ton  principal,  usage  qui  s'éri- 
gera en  règle  pour  la  symphonie  moderne. 

Le  concerto  italien  ne  tarda  pas  à  se  répandre  dans  toute  l'Eu- 
rope musicale.  Torelli  peut,  d'ailleurs,  l'avoir  lui-même  importé 
en  Allemagne,  puisque,  à  partir  de  Tannée  lyoS.  il  remplit  à  la 
cour  du  margrave  de  Brandebourg-Anspach  les  fonctions  de 
maître  de  concerts. 

Les  artistes  étrangers  s'essayèrent  aussitôt  dans  ce  genre  de 
composition  :  En  France,  ce  fut  le  violoniste  Leclair;  en  Angle- 
terre, Haendel;  en  Allemagne,  Jean-Séb.  Bach  (*).  Pour  mieux 

l'orgue.  Outre  les  ce'lèbres  concertos  de  ces  grands  maîtres,  on  peut  encore 
citer  :  Albinoni,  XII  Concerti  a  6  stromenti.  —  Aless.  Marcello,  VI  Con- 
certi a  2  flauti  trav.  o  violini  principali.,  2  violini  ripieni,  viola  e  violon- 
cello  obligato,  e  cembalo.  Venise,    lySS. 

(*)  Leclair,  VI  Concerti  a  3  violini,  alto,  basso,  per  organo  e  violoncello. 
Paris.  1723.  —  Haendel,  XII  Concerti  grossi  (quatre  violons,  deux  violes, 


20  Première  Partie. 


s'assimiler  cette  forme  nouvelle,  le  grand  Bach  avait  transcrit 
pour  clavecin-solo  seize  concertos  de  Vivaldi  ('). 

Les  concertos  de  J.-S.  Bach  ont  eu  certainement  une  influence 
considérable  sur  la  formation  d'une  autre  pièce  de  musique 
instrumentale  qui.  à  son  tour  et  d'après  le  témoignage  de  Haydn 
lui-même,  aurait  servi  de  modèle  à  ce  grand  maître  pour  ses 
premiers  ouvrages  :  c'est  de  la  sonate  moderne  que  nous  voulons 
parler  ici. 

Le  second  fils  de  J.-S.  Bach,  Charles-Philippe-Emmanuel,  est 
généralement  regardé  comme  Tinventeur  de  la  sonate  moderne 
en  trois  parties  :  allegro,  adagio,  rondo.  Ses  plus  belles  œuvres 
en  ce  genre,  publiées  en  1742,  furent  Tétude  favorite  des  jeunes 
années  de  Haydn.  Pour  nous,  cette  forme  en  trois  parties  de  la 
sonate  d'Emmanuel  Bach  dérive,  à  n'en  pas  douter,  du  concerto 
cultivé  par  son  père  et  répandu  dans  toute  Tx^Uemagne. 

Nous  reviendrons  dans  un  chapitre  suivant  sur  ce  musicien 
remarquable.  Il  nous  reste  à  signaler,  parmi  les  formes  musicales 
qui  précédèrent  la  symphonie,  deux  sortes  de  compositions, 
moins  sérieuses,  moins  régulièrement  ordonnées  que  la  suite,  la 
sonate  et  le  concerto,  mais  très  usitées  au  commencement  du 
siècle  dernier,  et  qui  contribuèrent  beaucoup  à  répandre  dans 
des  classes  moins  privilégiées  le  goût  de  la  musique  instrumentale. 

violoncelle  et  basse  continue  pour  l'orgue  et  le  clavecin),  t.  XVIIl  de  la 
grandeédition  de  ses  Œuvres.  — J.-S.  Bach,  premier  Concerto  pour  violon,  trois 
hautbois  et  deux  cors  avec  accompagnement  de  quintette.  Deuxième  Concerto 
pour  violon,  flûte,  hautbois  et  trompette  avec  accompagnement  de  quin- 
tette, etc.  On  a  publié  de  Bach  six  concertos  pour  divers  instruments, 
un  concerto  pour  deux  violons  et  quatuor,  treize  concertos  pour  i,  2,  3  ou  4 
clavecins  avec  quatuor,  Haendel  a  appliqué  la  même  forme  à  l'orgue. 

(')  J.-S.  Bach,  XWl  Concertos  deVivaldi,  7^  livre  des  œuvres  de  clavecin, 
avec  une  préface  de  Dehn. 


Origines  de  la  Symphonie.  21 

Nous  citerons  d'abord  ces  pièces  nommées  par  les  Allemands 
Parthien  (au  singulier  Parthie^  Parthia)^  sortes  de  courtes  suites 
pour  un  seul  ou  plusieurs  instruments,  composées  de  divers 
petits  morceaux.  Quoique  l'usage  de  ces  pièces  fût  assez  fréquent, 
on  les  jugeait  rarement  dignes  de  l'impression  (^). 

Un  autre  genre  de  pièces,  répandu  à  la  fois  en  Italie  et  en  Alle- 
magne, portait  le  nom  de  cassa\ione  ou  cassation.  «  Ce  mot, 
dérivé  du  latin  cassatio,  et  signifiant  littéralement  congé,  licen- 
ciement, n'aurait  pas  dû  désigner  autre  chose  qu'un  morceau  de 
musique  terminant  un  concert,  et  après  lequel  la  foule  des  audi- 
teurs se  disperserait.  y>  Mais,  sans  égard  pour  rétymologie_,  on 
appliqua  ce  nom  à  un  morceau  propre  à  être  exécuté  en  plein 
air,  le  soir,  devant  la  maison  d'une  personne  à  laquelle  on 
désirait  rendre  hommage.  L'habitude  qui  se  répandit  de  jouer 
ces  morceaux  sous  les  fenêtres  des  jeunes  filles  donna  lieu  à  une 
locution  populaire  dans  l'Allemagne  du  Nord,  cassaten-gehen, 
qui  veut  dire  chercher  les  aventures  galantes  et  les  rendez-vous 
amoureux  (^).  De  même  que  les  Parthien^  les  cassations  obte- 
naient rarement  les  honneurs  de  la  gravure.  Ces  pièces  s'écri- 
vaient pour  plusieurs  instruments,  mais  conservaient  des  formes 
simples  et  faciles. 

La  cassation  présentait  beaucoup  d'analogie  avec  la  sérénade, 
en  vogue  dans  la  seconde  moitié  du  xvni*^  siècle,  qui  s'exécutait 
surtout  pendant  les  fétes^  les  repas  et  les  cortèges  de  noces,  dans 
les  salons  ou  dans  les  jardins  des  princes  ou  des  riches  bourgeois. 
Haydn  et  Mozart_,  qui  ont  laissé  beaucoup  de   morceaux  de  ce 

('  )  ScHNELL,  VI  Pjvthias  trisonas  (violon,  flûte  et  basse).  Augsbourg,  ij3i. 
(-)  Schilling,   Encyclopôdie  der  ges.   miisik.    Wissenschaften,  t.  II.  art. 
Cassation. 


22 


Première  Partie.  —  Origine  de  la  Symphonie. 


genre,  semblaient  en  dernier  lieu  confondre  la  cassation  avec  la 
sérénade  :  cette  dernière  composition  avait  toutefois  ceci  de  fixe 
et  de  régulier,  qu'elle  s'ouvrait  toujours  par  une  marche,  et  que 
tous  les  morceaux  dont  elle  se  composait  étaient  séparés  par  des 
menuets. 

Dans  les  sérénades  et  cassations  de  Haydn  et  de  Mozart,  le 
nombre  des  morceaux  varie  entre  un  et  dix,  et  le  nombre  des 
instruments  entre  quatre  et  dix  (^).  Dans  leur  forme  originale, 
c'est-à-dire  lorsque  ces  morceaux  étaient  destinés  à  une  exécution 
en  plein  air,  les  parties  ne  se  doublaient  pas  :  une  cassation  pour 
quatre  instruments  n'était  Jouée  que  par  quatre  musiciens, 
à  rencontre  de  ce  qui  se  passait  pour  l'ouverture,  la  suite  d'or- 
chestre et  le  concerto  grosso. 

(*)  Nous  citerons  la  sérénade  en  ré  majeur,  composée  par  Mozart  en 
1776  pour  la  noce  d'un  riche  bourgeois  de  Salzbourg,  Haffner.  Elle  com- 
prend huit  morceaux  :  Marche  reliée  à  l'allégro  —  Andante  —  i'''  menuet 
—  Rondo  —  2"  menuet  —  Andante —  3'=  menuet  —  Finale.  Cinq  morceaux 
de  cette  sérénade  ont  été  réduits  pour  le  piano  à  quatre  mains,  sous  le 
titre  de  8"  symphonie. 


DEUXIÈME  PARTIE. 


LA  SYMPHONIE  AU  XVIIP  SIÈCLE, 


LES     PRECURSEURS. 


AYANT  eu  le  point  de  départ  le  plus  grossier,  la  danse 
populaire,  la  musique  instrumentale  avait,  par  degrés, 
franchi  un  espace  immense,  et  maintenant  elle  rejetait 
au  loin  les  formules  de  la  danse,  pour  chercher  des  formes  pures 
et  élevées. 

((  Les  beaux  concerti  grossi  de  Gorelli,  de  Gemiani  [Gemi- 
niani]  et  de  Vivaldi,  dit  un  des  auteurs  de  Y  Encyclopédie  métho- 
dique, avaient  certainement  acheminé  d'une  manière  très  respec- 
table vers  la  symphonie;  mais  il  lui  restait  à  prendre  sa  forme, 
son  genre,  son  nom  et  plusieurs  autres  pas  à  faire  (^).  » 

La  naïveté  du  style  n'altère  pas  la  vérité  du  fait  :  tout  admi- 
rable qu'il  fût,  le  concerto  grosso  n'avait  pas  encore  atteint  l'idéal 

(')  Encyclopédie  méthodique;  Musique,  t.  II.  Paris,   1818.  (Art.  Sympho- 
nie, par  M.  DE  MoHiGNv.) 


24  Deuxième  Partie. 


élevé  que  devait  réaliser  la  symphonie.  La  part  prépondérante 
attribuée  dans  le  concerto  à  la  virtuosité  d'un  instrumentiste  que 
les  autres  avaient  pour  mission  de  faire  briller  en  l'accompagnant 
et  en  l'excitant  par  leur  dialogue,  prouvait  encore  .une  préoccu- 
pation  en  quelque  sorte  matérielle,  que  la  symphonie  allait  répu- 
dier à  son  tour,  pour  s'élever  plus  librement  vers  le  domaine  sans 
bornes  du  beau  musical  pur.  Ce  domaine  ne  fut  pas  conquis 
sans  efforts;  avant  donc  de  détailler  les  beautés  des  symphonies 
admirables  qui  font  la  gloire  de  leurs  auteurs  et  de  l'art  tout 
entier,  il  nous  faut  raconter  ces  efforts  patients  et  décrire  les 
progrès  accomplis  lentement. 

La  suite  et  la  cassation,  la  sonate  et  le  concerto  avaient,  nous 
l'avons  dit,  répandu  dans  toute  l'Europe  le  goût  et  la  culture  de 
la  musique  instrumentale.  En  Italie,  des  concerts  se  donnaient 
chez  les  grands,  mais  plus  souvent  dans  les  églises^  qui  conser- 
vèrent longtemps  la  coutume  de  s'attacher  des  virtuoses  en 
renom,  et  de  faire  payer  un  prix  d'entrée  au  public  qui  venait 
les  entendre.  En  France,  quelques  riches  seigneurs  se  donnaient 
le  luxe  d'une  musique  particulière;  celle  du  souverain  faisait 
partie  de  Y  écurie  i^oyale;  des  concerts  publics,  presque  uni- 
quement consacrés  à  la  musique  religieuse,  mais  où  l'on  enten- 
dait cependant  des  pièces  instrumentales,  furent  fondés  à  Paris 
en  1725,  sous  le  titre  de  Coiwerts  spirituels.  —  Mais  la  véri- 
table patrie  de  la  musique  instrumentale  était  l'Allemagne. 

Là,  ce  n'étaient  plus  seulement  les  têtes  couronnées  qui  entre- 
tenaient des  orchestres  de  concerts  et  des  chœurs  de  chapelle  : 
c'étaient  tous  les  seigneurs,  ducs,  archiducs,  landgraves,  mar- 
graves, comtes  et  barons,  si  petits  qu'ils  parussent;  c'étaient  des 
princes-électeurs  et  des  princes-évêques,  des  ducs  sans  duchés  et 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


des  comtes  sans  argent.  Les  plus  riches  avaient  un  maître  de 
chapelle,  un  vice-maître  de  chapelle,  un  maître  des  concerts  de  la 
cour,  un  compositeur  de  la  cour,  un  organiste  de  la  cour,  et 
toute  une  troupe  de  musiciens  de  cour,  chanteurs,  solistes  et 
ripie'nistes.  —  Les  plus  pauvres,  à  qui  l'amour  de  la  musique 
faisait  faire  des  prodiges,  transformaient  en  musiciens  tous  leurs 
domestiques  :  et  le  soir,  la  besogne  faite,  on  voyait  le  cocher,  le 
valet  de  chambre  et  le  valet  d'écurie  venir  exécuter  en  présence 
du  maître,  et  quelquefois  avec  son  concours,  les  quatuors,  les 
sonates  et  les  symphonies  que  des  orchestres  plus  brillants 
jouaient  dans  les  châteaux  voisins. 

Qu'on  se  garde  de  prendre  à  la  lettre  le  mot  que  nous  venons 
d'écrire  :  «  des  orchestres  plus  brillants.  »  Quelque  profond  que 
fût  en  Allemagne  l'amour  de  la  musique  instrumentale,  les 
orchestres  de  concerts,  de  chapelle,  de  théâtre,  ne  donnaient  pas 
un  grand  relief  aux  morceaux  qu'ils  exécutaient,  et  nous  devons 
compter  l'imperfection  des  instruments  et  l'inexpérience  des 
exécutants  comme  le  premier  obstacle  au  développement  plus 
rapide  de  la  symphonie.  Le  quatuor  des  instruments  à  cordes, 
solidement  constitué,  formait  naturellement  la  base  de  l'orchestre 
et  comptait  parmi  ses  adeptes  d'excellents  virtuoses  :  mais  les 
autres  familles  d'instruments,  désorganisées  par  l'abandon  suc- 
cessif d'une  grande  partie  des  instruments  du  moyen  âge. 
n'avaient  pas  encore  trouvé  de  facteurs  ni  de  virtuoses  capables 
de  les  rajeunir,  de  les  renouveler,  de  leur  donner  la  richesse,  la 
variété  et  la  facilité  d'exécution.  —  Aussi  les  premières  sym- 
phonies furent-elles  tout  simplement  des  quatuors  de  violons  et 
violes. 

Ces  symphonies  s'écrivaient  pour  les  orchestres  princiers  dont 


20  Deuxième  Partie. 


nous  venons  de  parler  ;  le  musicien  portant  le  titre  de  maître  de 
concert  ou  de  maître  de  chapelle  fournissait  les  morceaux  de 
musique  qu'on  exécutait  sous  sa  direction.  L'auditoire  étant 
toujours  le  même,  il  fallait  du  moins  que  le  répertoire  se  renou- 
velât :  l'un  des  premiers  mérites  des  compositeurs  de  cour  était 
donc  la  fécondité;  et  en  effet  on  les  voyait  à  Tenvi  multiplier 
leurs  ouvrages. 

A  une  époque  où  la  gravure  musicale  était  encore  rare  et  coû- 
teuse, ces  productions  restaient  le  plus  souvent  en  manuscrit; 
elles  étaient  la  propriété  plutôt  du  seigneur  chez  lequel  elles 
avaient  été  jouées,  que  du  musicien  qui  les  avait  composées,  et 
Ton  peut  regretter  la  perte  d'un  grand  nombre  d'entre  elles.  Le 
peu  qui  nous  en  est  resté  est  aujourd'hui  éparpillé  dans  les 
bibliothèques  publiques  de  l'Allemagne,  dans  quelques  collec- 
tions d'archives  seigneuriales,  ou  dans  les  tiroirs  les  plus  obscurs 
des  anciennes  maisons  de  commerce  de  musique  :  vieux  cahiers 
jaunis,  dont  la  poussière  n'est  pas  secouée  tous  les  vingt  ans  par 
une  main  curieuse;  vieilles  reliques  dédaignées,  et  dormant  du 
sommeil  éternel  :  car  si  l'art  musical  offre  aux  génies  puissants 
des  triomphes  enivrants,  il  ne  donne  que  l'indifférence  aux 
humbles  pionniers  qui  les  ont  précédés. 

D'après  G. -W.  Fink,  les  plus  anciennes  symphonies  pour  un 
orchestre  complet  seraient  celles  écrites  en  1725  et  imprimées  en 
1746  par  Jean  Agrell,  musicien  attaché  de  1723  à  1746  à  la  cour 
de  Cassel ,  ensuite  maître  de  chapelle  de  l'église  principale  de 
Nuremberg,  et  qui  mourut  en  cette  ville  au  mois  de  janvier  1769. 
Le  titre  de  symphonie  était  porté  avant  cette  époque,  nous  l'avons 
dit,  par  de  petites  pièces  instrumentales,  ordinairement  disposées 
pour  un  quatuor  d'instruments  à  cordes.  Plus  ambitieuses,  les 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.      .  27 

symphonies  d'Agrell  s'adjoignaient  résolument  des  parties  de  cor 
de  chasse,  hautbois,  trompette,  flûtes  douce  et  traversière  ;  mais, 
sans  apporter  plus  de  richesse  à  l'harmonie  ou  d'intérêt  à  la 
mélodie,  ces  nombreux  instruments  n'étaient  là  qu'à  l'état  de 
superfétation,  chargés  d'un  rôle  accessoire  et  facultatif,  tel  que 
celui  des  figurants  qui,  dans  un  opéra,  contribuent  à  l'éclat  du 
spectacle  (^). 

Ces  morceaux  pouvaient  prendre  le  titre  de  symphonie  ;  mais 
il  ne  faut  pas  croire  qu'on  y  trouve  une  oeuvre  en  style  sympho- 
nique,  c'est-à-dire  écrite  pour  un  orchestre  nombreux,  dont 
toutes  les  parties  sont  intéressantes,  jouent  un  rôle  actif  dans  le 
développement  des  thèmes,  dans  la  succession  des  harmonies  et 
dans  les  effets  d'instrumentation. 

Agrell  écrivait  à  Cassel  :  bon  Germain  en  même  temps  que 
savant  musicien,  G.-W.  Fink  conclut  de  ce  fait,  que  les  musiciens 
allemands  furent  les  premiers  à  écrire  pour  un  orchestre  complet. 
Nous  reviendrons  sur  ce  patriotisme  musical.  Dès  à  présent,  nous 
pouvons  dire  qu'Agrell  était  Suédois,  né  à  Lœth,  dans  la  Gothie 
orientale,  et  qu'il  avait  fait  ses  études  aux  universités  Scandinaves 
de  Linkiepinget  d'Upsal.  Hâtons-nous  d'ajouter  que  beaucoup 
d'artistes  allemands,  contemporains  d'Agrell,  et  comme  lui  au 
service  de  petites  cours  germaniques,  se  livraient,  à  la  même 
époque,  à  la  culture  de  la  musique  instrumentale.  Fœrster  (lôgS- 
1748),  maître  des  concerts  du  prince  de  Schwartzbourg-Rudols 
tadt,  et  Gebel  (1709-175 3),  qui  lui  succéda  dans  ces  mêmes  fonc- 
tions, laissèrent  un  grand  nombre  de  symphonies.  Seul,  Gebel 

(')  Agrell.  Sei  sinfonie  a  quattro,  cioè  violhio  primo^  seconda,  viola  e 
cembalo  o  violoncello,  con  corni  di  caccia,  trombe,  oboe,  flauti  dolci  e  tra- 
versin ad  //^/^î/m.  Nuremberg,  1746. 


2  8  Deuxième  Partie. 


en  composa  plus  de  cent.  Fasch  (i  688-1758),  maître  de  chapelle 
du  prince  d'Anhalt-Zerbst,  en  écrivit  environ  quarante  ;  J.-Chr. 
Hertel  (  1 699- 1754),  maître  des  concerts  du  duc  de  Mecklembourg. 
autant  que  Gebel;  on  en  cite  vingt-quatre  de  Harrer  (7  1754), 
soixante-dix  de  Scheibe  (i  708-1 776)^  maître  de  chapelle  du  mar- 
grave de  Brandebourg  et  plus  tard  du  roi  de  Danemark  ;  le 
nombre  des  symphonies  de  Telemann  (i 681 -1767)  est  plus  con- 
sidérable encore.  Dans  une  œuvre  publiée  vers  1780  par  ce  com- 
positeur, de  petites  symphonies  à  six  ou  sept  instruments  sont 
comprises  au  nombre  des  morceaux  destinés  à  être  joués  pendant 
les  repas. 

Fétis,  qui  dans  ses  voyages  avait  pu  feuilleter  beaucoup  des 
manuscrits  de  ces  vieux  symphonistes,  porte  sur  leurs  œuvres 
oubliées  le  jugement  suivant  : 

a  Bien  que  non  dépourvus  de  mérite,  les  ouvrages  de  ces  musi- 
ciens semblent  être  tous  jetés  dans  le  même  moule  ;  ce  sont 
toujours  les  mêmes  formes,  les  mêmes  dispositions^  le  même 
ordre  dans  le  retour  des  idées,  et  les  thèmes  ont  tant  d'analogie 
qu'il  est  à  peu  près  impossible  de  distinguer  le  style  de  l'un  de 
celui  de  Tautre  (^).  » 

Il  est  à  remarquer  que  si.  dès  cette  époque,  la  culture  de  la 
musique  instrumentale  était  universellement  répandue  en  Alle- 
magne, elle  avait,  même  parmi  les  artistes,  des  adversaires  décidés. 
Voici  ce  que  Mattheson  écrivait  dans  sa  Musique  critique  :  «  Je 
ne  suis  pas  partisan  des  longues  symphonies,  quoique  de  bons 
compositeurs,  pour  lesquels  la  musique  instrumentale  a  de  grands 
attraits,  paraissent  se  complaire  tellement  aux  longues  sympho- 

(*)  FÉTis.  Biographie  des  Musiciens,  t.  IV.  p.  262,  art.  Haydn. 


La  Symphonie  au  dix -huitième  siècle.  i-^ 


nies  et  sonates,  que  bientôt  ils  feront  leur  exorde  plus  long  que  le 
sermon  tout  entier.  Une  symphonie  de  vingt-quatre  mesures  est 
dans  tous  les  cas  assez  longue...  (\)  »  —  Nous  sommes  loin  des 
six  cent  trente  mesures  du  premier  morceau  de  la  Symphonie 
héroïque! 

Pendant  que  Mattheson  blâmait  en  Allemagne  le  soi-disant 
abus  de  la  musique  instrumentale,  d'autres  auteurs  constataient 
la  vogue  de  ce  genre  de  composition  en  Italie.  Là,  chaque  jour,  la 
sonate  et  le  concerto  grosso  résonnaient  dans  les  églises  et  dans 
les  palais.  La  symphonie,  cultivée  en  Allemagne  par  Agrell,  par 
Gebel,  par  Scheibe,  comptait  aussi  en  Italie  quelques  adeptes, 
parmi  lesquels  nous  distinguerons  Veracini,  auteur  de  sympho- 
nies restées  inédites  pour  deux  violons,  viole,  violoncelle,  avec 
basse  continue  pour  le  clavecin  ;  Porpora,  célèbre  auteur  de 
cantates  et  d'opéras,  et  un  moment  le  maître  de  Haydn  (-)  ;  enfin 
Sarnmartini,  sur  lequel  nous  devons  nous  arrêter. 

C'est  à  Milan,  en  1784,  que  Giam  Battista  Sammartini,  musi- 
cien italien  dont  la  biographie  est  peu  connue,  écrivit  sa  première 
symphonie,  à  la  demande  du  général  gouverneur  Pallavicini. 
Accueillie  par  le  plus  vif  succès,  cette  symphonie  fut  suivie  d'un 
nombre  considérable  d'œuvres  du  même  genre,  dont  la  vogue  ne 
tarda  pas  à  s'étendre  au  delà  des  Alpes.  Un  fonctionnaire  autri- 
chien qui  les  avait  entendues  à  Milan,  et  qui  en  avait  été  charmé, 
se  hâta  d'en  porter  à  Vienne  quelques  copies,  aussitôt  répandues 
dans  les  châteaux  de  plusieurs  grands  seig^neurs.  Si  nous  ajoutons 
que  les  deux  patrons  de  Haydn,  le  comte  de  Morzin  et  le  prince 


{')  Mattheson,  Critica  Musica.  Hambourg,  1722-1725. 
(-)  11  publia  six  symphonies  à  Londres  en  lySô. 


3o  Deuxième  Partie. 


Esterhazy.  étaient  au  nombre  des  amateurs  de  cette  musique,  que 
même  leprinceEsterhazy,  par  l'entremise  d'un  banquier  milanais, 
donnait  à  Sammartini  huit  sequinsd'or  en  payement  de  chaque 
nouvelle  symphonie  (•),  —  on  n'aura  plus  lieu  de  s'étonner  si  le 
jeune  Haydn  fut  disposé  à  prendre  pour  modèles  des  ouvrages  si 

appréciés. 

La  vogue  de  Sammartini,  qui  s'était  étendue  aussi  bien  à  Paris 
et  à  Londres  qu'à  Vienne  et  à  Prague,  ne  survécut  pas  à  la  publica- 
tion des  grandes  symphonies  de  Haydn.  On  parut  oublier  jusqu'au 
nom  de  ce  fécond  musicien,  et  ce  fut  longtemps  après  sa  mort 
qu'un  compositeur  bohème,  Mysliweczek,  passant  à  Milan  et 
entendant  par  hasard  quelque  fragment  de  Sammartini,  s'écria  : 
(c  J'ai  trouvé  le  père  du  style  de  Haydn  !  «  Cette  opinion  est  con- 
iirmée  dans  une  certaine  mesure  par  la  lecture  des  quatre  sym- 
phonies de  Sammartini  que  possède  la  bibliothèque  du  Conserva- 
toire de  musique.  On  trouve  en  effet  quelques  analogies  de  forme 
et  d'orchestration  entre  ces  curieux  monuments  des  premiers 
temps  de  la  symphonie  et  les  essais  de  la  jeunesse  du  maître 
autrichien.  Quoi  que  en  aient  pensé  certains  admirateurs  passion- 
nés du  grand  symphoniste,  il  n'y  a  rien  là  qui  puisse  porter 
atteinte  à  sa  renommée. 

En  quoi  donc  la  gloire  de  Haydn  serait-elle  diminuée  par  ce 
témoignage  de  justice  rendu  à  ses  prédécesseurs?  Quand  les 
musiciens  l'appellent  le  père  de  la  symphonie,  ïlsn'tnlQwditnX  pas 
dire  que  cette  forme  de  composition  ait  été  créée  par  lui  de 
toutes  pièceS;  comme  Minerve  sortit  tout  armée  du  cerveau  de 
Jupiter. 

(')  Le  sequin  d'or  milanais  (zecchino)  valait  ii^'^Sq  de  notre  monnaie. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  3i 


A  toutes  les  époques,  la  mode  a  exercé _son  influence  souvent 
oppressive  sur  les  procédés  de  la  composition  musicale  ;  soit  pour 
plaire  au  public  en  lui  répétant  ses  formules  favorites,  soit  par 
désir  de  rendre  un  morceau  plus  intelligible  à  la  foule,  les  musi- 
ciens du  génie  le  plus  différent,  écrivant  à  la  même  époque,  se 
sont  volontairement  astreints  à  suivre  la  mode  courante,  et  ont 
adopté  les  mêmes  formules  mélodiques  ou  harmoniques,  les  mêmes 
cadences,  les  mêmes  ornements,  les  mêmes  effets  d'orchestration 
ou  de  rythme.  Lorsque  ces  m.aîtres  sont  peu  doués  sous  le  rap- 
port de  l'originalité,  leurs  œuvres  se  ressemblent  l'une  à  Fautre 
jusqu'à  la  confusion;  lorsqu'ils  ont  vraiment  du  génie,  ils  suivent 
dans  leur  Jeunesse,  et  tant  qu'ils  sont  incertains  de  leur  talent 
propre,  les  exemples  les  plus  célèbres,  quitte  aies  abandonner,  les 
modifier  ou  les  renverser  plus  tard  :  c'est  ce  qu'a  fait  Haydn  avec 
ses  devanciers.  Il  est  parti  du  point  qu'ils  avaient  considéré 
comme  le  plus  élevé.  C'est  ce  que  fit  à  son  tour  Beethoven,  rela- 
tivement à  Mozart  et  à  Haydn. 

Quelle  que  soit  donc  notre  admiration  pour  ces  grands  maîtres, 
sachons  rendre  justice  aux  humbles  musiciens  qui  ont  été  les 
précurseurs  de  ces  génies  superbes;  en  regardant  couler  le  Rhin, 
n'oublions  pas  les  ruisselets  qui  l'ont  formé. 

Nous  n'avons  plus  à  citer  en  Allemagne,  parmi  les  prédécesseurs 
de  Haydn,  que  deux  musiciens  de  célébrité  inégale:  Jean-Charles 
Stamitz  (171 9-1 761),  compositeur  bohème  attaché  à  la  cour  de 
Munich,  auteur  de  vingt  à  trente  symphonies  qui  obtinrent  de 
brillants  succès,  grâce  à  leur  élégance  facile;  — et  Charles-Phi- 
lippe-Emmanuel Bach,  second  fils  de  l'auteur  de  la  Passion,  né 
àWeimaren  1714. 

L'éducation  spéciale  donnée  par  Bach  à  cet  enfant  eut,  comme 


32  Deuxième  Partie. 


l'a  fait  remarquer  Rochlitz  (^),  une  influence  déterminante  sur 
son  génie  musical.  L'auteur  de  la  Messe  en  si  mineur^  qui  voulait 
faire  de  son  fils  aîné  Guillaume  Friedmanii  l'héritier  de  son  génie 
solide  et  savant,  destina  son  second  enfant  aux  lettres,  et  ne  lui 
enseigna  la  musique  qu'à  titre  de  délassement.  Dans  le  but  d'en 
faire  un  simple  dilettante,  il  le  tint  éloigné  des  règles  sévères  de  la 
scolastique,  qui  enchaînaient  l'art  du  dix-septième  siècle  sous  un 
joug  de  fer.  L'essentiel,  pour  un  amateur,  était  de  bien  jouer  du 
clavecin ,  d'accompagner  avec  goût  et  d^improviser  facilement. 
Sans  s'en  rendre  bien  compte,  le  grand  Bach  ouvrit  ainsi  la  voie 
à  tout  un  nouveau  style  musical.  Le  génie  d^Emmanuel  prit  une 
allure  toute  différente  de  celle  des  maîtres  allemands  de  l'école 
précédente,  allure  essentiellement  libre  et  dégagée  des  formules, 
et  qui  fut  l'aurore  du  style  musical  moderne. 

Les  études  littéraires  d'Emmanuel  Bach  étaient  complètes,  et 
il  se  préparait  à  des  voyages  d'agrément,  lorsque  Frédéric  II, 
alors  prince  royal,  le  fit  venir  auprès  de  lui,  et  le  décida  à  rester 
à  son  service  comme  accompagnateur.  Le  jeune  Bach  entra  donc 
dans  la  lice  musicale  comme  un  soldat  moderne,  armé  à  la  légère, 
venant  lutter  au  milieu  de  héros  des  âges  passés,  bardés  de  fer  et 
serrés  dans  les  armures  rigides  de  la  scolastique.  La  science,  il  la 
possédait  sans  doute  :  mais  il  s'en  servait  en  se  jouant,  selon  sa 
fantaisie,  et  sans  affecter  une  austérité  qui  n'était  pas  dans  sa 
nature. 

Emmanuel  Bach  fut  l'inventeur  de  la  sonate  moderne,  ou,  pour 
parler  plus  exactement,  il  appliqua  le  premier  au  clavecin  solo  la 
forme  en  trois  parties,  déjà  consacrée  par  Tusage  dans  l'ouverture 

('}  Rochlitz,  Fur  Freunde  der  Tonkiinst.  Leipzig,  i83o-32. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  33 


Italienne  et  le  concerto.  Ses  premières  et  fort  intéressantes  sonates 
furent  publiées  en   1742;  vers  la  même  année,  il  commença  à 

> 

écrire  de  petites  symphonies  pour  quatuor  seul,  puis  pour  qua- 
tuor avec  liautbois  et  cors,  et  dont  cinq  seulement  ont  été  pu- 
bliées enijSgeten  1780.  —  Il  mourut  en  1788  a  Hambourg,  où 
il  vivait  depuis  dix  ans,  remplissant  les  fonctions  de  directeur 
de  la  musique  à  la  cathédrale  de  cette  ville. 

LA    SYMPHONIE    EN    FRANCE. 

Gom.me  en  Allemagne,  la  musique  instrumentale  avait  en 
France  des  ennemis ,  mais  plus  nombreux  et  d'autant  plus 
acharnés  qu'ils  étaient  moins  musiciens.  Pratiquant  à  l'avance 
cet  axiome  célèbre  de  d'Alembert  :  a  C'est  aux  compositeurs  à 
écrire  de  la  musique  et  aux  philosophes  d'en  discourir  »,  les  phi- 
losophes et  les  beaux  esprits  étaient  considérés  comme  les  oracles 
de  la  critique,  de  la  science  et  de  Thistoire  musicales.  Imbus 
d'idées  préconçues  et  basées  sur  des  faits  et  des  lois  étrangers  à 
l'art  des  sons,  sinon  tout  à  fait  incompatibles  avec  lui,  les  philo- 
sophes étaient  pour  la  musique  des  amis  dangereux,  qui  souvent 
tournaient  leurs  forces  contre  les  aspirations  les  plus  élevées  de 
l'art,  et  dont  cependant  l'influence  était  aussi  étendue  que  tyran- 
nique. 

Cest  au  miheu  du  brouhaha  produit  par  ces  écrivains  au 
moment  des  représentations  italiennes,  au  milieu  de  cette  longue 
et  vaine  dispute  des  lullistes  et  des  bouffonistes,  que  la  musique 
instrumentale  française  se  constitua  définitivement;  dés  l'abord 
elle  eut  à  livrer  de  patients  combats  contre  les  philosophes,  qui 

M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  3 


X^  Deuxième  Partie. 


niaient  à  la  musique  toute  beauté  indépendante,  et  s'efforçaierxl 
de  la  reléguer  parmi  les  arts  d'imitation. 

En  véritable  bouffoniste,  couvrant  de  son  mépris  tout  ce  qui 
dans  la  musique  ne  venait  pas  d'Italie,  J.-J.  Rousseau  se  plaça 
tout  naturellement  parmi  les  détracteurs  de  la  sonate  et  de  la 
symphonie  :  «  Aujourd'hui  que  les  instruments  sont  la  partie  la 
plus  importante  de  la  musique,  dit-il,  les  sonates  sont  extrême- 
ment à  la  mode,  de  même  que  toute  espèce  de  symphonie;  le 
vocal  n'en  est  guère  que  l'accessoire,  et  le  chant  accompagne 
l'accompagnement.  Nous  tenons  ce  mauvais  goût  de  ceux  qui, 
voulant  introduire  le  tour  de  la  musique  italienne  dans  une 
langue  qui  n'en  est  pas  susceptible,  nous  ont  obligés  de  chercher 
à  faire  avec  les  instruments  ce  qu'il  nous  est  impossible  de  faire 
avec  nos  voix.  J'ose  prédire  qu'un  goût  si  peu  naturel  ne  durera 
pas.  La  musique  purement  harmonique  est  peu  de  chose  :  pour 
plaire  constamment  et  prévenir  Tennui,  elle  doit  s'élever  (!)  au 
rang  des  arts  d'imitation;  mais  son  imitation  n'est  pas  toujours 
immédiate  comme  celle  de  la  poésie  et  de  la  peinture;  la  parole 
est  le  moyen  par  lequel  la  musique  détermine  le  plus  souvent 
l'objet  dont  elle  nous  offre  Timage;  et  c'est  par  les  sons  touchants 
de  la  voix  humaine,  que  cette  image  éveille  au  fond  du  cœur  le 
sentiment  qu'elle  y  doit  produire.  Qui  ne  sent  combien  la  pure 
symphonie,  dans  laquelle  on  ne  cherche  qu'à  faire  briller  Finstru- 
ment,  est  loin  de  cette  énergie?...  (^)  » 

Voilà  pour  la  musique  instrumentale  en  général.  Les  formes 
spéciales  et  scientifiques  de  cette  branche  de  l'art  ne  sont  pas 
mieux  traitées  :  «  A  Tégard  des  contre-fugues,  doubles  fugues, 

f'}  J.-J.  Rousseau.  Dictionnaire  de  Musique,  art.  Sonate. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  35 


fugues  renversées,  basses  contraintes  et  autres  sottises  difficiles  que 
l'oreilie  ne  peut  souffrir  et  que  la  raison  ne  peut  justifier,  ce  sont 
évidemment  des  restes  de  barbarie  et  de  mauvais  goût,  qui  ne 
subsistent,  comme  les  portails  de  nos  églises  gothiques,  que  pour 
la  honte  de  ceux  qui  ont  eula  patience  de  les  faire  (').  )) 

Ces  deux  passages  ne  prouvent-ils  pas  clairement  que  Rousseau 
non  seulement  affectait  de  dédaigner  la  musique  instrumentale 
pure,  mais  qu'il  était  incapable  d'en  comprendre  la  beauté? 

Les  premières  symphonies  à  orchestre  vraiment  dignes  de  ce 
nom  que  Ion  entendit  en  France  furent  exécutées  chez  le  finan- 
cier La  Popelinière,  celui-là  même  qui  s'était  constitué  le  protec- 
teur de  Rameau,  au  temps  où  l'illustre  maître  était  encore  un 
organiste  dédaigné,  et  qui  avait  réuni  un  orchestre  destiné 
d'abord  uniquement  à  l'étude  des  opéras  de  Fauteur  de  Darda- 
nus.  Ces  symphonies  avaient  pour  auteur  un  tout  jeune  musi- 
cien, venu  récemment  à  Paris  pour  chercher  un  complément 
d'instruction, un  débouché  pour  ses  travaux,  et  auquel  La  Pope- 
linière, sur  la  recommandation  de  Rameau,  avait  bientôt  confié 
la  direction  de  son  orchestre. 

Fils  de  laboureurs,  et  pendant  son  enfance  gardeur  de  trou- 
peaux, François-Joseph  Gossec  était  né  à  Vergnies,  petit  village 
français  de  la  prévôté  de  Maubeuge,  le  17  janvier  1784  r-].  Ses 

(')  J.-J.  Rousseau,  Lettre  sur  la  musique  française. 

(-)  Sans  nous  étendre  sur  les  points  incertains  de  la  biographie  de 
Gossec,  nous  ferons  remarquer  que  Fétis  et  de  "^nombreux  écrivains  spé- 
ciaux donnent  le  17  janvier  lySS  pour  date  de  sa  naissance,  tandis  que 
¥^yo\\o{  Biographie  Michaud)  et  M.  Hédouin,  qui  avait  eu  sous  les  yeux 
l'acte   de   baptême   de   Gossec,    fixent   sa   naissance   au    17   janvier    1734. 

(HÉDouiN,  Notice  sur  Gossec,  dans  iQwolumQinmulé  Mosaïque  i836  Val 
ienciennes,  in-8°.)  Dans  le  même  travail,  Hédouin  a  aussi  mentionné  ce  fait, 
que  d'après  son  acte  de  baptême  l'artiste  se  nommait  Gossé  et  non  Gossec' 


36  Deuxième  Partie. 


dispositions  musicales  exceptionnelles  furent  probablement  culti- 
vées de  bonne  heure  par  quelque  savant  et  obscur  organiste 
flamand,  puisque,  quand  il  arriva  à  Paris  en  lySi,  à  l'âge  de 
dix-sept  ans,  il  était  déjà  exercé  dans  la  pratique  de  la  musique. 

On  dit  qu'à  son  arrivée  en  France,  Gossec  fut  frappé  de  la  nul- 
lité des  pièces  instrumentales  françaises,  et  qu'il  résolut  à  la  fois 
de  perfectionner  Texécution  instrumentale  etd'ouvrir  à  la  science 
du  compositeur  de  nouveaux  horizons.  Nous  pensons  que  ce  plan, 
peut-être  bien  profond  pour  un  si  jeune  artiste,  lui  fut  suggéré 
par  Rameau,  dont  on  connaît  les  efforts  patients  et  fructueux 
dans  l'art  de  l'instrumentation.  —  Quoi  qu'il  en  soit,  Gossec  fit 
exécuter  chez  La  Popelinière  ses  premières  symphonies,  en  1752 
suivant  Choron  et  FayoUe  (i),  en  1754  suivant  Fétis. 

Nous  devons  faire  remarquer  ici  une  singulière  inadvertance 
de  Fétis  ;  on  lit,  à  l'article  Gossec  de  sa  Biographie  universelle 
des  musiciens,  tome  IV  :  «  Les  premières  [symphonies]  furent 
publiées  par  Gossec  en  1754....  Il  est  assez  remarquable  que  ce 
fut  dans  l'année  même  où  Gossec  tentait  cette  innovation  en 
France  que  la  première  symphonie  de  Haydn  fut  écrite.  »  Dans 
le  même  tome  du  même  ouvrage,  à  l'article  Haydn,  Fétis  dit 
que  Haydn  «écrivit  dans  les  premiers  mois  de  1759  sa  première 
symphonie».  Chacune  des  deux  dates,  1754  pour  Gossec,  1759 
pour  Haydn,  étant  exacte  et  confirmée  généralement  par  tous  les 
auteurs  impartiaux,  Fétis  se  trompe  dans  ce  rapprochement,  qui 
a  été  reproduit  sans  contrôle  par  plusieurs  écrivains  spéciaux. 

Les  premières  symphonies  de  Gossec  passèrent  à  peu  près 
inaperçues  dans  un  moment  où  le  public  français,  que  passion- 

(')  Choron  et  Fayolle.  Dictionnaire  historique  des  m  siciens.  Paris,  1810. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  37 


nait  la  guerre  des  bouffons,  attachait  plus  de  prix  aux  brochures 
relatives  à  cette  querelle  qu'aux  ouvrages  réellement  musicaux. 
La  biographie  de  Gossec  nous  apprend  qu'il  ne  se  lassa  point  de 
travailler  dans  le  genre  instrumental,  et  que  ses  efforts  recurent 
enfin  la  récompense  qui  leur  était  due.  C'est  au  Concert  spirituel 
que  ses  symphonies  commencèrent  à  être  remarquées. 

Vers  1770,  Gossec  et  le  fameux  chevalier  de  Saint-Georges, 
violoniste  et  chef  d'orchestre,  avec  l'aide  du  fermier  général  de 
la  Haye  et  du  surintendant  des  postes,  baron  d'Ogny  (^],  fondè- 
rent une  nouvelle  entreprise  d'auditions  musicales,  à  laquelle  on 
donna  le  nom  de  Concert  des  amateurs,  et  dont  les  séances 
avaient  lieu  dans  les  charmants  salons  de  l'hôtel  de  Soubise,  au 
Marais  (-).  Les  symphonies  de  Gossec  figurèrent  naturellement 
au  programme  de  ces  concerts^  pour  lesquels  l'artiste  écrivit  spé- 
cialement de  nouvelles  oeuvres. 

Dès  1756,  il  avait  introduit  dans  son  orchestre  deux  parties  de 
clarinette,  confiées  à  des  artistes  étrangers  de  passage;  l'impul- 
sion que  Gossec  avait  donnée  à  l'exécution  instrumentale  lui 
permit  d'accroître  rapidement  le  nombre  des  parties  de  son 
orchestre,  et,  dans  sa  21^  symphonie,  en  re,  souvent  citée,  il 
employa  2  violons,  alto^  violoncelle,  contre-basse,  2  hautbois, 
2  clarinettes,  flûte,  2  bassons,  2  cors,  2  trompettes  et  timbales, 
—  orchestre  considérable,  qui  fut  celui  des  plus  grandes  sym- 
phonies de  Haydn  et  de  Mozart. 

Le  nom  de  ces  illustres  maîtres  nous  amène  à  parler  de  la 
conduite  tenue  à  l'égard  de  Gossec  par  certains  écrivains  alle- 
mands, qui  n'entendent  pas  accorder  à  un  musicien  français  une 

(')  FÉTis,  Revue  musicale,  t.  I,  n»  8,  avril  1827. 
(-)  Aujourd'hui  Dépôt  des  Archives  nationales. 


38  Deuxième  Partie. 

parcelle  de  la  gloire  que  Haydn,  étant  Allemand,  a  seul  le  droit 
de  posséder. 

C'est  ainsi  que  le  savant  Fink  (^),  auquel  nous  avons,  comme 
on  l'a  vu,  emprunté  plusieurs  détails  intéressants,  a  voulu  faire 
preuve,  au  sujet  de  Gossec,  du  plus  zélé  patriotisme  germanique. 

Il  nous  enseigne  d'abord  que  Gossec  n'était  pas  Français,  que 
son  nom  s'écrivait  quelquefois  Gaussée  (ce  dont  nous  n'avons 
pas  trouvé  d'autre  exemple),  et  que  le  nom  de  son  protecteur  était 
Pomplinière.  Il  déplore  ensuite  que  des  auteurs  allemands  aient, 
avec  une  crédulité  enfantine^  ajouté  foi  aux  arrogantes  revendi- 
cations des  Français,  et  qu'ils  les  aient  répandues  par  la  tra- 
duction. «  Plus  d'un  ouvrage  français,  dit-il,  nous  a  présenté  son 
Gossec  comme  le  premier  fondateur  de  la  vraie  symphonie.  » 
Ensuite,  il  prouve  que  les  Français  sont  dans  leur  tort  quand  ils 
cherchent  «  sinon  à  voler,  du  moins  à  rogner  »  cet  honneur  aux 
Allemands,  car,  passant  sous  silence  les  symphonies  publiées  par 
Gossec  en  1704,  il  fait  dater  sa  première  œuvre  en  ce  genre  de 
1765  ou  1770,  et  il  ajoute  que  l'examen  des  «  prétendues  sym- 
phonies »  de  Gossec  doit  démontrer  clairement  qu'elles  ne  peu- 
vent être  mises  à  côté  de  celles  de  Haydn,  ni  pour  la  forme 
ni  pour  le  fond  :  «  A  peine  peut-on  les  nommer  symphonies,  » 
dit-il. 

Les  dates  que  nous  avons  citées  plus  haut  prouvent  que  Gossec 
a  écrit  avant  Haydn  des  symphonies  à  grand  orchestre  —  ce 
qu'avaient  fait,  avant  Gossec,  Sammartini  et  plusieurs  autres 
musiciens.  —  A  quoi  bon  nier  des  faits  évidents,  omettre  des 
dates  certaines?  Nous  le  répétons,  la  part  de  gloire  de  Haydn  est 

(')  Aux  articles  Gossec  et  Symphonie  de  \ Encyclopôdie  der  ges.  musik  . 
Wissenschaften. 


La  Symphonie  an  dix-huitième  siècle. 


3q 


assez  large  pour  qu'il  soit  permis  d'accorder  à  ses  prédécesseurs, 
à  ses  contemporains,  la  renommée  qui  leur  est  duc. 

On  trouve  des  sym.phonies  de  Gossec,  évidemment  les  pre- 
mières, qui  ne  comportent  encore  que  les  trois  morceaux  de 
l'ancien  concerto  grosso.  Nous  citerons  une  symphonie  en  fa 
pour  2  violons,  alto,  basse,  2  hautbois  et  2  cors.  Le  premier 
morceau  de  cette  oeuvre  se  compose  d'une  courte  introduction  à 
trois  temps,  Qnfa  mineur,  dans  laquelle  les  violons  jouent  con 
sordini.  et  d'un  allegro  non  troppo  en  fa  majeur,  à  quatre 
temps.  Le  second  morceau,  adagio  poco  andante,  a  pour  tonique 
si  bémol,  sous-dominante  du  ton  principal /(^z  majeur.  Le  finale, 
eny^,  à  deux  temps,  est  précédé  de  cette  remarque  curieuse,  qui 
justifie  ce  que  nous  avons  dit  plus  haut  de  l'imperfection  de 
l'exécution  instrumentale  :  «  Ce  dernier  morceau  doit  se  jouer 
d'un  mouvement  très  modéré;  sans  quoi,  il  ne  pourrait  être 
exécuté.  »  Or,  la  seule  difficulté  d'exécution  est  dans  le  duo 
en  rythme  contrarié  et  syncopé  qui  se  continue  à  peu  près  sans 
interruption,  pendant  tout  le  morceau,  entre  le  premier  violon  et 
la  basse. 


Vio 


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^o  ,  Deuxième  Partie. 


A  quelle  époque  le  menuet  fut-il  introduit  par  Gossec  dans  la 
symphonie,  qui  prit  alors  sa  forme  actuelle  en  quatre  parties? 
C'est  ce  que  nous  n'avons  pu  découvrir.  Ce  ne  fut  probablement 
qu'après  plusieurs  années  d'essais,  car  les  symphonies  de  Gossec 
qui  contiennent  des  menuets  sont  aussi  plus  développées  et 
d'une  orchestration  plus  complexe  que  celles  en  trois  parties. 
Nous  citerons  la  symphonie  en  mi  bémol  pour  2  violons,  2  altos, 
2  hautbois,  2  clarinettes,  2  cors  ad  libitum  et  basse;  dans  la 
partie  de  basse,  l'abréviation  contr.  indique  les  passages  où  les 
contre-basses  doivent  doubler  les  violoncelles  ;  les  deux  altos  jouent 
presque  toujours  à  Tunisson  ou  à  la  tierce;  les  deux  cors  ad  libi- 
tum ont  une  partie  peu  intéressante  et  ne  servent  qu'à  renforcer 

les  tutti  (M. 

Le  premier  morceau  est  un  allegro  à  quatre  temps,  en  7??/ 
bémol.  Uadagio  qui  suit  est  dans  le  m.ême  ton;  le  chant  en  est 
confié  principalement  aux  clarinettes,  et  la  partie  de  premier 
violon  peut  être  jouée  par  une  flûte.  Il  se  termine  gracieusement 
par  un  diminuendo.  Ensuite  vient  le  menuet,  en  mi  bémol^  d'une 
allure  très  franche,  auquel  succède  un  trio  intitulé  Deuxième 
menuet,  d'un  caractère  plus  doux  et  dans  lequel  les  clarinettes 
ont  encore  une  fois  la  partie  mélodique.  Le  quatrième  et  dernier 
morceau,  intitulé  Allegro  non  presto^  est  rythmé  sur  la  mesure 
à  C  barré,  en  mi  bémol. 

Une  autre  symphonie  en  7ni  bémol,  pour  les  mêmes  instru- 
ments, contient  aussi  quatre  morceaux,  tous  écrits  dans  le 
même  ton. 

{ *  )  Sur  quelques-unes  de  ses  œuvres.  Gossec  prend  le  nom  de  F.-J.  Gossec. 
d'' Anvers.  —  Sur  une  symphonie  se  trouve  son  adresse  à  Paris,  rue  des 
Moulins,  b'v-'.tte  Saint-Roch. 


La  Symphonie  ail  dix-huitième  siècle.  41 

Celles  de  l'opéra  5  sont  écrites  pour  2  violons,  alto,  2  flûtes. 
2  cors.  2  bassons  et  basse.  La  première,  tn  fa  majeur,  commence 
par  un  allegro  à  quatre  temps,  dont  l'allure  a  beaucoup  de  rap- 
port avec  le  style  des  petites  symphonies  de  Haydn;  de  même 
que  des  portraits  d'hommes  d'une  mêmae  époque  paraissent  souvent 
avoir  entre  eux  ce  qu'on  appelle  un  «  air  de  famille  »,  les  œuvres 
des  vieux  symphonistes  ont  un  cachet  un  peu  archaïque  qui 
semble  les  apparenter  l'une  à  l'autre.  —  Le  deuxième  menuet  de 
cette  sym.phonie  de  Gossec  porte  le  titre  de  7r/o,  dont  l'usage  est 
resté  constant^  sans  que  l'origine  en  soit  parfaitement  connue.  Le 
finale  est  intitulé  prestissimo. 

Dans  la  seconde  symphonie  du  même  œuvre,  qui  est  en  mi 
bémol,  une  romance  remplace  V adagio  ;  le  premier  et  le  dernier 
morceau  sont  relativement  très  développés. 

On  s'étonnera  peut-être  de  nous  voir  citer  coup  sur  coup  trois 
symphonies  dans  le  ton  de  mi  bémol  et  deux  dans  celui  ào-fa;  il 
faut  réfléchir  que  la  cause  de  cette  uniformité  apparente  est  dans 
l'inexpérience  des  musiciens  d'crchestre,  particulièrement  des 
cornistes  et  clarinettistes,  qui  obligeaient  les  compositeurs  à 
choisir  les  tons  les  plus  faciles  de  leurs  instruments.  Du  reste, 
Gossec  savait  tirer  des  mêmes  gammes  des  effets  d'une  heureuse 
diversité;  il  employait  des  rythmes  variés,  écrivant  ses  premiers 
morceaux  à  quatre  ou  à  deux  temps,  quelquefois  à  trois;  ses 
Anales  à  deux,  à  quatre  ou  à  six-huit. 

Celle  des  symphonies  de  Gossec  qui  nous  a  paru  la  plus  mono- 
tone est  précisément  celle  qui  est  restée  le'^plus  longtemps  célèbre  : 
nous  voulons  parler  de  la  Chasse  en  ré  majeur,  pour  2  violons, 
alto,  2  hautbois,  2  clarinettes,  2  cors,  2  bassons  et  basse,  dans 
laquelle  trois  morceaux  sur  quatre  (le  premier^  allegro  tempo  di 


42 


Deuxième  Partie. 


caccia;  le  deuxième,  allegretto^  et  le  quatrième,  finale,  tempo 
di  caccia),  sont  écrits  dans  la  mesure  à  6/8.  Le  finale  de  cette 
symphonie  a  été  la  source  d'inspiration  où  Méhul  a  puisé  son 
ouverture  de  la  Chasse  du  jeune  Henri;  l'auteur  de  Joseph  a,  du 
reste,  développé  beaucoup  plus  que  Gossec  les  thèmes  de  son 
allegro,  et  n'a  emprunté  à  personne  sa  jolie  introduction;  mais 
on  trouve  dans  la  symphonie  de  Gossec  V hallali  des  cors  en  rt% 
qui  forme  la  péroraison  de  la  célèbre  ouverture,  —  sonnerie  que 
nous  avons  rencontrée  aussi  dans  une  très  médiocre  symphonie 
de  chasse  en  mi  bémol,  de  Schmidt^  obscur  musicien  du  xvni"  siècle 
—  et  Ton  remarque  dans  les  premières  mesures  de  Gossec  une 
grande  ressemblance  avec  le  motif  initial  de  l'allégro  de  Méhul, 
ressemblance  étendue  aussi  bien  à  l'harmonie  et  aux  procédés 
d'accompagnement  qu'au  contour  mélodique;  c'est  ainsi  que  l'on 
trouve  aux  premières  mesures  de  Gossec  ces  notes  glissées  qui 
ont  émerveillé  tant  d'amateurs,  en  leur  représentant  l'aboiement 
des  chiens,  et  que  le  motif  principal  du  premier  violon  : 


Allegro 


tJr 


^^^^^^P 


m\ï^?-\Miê^ 


est  accompagné  par  la  répétition  obstinée  du  ré  tonique,  confiée 
aux  basses,  comme  chez  Méhul,  et  rythmé  de  la  même  manière. 
Gossec  a  aussi  composé  des  symphonies  concertantes,  forme  de 
composition  fort  en  vogue  de  son  temps  et  que  les  virtuoses 
modernes  ont  abandonnée  pour  le  concerto  à  un  seul  instrument 
principal.  La  symphonie  concertante  de  la  fin  du  xvin°  siècle 
était  simplement  l'ancien  concerto  grosso,  comprenant  un  petit 
orchestre  d'instruments  soli  et  un  orchestre  de  tutti.  En  France. 


La  Symp}iO)iie  au  dix-huitième  siècle. 


la  symphonie  concertante,  moins  abstraite  que  la  sympiionie 
proprement  dite,  donnant  aux  virtuoses  le  moyen  de  prouver 
leur  habileté  d'exécution,  offrant  au  public  la  vue  de  ces  célèbres 
instrumentistes,  la  symphonie  concertante  jouissait  d'une  grande 
vogue  et  faisait  les  beaux  soirs  du  Concert  spirituel. 

Les  biographes  de  Gossec  déplorent  la  perte  d'une  symphonie 
concertante  de  ce  maître  pour  onze  instruments  à  vent,  qui  devait 
être  fort  intéressante,  si  l'on  en  peut  juger  par  son  orchestration. 
Nous  avons  lu  une  oeuvre  de  ce  genre  de  Gossec  pour  2  violons 
principaux  et  alto  ou  violoncelle  obligé,  avec  2  violons,  alto, 
basse,  2  hautbois  et  2  cors.  Cette  symphonie,  en  re,  qui  appar- 
tient à  la  maturité  du  talent  de  l'auteur,  se  compose  d'un  allegro 
moderato,  d'un  larghetto  en  triolets,  dans  lequel  les  cors  ne 
jouent  pas,  et  d'un  finale  3/8,  écrit  dans  les  tons  alternatifs  de 
ré  majeur  et  re  mineur. 

Sans  doute  les  symphonies  de  Gossec  ont  vieilli  et  ne  peuvent 
être  mises  en  parallèle  avec  les  chefs-d'œuvre  coulés  plus  tard 
dans  le  même  moule  par  ses  successeurs.  Mais  leur  lecture  offre 
encore  au  musicien  des  beautés  du  plus  haut  intérêt.  Gossec  était 
assurément  un  grand  compositeur,  un  homme  de  génie,  cher- 
chant et  trouvant  des  voies  nouvelles,  consacrant  son  talent  aux 
plus  nobles  efforts_,  s'attachant  plutôt  à  élever,  à  élargir  le  domaine 
de  l'art,  qu^à  s'acquérir  la  vogue  et  la  fortune.  L'universalité  de 
son  talent  est  aussi  un  fait  remarquable  et  qui  fut  pendant  long- 
temps rare  parmi  les  musiciens  français.  L'opinion  du  xvni^  siècle 
était  favorable  aux  spécialités  artistiques;  chaque  jour,  les  criti- 
ques et  les  philosophes  émettaient  ce  principe  :  que  l'auteur  d'un 
opéra  ne  pouvait  faire  de  bonne  musique  religieuse,  et  que  le 
génie  de  la  musique  instrumentale  était  incompatible  avec  celui 


4^.  Deuxième  Partie. 


de  la  musique  dramatique.  Ce  préjugé  n'est-il  pas  répandu  encore 
de  nos  jours  dans  bien  des  esprits? 

Au  contraire,  en  Allemagne,  l'universalité  est  une  des  qualités 
les  plus  admirées  chez  les  artistes.  Voyez  cette  phrase  de  Schu- 
mann,  expression  d'un  sentiment  généralement  répandu  chez  ses 
compatriotes  :  «  Ce  qui  différencie  les  maîtres  de  l'école  alle- 
mande des  Italiens  et  des  Français,  ce  qui  les  a  rendus  grands 
et  parfaits,  c'est  qu'ils  se  sont  essayés  dans  toutes  les  branches  de 
l'art,  tandis  que  les  maîtres  de  ces  autres  nations  se  renfermaient, 
pour  la  plupart,  dans  une  seule  forme.  Aussi,  quand  nous  en- 
tendons appeler  ^r^72i  artiste  un  compositeur  parisien  d  opéras, 
nous  demandons  tout  d'abord  :  Où  sont  donc  vos  symphonies, 
vos  quatuors,  vos  psaumes,  etc.  ?  Comment  pouvez-vous  vous 
comparer  aux  maîtres  allemands  (^)  ?  « 

Gossec,  sous  ce  rapport,  n'a  rien  à  envier  aux  musiciens  d'outre- 
Rhin  ;  nous  n'avons  à  parler  de  lui,  dans  ce  travail,  qu'au  point  de 
vue  de  la  symphonie;  on  nous  permettra  cependant  de  rappeler 
sa  belle  Messe  des  morts,  ses  admirables  chœurs  patriotiques, 
son  Oratorio  de  la  Nativité,  ses  grands  opéras  et  ses  opéras  comi- 
ques, ses  quatuors,  ses  morceaux  de  musique  militaire;  comme 
professeur,  son  zèle  et  son  talent  d'organisateur;  comme  homme, 
sa  loyauté  et  sa  bienveillance  à  l'endroit  de  ses  rivaux.  Ad.  Adam, 
Hédouin  l'ont  remarqué  avec  vérité,  et  non  sans  une  certaine 
tristesse ,  Gossec  '^  a  joué  de  malheur  quant  aux  œuvres  qu'il  a 
produites,  en  ce  que,  telles  estimables  qu'elles  soient,  elles  ont 
été  surpassées  dès  leur  apparition».  Haydn  a  fait  oublier  ses 
symphonies  et  ses  quatuors;  Gluck  et  Grétry,  ses  opéras;  Mo- 

(')  ScHUMANN,  Gesammeltc  Schriften  ùbev  Miisik  iind  Musiker.  3^  édition. 
Leipzig,  1875. 


La  Symphonie  an  dix-huitième  siècle.  45 


zart,  sa  Messe  des  morts.  Ses  œuvres  ont  pu  disparaître,  le  public 
a  pu  oublier  jusqu'à  son  no-n;  mais  les  musiciens  français  doi- 
vent à  sa  mémoire  le  respect  et  la  reconnaissance;  à  ses  oeuvres, 
Fintérêt,  Testime  et  quelquefois  l'admiration. 


HAYDN. 


Les  sonates  d'Emmanuel  Bach,  les  symphonies  de  Fasch,  de 
Gebel,  de  Harrer,  de  Sammartini,  de  Stamitz,  furent  donc  les 
modèles  que  Haydn  avait  probablement  sous  les  yeux  quand  il 
composa  ses  premières  symphonies.  Nous  arrivons  enfin  à  ces 
œuvres  célèbres  dont  l'éclosion,  qui  semble  dans  l'histoire  géné- 
rale le  résultat  du  génie  d'un  seul  homme,  avait  été  préparée  de 
longue  date  par  de  laborieux  musiciens. 

Né  le  3i  mars  1732  au  village  de  Rohrau ,  dans  la  basse 
Autriche,  prés  des  frontières  de  Hongrie,  Joseph  Haydn  était  fils 
d'un  charron.  Il  n'entre  pas  dans  la  nature  de  notre  travail  de 
raconter  la  biographie  de  l'illustre  maître;  toutefois,  l'éducation 
musicale  d'un  compositeur  ayant  souvent  sur  son  talent  une 
influence  profonde,  nous  devons  rappeler  brièvement  quelques 
circonstances  de  la  jeunesse  de  Haydn. 

Grands  amateurs  de  musique,  le  charron  de  Rohrau  et  sa 
femme  avaient  pour  ainsi  dire  bercé  leuf  fils  aux  sons  des  lieder 
populaires  chantés  avec  accompagnement  de  harpe.  Dans  son 
premier  maître  d'école,  l'enfant  avait  trouvé  encore  un  musicien 
fanatique,  qui  lui  avait  enseigné,  en  même  temps  que  TABC,  le 
maniement  des  instruments  les  plus  divers,  des  timbales,  par 


4^3  Deuxième  Partie. 


exemple.  Lorsque,  quelques  années  plus  tard,  il  entra  au  chœur 
de  l'église  Saint-Étienne,  à  Vienne,  son  esprit  était  tout  à  fait 
préparé  à  profiter  des  leçons  qui  lui  seraient  données  et  de  l'au- 
dition des  chefs-d'œuvre  que  le  hasard  lui  ferait  entendre. 

Quand  la  mue  de  sa  voix  le  fit  exclure  du  chœur  de  Saint- 
Etienne,  le  jeune  musicien  trouva  moyen  de  subvenir  aux  frais 
de  la  plus  modeste  existence  en  s'enrôlant  dans  quelques  orches- 
tres, chargés  d'exécuter  en  plein  air  des  cassations  et  des  séré- 
nades. Par  \àj  il  se  familiarisa  avec  la  pratique  de  l'art,  dont  il 
apprenait  seul  les  règles  dans  deux  ouvrages  théoriques  (') 
achetés  en  même  temps  qu'un  misérable  piano. 

Ses  premiers  essais  furent  des  cassations  et  des  sonates  dans  le 
goût  de  celles  d'Emmanuel  Bach,  alors  nouvelles,  et  dont  Haydn 
avait  été  vivement  charmé.  Ses  cassations  le  firent  connaître 
d'un  directeur  de  spectacles^  qui  lui  commanda  son  premier 
opéra;  ses  sonates  lui  procurèrent  la  protection  d'une  grande 
dame  de  l'aristocratie  viennoise,  qui  lui  fit  obtenir  des  leçons  et 
des  commandes. 

En  1758,  Haydn  fut  nommé  second  maître  de  chapelle  du 
comte  Morzin,  C'est  pour  l'orchestre  de  ce  noble  personnage 
qu'il  écrivit,  au  commencement  de  iy5g,  sa  première  symphonie. 
Le  prince  Antoine  Esterhazy,  qui  assistait,  chez  le  comte  Morzin, 
à  l'exécution  de  cette  symphonie,  en  fut  si  charmé,  qu'il  sollicita 
vivement  le  comte  de  lui  en  céder  l'auteur.  Il  emmena  donc 
Haydn  et  l'attacha  à  sa  musique;  on  raconte  cependant  que  le 
prince  oublia  bientôt  son  nouveau  musicien,  et  que,  pour  se 
rappeler  à  son  souvenir,  Haydn  dut  faire  exécuter  devant  lui,  le 

(')  Le  Gradus  ad  Parnassiim,  de  Fux,  et  le  VoUkommene  Kapelhneister 
(Parfait  maître  de  chapelle),  de  Mattheson. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  47 


jour  anniversaire  de  sa  naissance  (19  mars  1760),  une  nouvelle 
symphonie.  Cette  œuvre,  que  nous  regardons  aujourd'liui  comme 
une  production  de  jeunesse,  émerveilla  le  prince  Esterhazy,  qui 
fit  donner  en  récompense  au  jeune  artiste  de  beaux  habits,  des 
talons  rouges,  et  le  titre  de  second  maître  de  chapelle. 

Un  an  après,  le  vieil  Esterhazy  mourait,  et  le  1  lusicien  de 
Rohrau  trouvait  dans  son  successeur,  le  prince  Nicolas,  un  ama- 
teur éclairé,  un  protecteur  riche  et  puissant,  et  ce  qui  valait 
mieux  encore,  un  ami. 

Haydn  ne  quitta  point  la  maison  des  Esterhazy,  jusqu'à  la 
mort  de  ce  prince,  en  1790.  La  vie  paisible  qu'on  menait  dans 
cette  résidence  solitaire  était  éminemment  favorable  au  travail 
régulier,  tel  que  l'aimait  le  maître  allemand.  Haydn  n'avait  rien 
de  la  fougue  qui  inspirait  Beethoven,  et  lui  faisait  noter  en  pleins 
champs,  au  restaurant,  en  visite,  ses  pensées  musicales  :  Haydn 
se  mettait  au  travail  à  des  heures  réglées,  écrivait  pendant  un 
laps  de  temps  fixé  par  l'habitude;  l'inspiration  lui  obéissait  doci- 
lement, et  le  travail  ne  lui  coûtait  aucun  effort.  L'isolement  dans 
lequel  il  vivait,  relativement  au  monde  artistique,  était  aussi, 
suivant  ses  propres  paroles,  une  circonstance  favorable  à  l'origi- 
nalité de  son  talent. 

D'après  la  liste  communiquée  à  Griesinger  par  lui-même, 
Haydn  n'a  pas  composé  moins  de  118  symphonies,  dont 
73  environ  (plus  9  symphonies  concertantes)  nous  ont  été  con- 
servées. 

La  plus  grande  partie  de  cette  collection  considérable  a  été 
composée  pendant  les  trente  années  que  Haydn  passa  chez 
les  Esterhazy,  Vers  la  fin  de  cette  longue  période,  le  nom  de 
Haydn  s'étant  répandu   dans   quelques   centres   artistiques  de 


48 


Deuxième  Partie. 


l'Europe,  des  propositions  lui  vinrent  de  Tétranger  :  la  première 
lui  fut  adressée  par  les  musiciens  français,  qui,  depuis  1770,  exécu- 
taient ses  œuvres  au  Concert  des  Amateurs.  Cette  entreprise 
musicale,  qui  avait  en  1780  changé  de  local  et  pris  pour  titre 
Concert  de  la  Loge  olympique,  demanda  en  1784  au  maître 
autrichien  les  six  symphonies  connues  encore  aujourd'hui  sous 
le  nom  du  Concert  où  elles  furent  exécutées. 

Dès  que  le  bruit  de  la  mort  du  prince  Nicolas  Esterhazy  se 
répandit,  et  qu'on  apprit  que  Haydn  venait  de  se  fixer  à  Vienne, 
un  violoniste  de  Cologne,  Salomon,  engagé  à  Londres  pour  le 
concert  de  Hanover-square,  accourut  auprès  du  maître  et  lui 
renouvela  des  propositions  déjà  faites  précédemment,  mais  que 
Tartiste  avait  écartées.  Cette  fois  il  céda  aux  instances  de  Salo- 
mon,  et  partit  avec  lui  pour  Londres,  dans  les  derniers  mois  de 
1790.  Il  n'eut  pas  à  se  repentir  de  cette  résolution.  Le  brillant 
accueil  qui  lui  fut  fait  par  les  Anglais,  le  succès  croissant  des 
six  svmphonies  qu'il  écrivit  expressément  pour  le  concert  de 
Hanover-square,  enfin  le  résultat  pécuniaire  de  l'entreprise^  l'en- 
gagèrent à  renouveler  ce  voyage  deux  ans  plus  tard.  Six  autres 
symphonies  furent  le  fruit  de  ce  nouveau  séjour,  et  portèrent  à 
son  comble  l'enthousiasme  du  public  anglais;  depuis  Haendel, 
nul  musicien  ne  s'était  vu  ainsi  fêté  sur  le  territoire  de  la 
Grande-Bretagne. 

Havdn  revint  à  Vienne  avec  le  titre  de  docteur  en  musique  de 
l'Université  d'Oxford.  Il  ne  fut  pas  longtemps  avant  de  s'aper- 
cevoir que  ses  voyages  et  ses  succès  avaient  eu  dans  sa  patrie 
même  les  plus  heureux  résultats;  regardant  le  temps  de  ses  deux 
séjours  à  Londres  comme  le  plus  heureux  de  sa  vie,  il  affirmait 
que  les  honneurs  dont  on  l'avait  comblé  avaient  enfin  ouvert  les 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  49 


yeux  de  ses  compatriotes.  Sans  doute,  avant  ces  voyages,  on 
connaissait  en  Autriche  le  prix  de  ses  œuvres  ;  mais  les  témoi- 
gnages d'admiration,  d'enthousiasme,  ne  lui  étaient  venus  qu'à 
son  retour. 

A  Vienne,  il  acheta  une  maison,  et  vécut  d'une  vie  simple, 
mais  indépendante.  Les  longues  années  de  sa  vieillesse  lui  per- 
niirent  de  jouir  des  douces  joies  d'une  gloire  pure.  Il  mourut  le 
3i  mai  1809,  pendant  le  siège  de  Vienne. 

Comme  homme,  Haydn  savait  se  faire  aimer;  son  caractère, 
suivant  le  témoignage  de  ses  contemporains,  était  avant  tout 
égal  et  serein,  empreint  d'une  gaieté  sans  malice,  d'une  bonhomie 
enjouée;  il  avait  la  piété  naïve  d'un  enfant  ou  d'un  paysan. 
Brendel  trouve  en  lui  le  type  du  bourgeois  autrichien  au 
xviii^  siècle. 

Bien  que  partisan  du  système  esthétique  de  Hanslick,  et 
croyant  avec  lui  à  l'existence  d'une  beauté  musicale  indépendante 
et  idéale,  inhérente  aux  sons,  et  libre  de  tout  programme  litté- 
raire, philosophique  ou  psychologique,  nous  devons  mentionner 
ici  l'opinion  d'écrivains  de  l'école  opposée  (^). 

Résumant  donc  en  quelques  lignes  leurs  longues  dissertations, 
nous  constaterons  en  premier  lieu  que  ces  auteurs  avouent  ne 
pas  trouver  dans  les  symphonies  de  Haydn  «  ces  actions  psycho- 
logiques embrouillées  »  qu'ils  découvrent  dans  les  chefs-d'œuvre 
de  Beethoven.  Haydn,  disent-ils,  se  borne  à  l'exploration  d'un 
domaine  très  restreint  de  sentiments,  et  sa  musique  est  en  même 


f*)  Elterlein,  Beethoven' s  Symphonieen  nach  ihrem  idealen  Gehalt,  etc. 
3«  éd.  Dresde,  1870.  —  A.-B.  Marx,  Beethoven's  Leben  uni  Schaffen.  3<=éd. 
Berlin,  1875.  —  Vischer-Kûstlin,  jEsthetik.  —  BrexNdel,  Geschichte  der 
Musik,  etc. 


M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie. 


5o  Deuxièvic  Partie. 


temps  remarquable  parla  simplicité  avec  laquelle  ces  sentiments 
sont  exprimés.  Elle  porte  le  cachet  d'une  a  pure  idéalité  enfan- 
tine »,  c'est-à-dire  qu'elle  exprime  les  simples  et  purs  sentiments 
de  l'âme  naïve  de  l'enfant  :  la  joie  innocente,  le  jeu  sans  souci, 
l'espièglerie,  la  rêverie  douce  et  naïve;  si  quelquefois  la  douleur 
et  le  chagrin  apparaissent,  c'est  «  seulement  comme  des  nuages 
qui  obscurcissent  un  instant  le  soleil  et  sont  bientôt  dispersés  ». 

—  C'est  le  printemps,  l'âge  d'or,  l'innocence  primitive  de  la  vie 
et  de  l'an.  —  Ces  simples  et  intimes  sentiments  sont  du  reste 
ceux  mêmes  de  l'âme  de  Haydn;  il  est  «  le  plus  grand  maître  de 
la  plaisanterie  et  de  la  bonne  humeur  ». 

La  révolution  purement  musicale  accomplie,  comme  nous 
l'avons  exposé,  par  Emmanuel  Bach  dans  les  formes  et  le  style 
de  l'art,  continuée  par  Haydn,  —  c'est-à-dire  l'avènement  du 
style  classique  moderne  succédant  au  style  scolastique,  trouve 
aussi  son  commentaire  et  son  explication  philosophique  extra- 
musicale.  En  Palestrina  s'était  incarné  le  génie  de  l'Eglise  catho- 
lique romaine  ;  Bach  avait  été  le  représentant  du  culte  réformé, 
Haydn  personnifiait  à  son  tour  la  philosophie  moderne,  s'affran- 
chissant  du  joug  des  religions  établies,  en  un  mot  la  libre  pensée. 

—  Haydn,  si  naïvement  dévot,  si  attaché  à  sa  religion,  qui  écri- 
vait en  tête  de  chacun  de  ses  ouvrages  les  initiales  des  noms 
Jésus,  Marie,  Joseph,  ou  les  mots  In  nomine  Dei,  à  la  fin  :  Laiis 
Deo!...  —  La  psychologie,  la  philosophie,  ayant  commenté  la 
musique  de  Haydn,  le  tour  était  à  la  politique.  On  nous  montra 
donc  Haydn,  sorti  du  peuple,  exprimant  les  sentiments  du 
peuple,  ses  passions,  ses  émotions,  ses  aspirations,  en  un  mot, 
Haydn  démocrate,  —  aussi  vraisemblable  que  Haydn  libre  - 
penseur. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


5i 


Philosophes  ou  musiciens,  les  historiens  et  les  critiques  de  la 
musique  sont  du  moins  unanimes  dans  les  éloges  qu'ils  accor- 
dent au  maître  autrichien.  -  Non  que  leur  enthousiasme  ne  se 
traduise  souvent  dans  des  termes  et  des  comparaisons  bien  diffé- 
rents, l'un  voyant  en  Haydn  le  premier  apôtre  du  romantisme 
et  rapprochant  ses  symphonies  des    «  sublimes  badinâmes  de 
l'Anoste,  où  ce  grand  poète  semble  s'amuser  à  faire  naître 'tour  à 
tour  dans  l'âme  de   ses  lecteurs  les   sensations  les  plus  oppo- 
sées (')   „;  l'autre  vantant   «  sa  douce  bonhomie  qui  rappelle 
parfois  le  sublime  bavardage  des  héros  d'Homère  (^)  „    _  Gêné 
ralement  tous  s'accordent  à  voir  dans  ses  symphonies  l'apogée  de 
son  génie  :  à  l'exception  toutefois  de  ceux  qui,  entendant  réserver 
a  Beethoven  seul  la  souveraineté  de  la  musique  d'orchestre,  dési- 
gnent  l'oratorio  comme  la  plus  haute  expression  du  génie  de 
Haydn. 

Cette  opinion   n'est  pas  la   nôtre.  Malgré  l'admiration  que 
nous   inspirent  la   Création  et  les  Saisons,  nous   ne  croyons 
pas  que  ces  deux  ouvrages  puissent  prétendre,  dans  l'histoire 
de  1  oratorio,  au  rang  élevé  qu'occupe  de  plein  droit  la  musique 
instrumentale    de    Haydn    dans   l'histoire  de   la    symphonie 
Les  deux  oratorios  de  Haydn  n'approchent  pas,  à  notre  avis 
des  grandioses  chefs-d'œuvre  de  Bach  et  de  Haendel    qui  lel 
ont  précédés;  ils  quittent  la  voie  austère  et  magnifique  de  la 
poésie  biblique,  pour  chercher  de  nouvelles  beautés  dans  l'élé- 
ment descriptif;  enfin  quelques  parties  àe  ces  ouvrages  n'ont 
pas  résisté  aux  atteintes  du  temps. 

Les  symphonies  de  Haydn  ont  pu  conserver,  malgré  la  magni- 

(•)  Séveli.xges,  art.  Havdx,  dans  la  Biograpliie  Michaud. 
(-)  Sabattiek,  l'Opéra  et  la  Symphonie.  Paris,  1878. 


£,2  Deuxième  Partie. 


ticence  des  œuvres  postérieures  de  Beethoven  ,  l'admiration 
qu'elles  avaient  conquise  dès  l'abord.  Au  temps  de  leur  appari- 
tion, on  leur  accordait  des  éloges  dont  aujourd'hui  nous  n'avons 

rien  à  retrancher. 

((  La  musique  de  Haydn,  écrivait  Grétry  dans  ses  £"55^/5  (^), 
peut  être  regardée  comme  un  modèle  dans  le  genre  instrumental, 
soit  pour  la  fécondité  des  motifs  du  chant  ou  celle  des  modula- 
tions. ))  —  Dans  un  style  assez  naïf,  le  Dictionnaire  de  Choron 
et  FayoUe  renferme  une  louange  égale  :  «  Haydn  dans  ses  sym- 
plionies  est  un  véritable  modèle  pour  toutes  les  parties  de  Fart 
musical.  Du  motif  le  plus  simple  et  souvent  le  plus  commun,  il 
fait  sortir  le  chant  le  plus  élégant,  le  plus  majestueux.  Ses  sujets 
sont  toujours  clairement  exposés,  habilement  développés;  l'em- 
ploi des  instruments  à  vent  y  est  admirable....  Vous  le  voyez 
suivre  constamment  la  route  de  son  génie  et  ne  jamais  sacrifiera 
la  mode.  //  na  pas  fait  une  seule  polonaise;  aussi  est-il  toujours 
noble,  depuis  la  chanson  jusqu'à  la  symphonie.  (?)  » 

Quelques  années  plus  tard,  un  autre  biographe  français  écri- 
vait :  «  Dans  l'opinion  de  tous  les  amateurs,  les  symphonies  de 
Haydn  sont  partie  obligée  de  tous  les  concerts;  ils  les  jugent 
remarquables,  surtout  par  Funité  de  plan,  la  clarté  et  la  variété 
des  développements,   la   richesse  d'orchestre  et   la    variété  du 

coloris  (-).  » 

C'est  sous  ce  point  de  vue  purement  musical,  celui  d'ailleurs  qui 
leur  est  le  plus  favorable,  que  nous  nous  proposons  d'examiner 
les  principales  symphonies  de  Haydn,  nous  réservant  de  revenir, 
dans  un  autre  Chapitre,  sur  leur  côté  littéraire  et  pittoresque. 

(')  Grétry,  Essais  sur  la  Musique.  Paris,  an  V. 

('-)  Biographie  nouvelle  des  contemporains.  Paris,  1820-1825. 


La  Symphonie  au  dix-Inntième  siècle.  53 


Il  est  bien  entendu  que,  en  parlant  ainsi  en  général  des  sym- 
phonies de  Haydn,  il  ne  s'agit  nullement  des  œuvres  de  sa 
jeunesse,  ni  même,  jusqu'à  un  certain  points  de  celles  qu'il  com- 
posait dans  l'âge  mûr  chez  les  princes  Esterhazy.  Les  vraies  sym- 
phonies de  Haydn,  celles  qui  lui  assurent  une  gloire  durable, 
celles  qui  méritent  toujours  d'être  étudiées  par  le  musicien, 
entendues  par  l'homme  du  monde,  ce  sont  les  dernières  qu'il  a 
composées  :  celles  de  ses  deux  voyages  à  Londres,  celles  qu'il 
envoya  à  Paris,  et  quelques-unes  de  celles  qu'il  écrivit  en  dernier 
lieu  chez  le  prince  Nicolas. 

Il  est  encore  une  circonstance  importante  pour  l'histoire 
des  oeuvres  de  Haydn  que  nous  devons  mentionner  ici  :  Haydn, 
qui  vit  naître  et  mourir  Mozart,  ne  fut  pas  sans  profiter  des 
travaux  de  son  illustre  contemporain.  Les  grandes  symphonies 
que  Mozart  composa  de  1786  à  17S8  eurent  évidemment  sur  le 
maître  de  Rohrau  une  influence  marquée,  et  contribuèrent  à 
l'élargissement  de  son  style,  au  développement  de  son  instrumen- 
tation. Pour  établir  un  ordre  chronologique  rigoureux,  il  faut 
donc  placer  successivement  : 

Les  premières  symphonies  de  Haydn. 

Les  premières  symphonies  de  Mozart. 

La  symphonie  parisienne  de  Mozart  (1778). 

Les  symphonies  de  la  Loge  olympique  de  Haydn  [1784). 

Les  grandes  symphonies  de  Mozart  (1788). 

Les  grandes  symphonies  de  Haydn  (1791-1795). 


34  Deuxième  Partie. 


LES   SYMPHONIES   DE   HAYDN. 

Deux  choses  sont  à  considérer  d'abord  d'une  manière  générale 
dans  les  symphonies  de  Haydn  :  la  forme  de  l'ensemble  et  de 
chaque  morceau,  l'instrumentation. 

La  forme  adoptée^  à  très  peu  d'exceptions  près,  par  ce  grand 
maître  pour  l'ensemble  de  chacune  de  ses  symphonies,  est  celle 
en  quatre  parties;  Tallegro,  l'andanteetle  finale  étaient  employés 
dans  le  même  ordre,  ainsi  que  nous  l'avons  fait  voir,  dans  l'ouver- 
ture italienne^  dans  le  concerto,  dans  la  sonate  d'Emmanuel 
Bach  et  dans  les  symphonies  de  la  plupart  des  vieux  maîtres 
que  nous  avons  cités.  Le  menuet  qui  fut  introduit  comme 
avant-dernier  morceau  par  Gossecou  par  Haydn,  —  aucune  date 
ne  nous  est  fixée  à  cet  égard,  —  fut  emprunté  à  la  cassation  ou 
à  la  sérénade,  pièces  instrumentales  dont  nous  avons  parlé,  et 
dans  lesquelles  le  menuet  prenait  la  plus  large  place. 

Dans  cette  belle  création  musicale  de  la  symphonie,  chacun 
des  quatre  morceaux  possède  sa  forme  propre;  relié  puissamment 
à  l'unité  générale  de  la  composition  entière,  il  est  pourtant  com- 
plet en  lui-même.  Haydn,  nous  l'avons  vu,  ne  fut  pas  l'inven- 
teur de  la  symphonie;  mais  on  lui  doit  de  Lavoir  agrandie  , 
de  l'avoir  variée  dans  ses  détails  et  de  l'avoir  unifiée  dans  son 
ensemble.  Avec  lui ,  chacune  des  quatre  parties  principales 
prend  un  aspect  particulièrement  intéressant. 

C'est  surtout  dans  ses  premiers  morceaux  de  symphonie  que 
Haydn  se  montre  complètement  inventeur.  Il  abandonne  les 
rythmes  de  danse,  si  longtemps  respectés  dans  la  suite,  la  sonate, 
la  sérénade,  le  concerto  même.  Il  rompt  aussi,  en  apparence,  avec 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  55 


les  procédés  sévères  de  Tart  scolastique,  avec  la  fugue,  qui  fait 
pâlir  les  écoliers,  avec  les  artifices  du  contre-point,  dont  le  nom 
seul  fait  fuir  les  ignorants  —  mais  en  apparence  seulement, 
notons-le  bien.  A  l'inverse  des  maîtres  du  siècle  précédent  qui, 
fiers  de  leur  science,  en  faisaient  étalage,  Haydn  cache  la  sienne 
aux  yeux  du  vulgaire,  il  la  couvre  des  mélodies  les  plus  claires^ 
des  dehors  les  plus  séduisants  :  mais  jamais  il  ne  la  néglige;  nul 
plus  que  lui  ne  possède  les  secrets  de  la  fugue  et  du  contre-point, 
nul  n'en  fait  un  usage  plus  fréquent,  plus  heureux.  Pour  bien 
jouir  du  génie  de  Haydn,  il  faut  être  musicien.  L'homme  du 
monde  l'écoute  et  l'admire,  non  sans  trouver  parfois  ses  mélodies 
un  peu  vieillies  :  le  musicien  pénètre  plus  au  fond,  comprend 
mieux  ce  génie  si  clair,  si  ferme,  si  correct,  si  pur,  en  même 
temps  que  séduisant  et  aimable. 

Dans  ses  premiers  morceaux,  Haydn  emprunte  sans  doute 
aux  compositeurs  précédents  leur  forme  générale  ;  il  se  souvient 
des  ouvertures  à  la  française;  des  allegro  de  concerti  grossi,  de 
ceux  de  Stamitz  et  de  Sammartini  ;  mais  combien,  au  bout  de 
peu  de  temps,  son  génie  arrive  à  dépasser  ces  vieux  modèles,  à 
les  élargir,  aies  renouveler;  combien  il  donne  d'intérêt,  de  cha- 
leur au  discours  musical,  qui,  chez  ses  prédécesseurs,  ressem- 
blait souvent  à  ces  résumés  secs  et  concis  dont  les  livres  de  classe 
ont  la  spécialité.  Haydn  se  crée  véritablement  un  style  neuf  et 
parfait,  respectueux  des  anciennes  traditions,  en  même  temps 
que  hardi  et  indépendant. 

Sauf  les  développements  que  son  génie  plus  exercé  lui  suggé- 
rait dans  l'âge  mûr,  Haydn  n'a  point  changé  le  plan  de  ses 
allegro;  esprit  net  et  parfaitement  équilibré,  il  avait  découvert 
de  bonne  heure  le  moule  qui  lui  convenait.  Mais  ses  idées  musi- 


56  Deuxième  Partie. 


cales  n'acquirent  qu'à  la  longue  l'ampleur,  Télévation,  et, 
jusqu'à  un  certain  point,  Toriginalité  ;  son  instrumentation 
progressa  en  même  temps.  Comme  Gluck,  comme  Haendel, 
comme  Rameau^  Haydn  écrivit  ses  plus  belles  compositions 
dans  ses  années  de  vieillesse. 

Le  plan  des  premiers  morceaux  de  symphonies  de  Haydn  est 
celui  que  tous  les  traités  modernes  de  composition  donnent 
pour  modèle;  deux  motifs  principaux  seulement  lui  servent  de 
base.  <(  En  général,  dans  la  symphonie^  dit  Kastner,  il  ne  faut 
pas  prodiguer  une  trop  grande  variété  d'idées  mélodiques,  mais 
s'en  tenir  au  contraire  à  un  petit  nombre  de  phrases  bien  choisies, 
qu'on  s'attachera  à  développer  et  à  travailler  sous  mille  formes 
en  leur  appUquant  le  charme  d'un  style  varié  et  d'une  brillante 
instrumentation  (^).  » 

C'est  dans  cet  art  si  difficile  de  «  développer  et  de  travailler 
sous  mille  formes  )>  un  même  thème,  que  réside  la  nouveauté  du 
génie  de  Haydn  à  l'époque  où  il  écrivait. 

Pour  mieux  faire  juger  du  plan  adopté  par  Haydn  pour  ses 
premiers  morceaux  de  symphonie,  nous  analyserons  sommai- 
rement Fallegro  d'une  de  ses  plus  anciennes  et  plus  simples 
symphonies,  celle  en  ut  majeur,  pour  deux  violons,  alto,  basse, 
deux  hautbois  et  deux  cors  (-)  : 

Ê 


^^ 


^^ 


Un  simple  regard  jeté  ensuite  sur  les  œuvres  de  son  âge  mûr 


(•)  Kastner,  Cours  d'Instrumentation. 
("-)  N"  i6  du  Conservatoire. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  b~ 


montrera  combien  peu  de  changements  Haydn  introduisit  dans 
la  structure  générale,  l'ossature,  pour  ainsi  dire,  de  ses  premiers 
morceaux. 

Première  partie.  —  La  première  partie  commence  par  l'expo- 
sition complète  du  premier  motif  principal  en  lit  majeur,  qui  se 
termine  par  une  pause  sur  la  dominante. 

Des  fragments  de  ce  motif  et  des  phrases  mélodiques  acces- 
soires forment  un  conduit  ou  passage,  dans  le  ton  de  la  domi- 
nante (sol  majeur)  et  se  terminant  par  l'accord  de  re  majeur. 

Le  deuxième  motif  principal  est  exposé,  en  entier,  en  sol 
majeur. 

Les  vingt  dernières  mesures  de  la  première  partie  forment  une 
coda  se  terminant  sur  l'accord  de  sol  majeur. 

La  première  partie,  qui  compte  au  total  83  mesures,  se 
reprend  en  entier. 

L'usage  de  terminer  la  première  partie  sur  la  dominante  du 
ton  principal,  et  de  la  répéter  une  seconde  fois,  datait  des  pre- 
miers temps  de  la  musique  instrumentale  :  dans  toutes  les  pièces 
anciennes  de  musique  de  danse,  la  reprise  avait  lieu. 

Deuxième  partie.  —  Dans  la  deuxième  partie,  le  maître 
reprend  des  fragments  des  motifs  principaux,  les  fait  passer  par 
divers  tons  éloignés,  les  transporte  d'un  instrument  à  l'autre,  les 
traite  en  fugue  ou  en  imitations.  La  deuxième  partie,  dans 
l'allégro  de  Haydn,  est  un  peu  moins  longue  que  la  première 
et  la  dernière  :  dans  la  symphonie  que  nous  avons  choisie  pour 
exemple,  elle  se  termine  au  bout  de  5o  mesures. 

Troisième  pat^tie.  —  La  troisième  partie,  qui  forme  pour 
ainsi  dire  la  péroraison  du  discours  musical,  est  une  récapitu- 
lation de  la  première.   Elle  commence  par  une  nouvelle  expo- 


58  Deuxième  Partie. 


sition  du  premier  motif  principal,  complet  et  dans  le  ton  pri- 
mitif. 

Un  conduit  nouveau,  dans  lequel  sont  cependant  répétées  des 
phrases  déjà  entendues,  succède  au  premier  motif;  mais  au  lieu 
d'être  composé  dans  le  ton  de  la  dominante  sol,  comme  dans 
la  première  partie,  il  se  tient  dans  le  ton  principal,  et  ne  passe 
dans  celui  de  sol  qu'au  moment  de  conclure. 

Le  deuxième  motif  principal  est  répété  intégralement,  mais 
transposé  dans  le  ton  dhit  majeur. 

Le  ton  d'Ut  majeur  est  conservé  pour  la  coda. 

Ainsi,  pour  nous  résumer^  l'allégro  de  la  symphonie  en  ut  dt 
Haydn  comprend  : 

L       i^""  motif  en  w^  majeur.  i 

i^''  conduit  en  sol  majeur.  I 

2^  motif  en  sol  majeur.  j 

2^  conduit  et  coda  en  sol  majeur. 

IL     Développements  et  modulations 

III.   i"  motif  en  î/^  majeur.  ' 

r-"  conduit  modifié  en  ut  majeur. 

2"  motif  transposé  en  ut  majeur.  | 

Coda  en  ut  majeur. 

Prenez  maintenant  n'importe  quelle  autre  symphonie  dej 
Haydn  en  ut  majeur,  et  lisez  attentivement  Tallegro  :  vous 
constaterez  que  la  charpente  en  est  la  même,  que  les  motifs  se 
succèdent  dans  le  même  ordre,  dans  les  mêmes  gammes,  et  que 
leur  durée  n'est  pas  de  beaucoup  différente.  Ouvrez  encore  la 
symphonie  en  ut  de  Mozart,  celle  qu'on  a  nommée  Jupiter;  la 
symphonie  en    ut    de   Beethoven  :   vous    reconnaîtrez    que  1< 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  59 


modèle  posé  par  Haydn  dans  sa  jeunesse  n'a  été  négligé  ni  par 
lui-même  dans  l'âge  de  sa  gloire,  ni  par  ses  illustres  successeurs, 
--  jusqu'au  jour  où  Beethoven,  à  l'étroit  dans  ce  moule  si  large 
pour  Haydn,  l'a  brisé,  et  s'est  élancé  vers  des  horizons  nou- 
veaux d'une  beauté  que  nul  avant  lui  n'avait  vue  ni  devinée. 

Il  ne  faut  pas  conclure  de  ce  que  nous  venons  de  dire,  que  le 
plan  des  premiers  morceaux  de  Haydn  était  un  moule  banal, 
dans  lequel  il  jetait  à  la  hâte  et  sans  grands  efforts  d'invention 
les  produits  de  sa  féconde  imagination.  Il  en  était  de  ce  plan 
comme  des  formes  convenues  de  certains  genres  de  poésie  : 
du  sonnet,  par  exemple,  dans  lequel,  malgré  la  régularité 
immuable  du  moule,  les  poètes  savent  couler  des  pensées  si 
différentes. 

Parmi  les  premiers  morceaux  de  Haydn,  les  plus  remarquables 
sous  le  triple  rapport  de  Tinvention  mélodique,  de  la  conduite 
et  de  l'instrumentation,  nous  rappellerons  particulièrement  ceux 
des  symphonies  en  si  bémol  (n°  IX  des  dix-huit  grandes  sym- 
phonies, 22  du  Conservatoire),  en  ré  (n°«  XI  et  45),  en  sol  (mi- 
litaire), en  mi  bémol  (n°«X,  55),  etc.,  et  d'une  manière  générale 
ceux  de  toutes  les  symphonies  de  Londres. 

Dans  les  commencements  de  sa  carrière,  Haydn  semble  avoir 
attaché  peu  de  prix  à  l'Introduction,  sorte  de  prologue  d'un 
mouvement  lent,  servant  à  la  fois  à  éveiller  l'attention  de  l'au- 
diteur, et  c(  à  rendre  le  début  de  l'allégro  plus  solennel,  plus  clair 
et  plus  facile  à  retenir  (i)  ».  —  Dans  ses  dernières  années,  au 
contraire,  il  n'avait  garde  de  néghger  ce  puissant  moyen  d'effet, 
et  sur  ses   dix-huit  grandes  symphonies,  deux  seulement  sont 

(')  Encyclopédie  des  gens  du  monde,  art.  Symphonie,  par  de  la  Fage. 


6o  Deuxième  Partie. 


privées  d^introduction  (').  En  général,  l'introduction  des  sym- 
phonies de  Haydn  est  écrite  dans  le  ton  de  Tallegro  qu'elle 
précède.  Sa  durée  n'est  jamais  moindre  de  dix  mesures  (-),  mais 
n'excède  jamais  non  plus  quarante  mesures  (^).  Elle  se  compose 
de  phrases  courtes,  graves  et  solennelles,  prolongées  par  de  tré- 
quents  points  d'orgue ,  et  se  reliant  étroitement  aux  premières 
mesures  de  Tallegro. 

Il  est  arrivé  quelquefois  à  Haydn  de  reproduire  dans  l'allégro 
le  thème  de  l'introduction,  et  nous  pouvons  citer  de  ce  fait  trois 
exemples:  dans  la  symphonie  en  lU  majeur  (  ^  ) , l'introduction  adagio 
à  3/4,  donne  dans  ses  cinquième,  sixième,  septième  et  huitième 
mesures,  la  première  période  du  premier  thème  principal  de  l'allé- 
gro à  3/4  qui  lui  succède  dans  le  même  ton.  —  Dans  la  symphonie 
en  si  bémol,  plus  développée  et  d'une  orchestration  plus  compli- 
quée (^),  le  thème  principal  de  l'allégro  à  quatre  temps  se  fait 
pressentir  deux  fois  de  suite  dans  l'introduction.  —  Mais 
l'exemple  le  plus  remarquable  de  ce  procédé  nous  est  offert  par 
la  grande  symphonie  en  mi  bémol  (^1,  l'une  des  plus  belles  de 
Haydn,  et  aussi  des  plus  connues. 

L'introduction  de  cette  symphonie,  adagio  à  3/4,  en  mi  bémol, 

(•)  Le  n°  V,  en  ut  mineur  (n°  12  du  Conservatoire),  et  le  n°  XIII,  en 
la  majeur  (  n°  36  du  Conservatoire). 

(2)  Symphonie  en  5/  bémol,  la  Reine  de  France  (n°*  XYIII,  3o). 

(•■')  Symphonie  en  vii  bémol,  n°'  VIII  et  54. 

[')  Symphonie  en  ut,  à  onze  parties  (deux  violons,  alto,  basse,  flûte,  deux 
hautbois,  deux  cors,  deux  bassons),  n"  24  du  Conservatoire. 

(  5)  Symphonie  en  si  bémol,  à  quatorze  parties  (deux  violons,  alto,  basse, 
flûte,  deux  hautbois,  deux  cors,  deux  trompettes,  deux  bassons,  timbales] 

n'''  IV  et  33. 

(6)  Symphonie  en  mi  bémol  citée  plus  haut  (n°^  VIII  et  64)3  seize  parties 
(deux  violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois,  deux  clarinettes,  deux  corSj, 
deux  trompettes,  deux  bassons,  timbales). 


La  Symphonie  au  dix -huitième  siècle.  6  i 


a  pour  thème  principal  une  phrase  à  l'unisson  des  basses  et  des 
altos,  divisée  en  deux  fractions  de  quatre  mesures,  séparées  et 
terminées  par  des  accords  soutenus  des  instruments  à  vent.  A 
cette  introduction  succède  un  allegro  cojî  sjpirito  à  ô/S  dans  le 
même  ton.  Pendant'  toute  la  première  partie  (reprise)  de  cet 
allegro,  Haydn  semble  oublier  complètement  la  phrase  à  l'unisson 
de  son  adagio;  mais  à  peine  la  seconde  partie  de  l'allégro  est-elle 
commencée,  et  tandis  que  l'auditeur  suit  les  enchaînements  par 
lesquels  le  maître  fait  passer  le  thème,  voici  que  dans  la  dix-hui- 
tième mesure  apparaît  de  nouveau  la  phrase  à  l'unisson  des  basses 
de  Tintroduction  :  non  plus  dans  le  mouvement  grave  du 
commencement,  mais  dans  celui  deFallegro  con  spirito;  non  plus 
dans  le  rythme  ternaire,  en  noires,  de  l'introduction,  mais  dans 
le  rythme  en  triolets  et  en  croches  de  la  mesure  à  6/8;  non  plus 
réduite  au  simple  unisson,  mais  accompagnée  des  réponses  des 
autres  instruments  de  l'orchestre,  qui  s'identifient  avec  elle  et  la 
ramènent  bientôt  à  une  fusion  complète  avec  le  thème  principal. 

Cette  apparition  fugitive  de  la  phrase  que  nous  suivons  n'est 
pas  la  dernière:  une  fois  la  deuxième  partie  de  l'allégro  terminée, 
et  la  troisième  sur  le  point  de  conclure,  un  rallentando  imprévu 
amène,  au  lieu  de  l'accord  final,  un  nouveau  retour  du  motif  à 
l'unisson;  mais,  cette  fois,  identique  à  ce  qu'il  était  à  l'origine. 
Ces  quelques  mesures  adagio  forment  un  contraste  tranché  avec 
la  vive  coda  qui  leur  succède,  et  qui  termine  le  morceau  par  le 
thème  principal  de  l'allégro. 

Deux  formes  différentes  sont  employées  tour  à  tour  par  Haydn, 
avec  le  même  bonheur,  pour  ses  seconds  morceaux  de  sym- 
phonie :  La  première  est  le  thème  varié,  la  seconde  est  l'adagio 
cantabile. 


02  Deuxième  Partie. 


Haydn  avait  pour  le  thème  varié  des  modèles  magnifiques; 
quel  musicien  ne  connaît  VAir  avec  trente  variations  du  grand 
Bach,  et  les  Folies  d'Espagne  de  Corelli?  —  Cultivé  déjà  depuis 
presque  un  siècle  par  les  grands  virtuoses,  l'art  de  varier  un 
thème  à  l'infini  par  les  modifications  de  rythme,  de  tonalité, 
d'harmonie,  était  parvenu  avant  Haydn  à  une  perfection  toute 
classique.  Le  maître  de  Rohrau  paraît  donc  moins  inventeur 
dans  cette  forme  que  dans  celle  du  premier  morceau  de  sym- 
phonie :  son  génie  sait  pourtant  imprimer  au  thème  varié  un 
cachet  nouveau,  en  l'écrivant  pour  un  orchestre  complet,  en 
donnant  à  tous  les  instruments  de  cet  orchestre  une  part  égale 
dans  la  variation,  en  adaptant,  pour  tout  dire,  au  véritable  style 
symphonique,  une  forme  jusque-là  considérée  comme  l'apanage 
des  grands  virtuoses. 

Les  variations  de  Haydn,  toujours  claires  et  mélodiques, 
découlent  naturellement  du  thème,  modulant  très  peu,  mais  alter- 
nant volontiers  sur  une  même  tonique,  du  mode  majeur  au  mode 
mineur;  la  mesure  initiale  est  toujours  respectée,  et  la  durée  de 
chaque  variation  n'outre-passe  presque  jamais  la  durée  du 
thème. 

La  mesure  à  2/4  est  celle  du  plus  grand  nombre  des  andante 
variés  de  Haydn.  Parmi  les  plus  charmants  et  les  plus  élégants, 
il  faut  citer  ceux  de  la  symphonie  en  mi  bémol,  dont  nous 
venons  de  parler;  de  la  symphonie  en  50/,  la  Surprise  (^);  de 
celles  en  ut  majeur  (^),  en  ré  (^],  et  enfin,  parmi  les  plus  an- 

(')  Pour  deux  violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois,  deux  cors  et 
deux  bassons  (n°'  III  et  36). 

(-)  Symphonie  en  ut^  pour  deux  violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois, 
deux  cors,  deux  bassons,  deux  trompettes,  timbales  (n"'  I  et  i). 

{'')  Symphonie  en  ré,   pour  deux  violons,  alto,   basse,  deux  flûtes,  deux 


I 


La  Symphonie  au  dix -huitième  siècle.  63 


ciennes  symphonies  de  Haydn,  Tandante  de  la  symphonie  en  ré, 
ïimpériale  (*),  bien  connu  des  musiciens,  et  même  des  élèves 
pianistes  de  force  moyenne,  qui^  pour  la  plupart,  Tétudient  sans 
en  sentir  tout  le  prix. 

La  seconde  forme,  moins  développée,  que  Haydn  adopte  quel- 
quefois pour  ses  seconds  morceaux  de  symphonie,  est  aussi 
grave  que  la  précédente ;est  souriante.  C'est  Vadagio  cantabile, 
c'est-à-dire,  dans  la  première  partie,  l'exposition  d'un  thème 
large  et  orné;  dans  la  deuxième  partie,  le  développement  de 
quelques  phrases  nouvelles,  et  dans  la  troisième,  la  répétition  du 
thème  en  entier.  Cette  forme  grave  et  majestueuse  se  rapproche 
davantage  de  l'ancien  Air  de  Bach.  Tels  sont,  par  exemple, 
l'adagio  de  la  symphonie  en  si  bémol  déjà  citée  (  ^  )  et  ceux  des 
symphonies  en  50/  (^j  et  en  mi  bémol  (^). 

En  général,  la  tonique  des  seconds  morceaux  de  symphonie  de 
Haydn  est  la  sous-dominante  du  ton  principal.  Cependant  on 
peut  citer  un  certain  nombre  d'exceptions  à  cette  règle  :  l'adagio 
de  cette  dernière  symphonie  en  mi  bémol  est  en  sol  majeur  ;  celui 
de  la  symphonie  en  iit  mineur  (^)  est  en  mi  bémol  ;  celui  de  la 

hautbois,  deux  cors,  deux  clarinettes,  deux  trompettes,  deux  bassons,  tim- 
bales (no^  VII  et  19). 

(')  Symphonie  en  ré,  pour  deux  violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois, 
deux  cors,  deux  bassons  (n°  44  du  Conservatoire). 

{-)  Symphonie  en  si  bémol,  à  quatorze  parties  (deux  violons,  alto,  basse, 
flûte,  deux  hautbois,  deux  cors,  deux  trompettes,  deux  bassons,  timbales) 
(n"  IX  et  22). 

(')  Symphonie  en 50/,  à  quatorze  parties  (mêmes  instruments)  (n»' XVI  et  58). 

(*)  Symphonie  en  mi  bémol  à  dix-sept  parties  (deux  violons,  alto,  basse, 
deux  flûtes,  deux  hautbois,  deux  clarinettes,  deux  cors,  deux  trompettes^ 
deux  bassons,  timbales)  (n°^  X  et  55). 

y)  Symphonie  en  ut  mineur  à  treize  parties  (deux  violons,  alto,  basse, 
flûte,  deux  hautbois,  deux  cors,  deux  trompettes,  un  basson,  timbales) 
(no^  V  et  12). 


Deuxième  Partie. 
04 


symphonie  en  mi  bémol,  deux  fois  citée  ('),  est  en  ut  mineur  et 

majeur,  etc. 

Il  faut  remarquer  aussi  dans  l'œuvre  symphonique  de  Haydn 
quatre  seconds  morceaux  qui  ne  sont  écrits  ni  en  forme  de 
variations,  ni  en  forme  d'adagio  cantabile.  Deux  sont  en  forme 
de  romance  (;-);  le  troisième,  qui  se  rapproche  beaucoup  ai 
V adagio  cantabile,  est  intitulé  par  Haydn  largo  a  caprîccio  [']  ; 
le  dernier  est  Vallegretto  de  la  symphonie  militaire. 

De  tous  les  morceaux  de  la  symphonie  de  Haydn,  le  menue 

est  le  plus  accessible  à  la  masse  du  public,  grâce  à  son  rythme  d< 

danse.  Nous  avons  peu  de  chose  à  dire  de  la  coupe  si   connu. 

et  si  régulière  du  menuet.  Le  pas  de  cette  danse  exigeait  qu. 

chaque  reprise  se  composât  d'un  nombre  de  mesures  multipl 

de  quatre,  et  cette  coutume  s'accordait  avec  la  prédilection  d 

Haydn  pour  les  périodes  musicales  de  huit  mesures.  Des  deu: 

reprises  du  menuet,  la  première  est  courte  et  se  termine  sur  1, 

dominante  ;  la  deuxième,  plus  développée,  revient  de  la  domi 

nante  à  la  tonique;  le  menuet  de  Haydn,  toujours  vif  et  sonore 

contraste  avec  le  trio,  plus  délicat  et  plus  doux,  souvent  écrit  e 

mineur.  Gomme  le  menuet,  le  trio  a  deux  reprises  inégales,  ( 

module  de  la  tonique  à  la  dominante,  et  de  la  dominante  à  1 


(')  No'  VIII  et  54. 

{'-}  Celui  de  la  Symphonie  en  ut,  dite  Roxeîane,  à  neuf  parties  (deu 
violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois  et  deux  cors)  (no  43  du  Conserv 
toire);  et  celui  de  la  Symphonie  en  si  bémol,  la  Reine  de  France,  à  on2 
parties  (deux  violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois,  deux  cors,  deu 
bassons)  (n»'  XVIII  et  3o). 

(')  Symphonie  en  ré  à  quatorze  parties  (deux  violons,  alto,  basse,  flût 
deux  hautbois,  deux  cors,  deux  trompettes,  deux  bassons,  timbales)  (n°  i 
du  Conservatoire). 


La  Syynphonie  au  dix-huitième  siècle. 


fjb 


tonique.    Le    retour    du    menuet    entier,    mais    sans    reprises, 
termine  le  morceau  dans  le  ton  principal. 

Quelquefois  le  trio  de  Haydn  se  modernise  et  quitte  la  carrure 
mélodique  du  menuet  pour  se  rapprocher  de  la  valse  populaire 
allemande,  des  laendler.  Rappelons  ici  le  trio  du  menuet  de  la 
symphonie  en  ut  déjà  citée  j^ 


i 


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et  ceux  des  symphonies  en  re,  n*^^  i3  et  62  du  Conservatoire  (^) . 
Pour  le  dernier  morceau,  Haydn  a,  comme  pour  le  second, 
plusieurs  plans  ditférents  qu'il  nous  faut  désigner  tour  à  tour. 
Dans  les  commencements  de  sa  carrière,  il  adoptait  pour  le  finale 
la  même  forme  que  pour  le  premier  morceau  :  voyez  le  finale  de 
V Impériale.  Plus  tard,  il  semble  préférer  le  rondeau  (ou  rondo] ^ 
avec  ses  couplets  et  ses  refrains^  ou  reprises  d'une  phrase  princi- 
pale courte  et  franche.  Enfin,  dars  quelques  morceaux  finals  de  ses 
dernières  symphonies,  il  donne  plus  libre  carrière  à  sa  fantaisie^  et 
modifie  dans  un  sens  plus  indépendant  la  forme  des  premiers  alle- 
gro. Mais  sa  fantaisie,  toujours  sage  et  modérée,  ressemble  plus 
aux  arguments  clairs  et  précis  d'un  grand  orateur  qu'à  l'impé- 
tueuse inspiration  d'un  poète.  La  modération  est  un  des  côtés 
caractéristiques  du  génie  de  Haydn  :  modération  dans  les  dimen- 
sions, dans  la  sonorité^  dans  l'allure  même  de  la  mélodie,  qui  n'est 


(')  N'M  et  I. 

(-)  Symphonie  en  l'é  n»  i3  du  Conservatoire.—  Symphonie  en  ré  n°  62  du 
Conservatoire,  VI  des  grandes  symphonies,  à  quinze  parties  (deux  violons, 
aho,  basse,  deux  flûtes,  deux  hautbois,  deux  cors,  deux  basson-^,  deux  trom- 
pettes, timbales). 

M.  Brenet.  —  Hist,  de  la  Symphonie.  5 


^^  Deuxième  Partie. 


jamais  assez  vive  pour  sembler  extravagante,  jamais  assez  triste 
pour  émouvoir  douloureusement. 

Pour  donner  en  peu  de  mots  une  idée  claire  de  l'ancienne 
forme  du  rondeau  instrumental,  il  suffit  de  rappeler  à  la  mémoire 
du  lecteur  la  première  chanson  venue,  divisée  en  couplets  dont 
les  derniers  vers  servent  de  refrain.  C'est  sans  doute  en  pensant 
aux  rondeaux  de  Haydn,  que  Grétry  regrettait  de  ne  pas  voir 
adapter  des  paroles  aux  symphonies  de  ce  grand  maître  ;  vœu  qui, 
par  parenthèse,  prouvait  clairement  que  Grétry  ne  sentait  pas 
complètement  le  prix  de  la  musique  instrumentale  pure. 

Par  le  menuet  et  le  rondeau,  les  symphonies  de  Haydn  tien- 
nent encore  de  près  aux  anciennes  sonates;  elles  ne  peuvent 
renier  leur  origine,  qu^elles  tirent,  comme  nous  l'avons  vu,  des 
anciennes  transcriptions  instrumentales  d'airs  à  chanter  ou  à 
danser.  Le  rondeau  de  Haydn  suit  encore  pas  à  pas  les  formes 
du  rondeau  chanté;  c'est,  du  reste,  une  forme  musicale  agréable, 
et  prêtant  à  des  effets  heureux,  particulièrement  à  des  rentrées 
piquantes.  Il  ne  faut  pas  avoir  fréquenté  longtemps  les  salles  de 
concert  pour  avoir  constaté  qu'une  rentrée  bien  amenée  produit 
toujours  une  vive  impression  sur  la  masse  du  public.  On  peut 
remarquer  dans  les  rentrées  de  Haydn  l'emploi  fréqaent  du  point 

d'orgue. 

Ainsi  que  chacun  a  pu  le  remarquer,  la  phrase  musicale  de 
Haydn  est  généralement  courte,  et  divisée  en  périod'es  de  quatre 
et  de  huit  mesures;  elle  se  distingue  plutôt  par  la  clarté,  la 
symétrie  que  par  l'élégance.  Semblables  à  ces  enfants  jumeaux 
que  les  parents  eux-mêmes  ont  peine  à  reconnaître,  les  motifs  de 
beaucoup  de  morceaux  symphoniques  de  Haydn  se  confondent 
dans  la  mémoire  du  musicien  et  peuvent  souvent  être  pris  l'un 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  67 


pour  l'autre  (').  Par  suite,  il  semble  qu'on  pourrait,  sans  nuire 
à  l'unité  de  style  des  quatre  morceaux  de  la  symphonie,  échanger 
l'un  d'entre  eux  contre  le  morceau  correspondant  d'une  autre 
symphonie. 

Si  dans  un  tableau  d'histoire,  on  remplaçait  par  une  figure 
empruntée  à  un  autre  ouvrage,  un  des  personnages  principaux, 
l'œil  et  l'esprit  protesteraient  en  même  temps  contre  ce  disparate 
et  cette  invraisemblance  :  la  même  impression  serait  ressentie 
par  un  musicien,  si  Ton  mêlait  entre  eux  les  morceaux  de  deux 
symphonies  de  Beethoven.  —  Au  contraire,  dans  ces  tableaux  de 
genre,  dans  ces  joyeuses  kermesses  de  l'école  flamande  ou  hol- 
landaise, l'introduction  d'un  personnage  emprunté  à  une  toile 
analogue  s'apercevrait  à  peine  :  il  en  est  de  même  pour  les 
symphonies  de  Haydn,  qui  sont  toutes  écrites  dans  un  même 
style,  quoique  pleines  de  richesse  et  de  diversité  dans  les  détails. 

Mais  lais:^ons  cette  comparaison,  pour  revenir  à  l'examen  de 
ces  symphonies,  qu'il  faut  envisager  maintenant  au  point  de  vue 
de  l'instrumentation. 

Dans  un  rapport  parfait  avec  son  style  mélodique  et  harmo- 
nique, l'instrumentation  du  maître  de  Rohrau  est,  suivant  une 
heureuse  expression  de  A. -B.  Marx,  «  claire  comme  le  ciel  bleu  ». 

Dans  les  symphonies  de  Haydn^  le  nombre  des  parties  progresse 
de  huit  à  dix-sept.  Le  maître  avait  dû  d'abord  se  contenter  de 
i'orchjstre  modeste  des  symphonistes  ses  prédécesseurs;  Stamitz, 
Gossec  ou  Sammartini  avaient  commencé  par  écrire  à  huit 
parties^  pour  deux  violons,  alto,  basse,  deux  hautbois  et  deux 
cors  :  ce  fut  l'orchestre  que  Haydn  eut  d'abord  à  sa  disposition 

(*)  Cette   remarque   s'applique  en  particulier  aux   thèmes  variés  et  aux 

finales  en  rondeaux. 


t^^  Deuxième  Partie. 


chez  les  Esterhazy,  pour  lequel  il  écrivit  douze  des  soixante- 
treize  symphonies  qui  sont  connues  en  France  {^),  mais  qu'il  ne 
tarda  pas  à  augmenter,  en  ajoutant  soit  une  flûte,  soit  un  basson, 
puis  ces  deux  instruments  à  la  fois.  Ensuite  Haydn  semble 
hésiter  et  se  demander  s'il  emploiera  de  préférence,  avec  les  deux 
hautbois  et  les  deux  cors,  les  deux  flûtes  ou  les  deux  bassons;  on 
croit  le  voir  adopter  définitivement  une  combinaison  à  onze 
parties,  quatuor,  flûte,  deux  hautbois,  deux  cors,  deux  bassons, 
dans  laquelle  il  écrit  dix-neuf  de  ces  soixante-treize  symphonies. 
Pourtant  cette  disposition  instrumentale  ne  le  satisfait  pas 
encore;  à  mesure  que  son  génie  s'éveille,  que  son  talent  s'exerce, 
que  son  style  s'agrandit,  Haydn  élargit  le  champ  de  son  instru- 
mentation ;  il  introduit  dans  son  orchestre  les  deux  trompettes 
et  les  timbales;  enfin,  sur  l'exemple  de  Mozart,  il  s'adjoint  les 
clarinettes,  et  il  écrit  ses  dernières  symphonies  à  seize  et  dix- 
sept  parties. 


(')  Nous  avons  dit  plus  haut  que,  de  son  aveu  même,  Haydn  avait  com- 
posé ii8  symphonies.  D'aprè>  quelques  biographes,  ce  chiffre  considérable 
est  encore  au-dessous  de  la  vérité.  Aucune  bibliothèque  de  l'Eurr-pe  ne  pos- 
sède la  collection  complète  de  ces  ouvrages,  dont  un  grand  nombre  sont  sans 
doute  perdus  pour  jamais.  On  trouvera  dans  le  livre  de  M.  Deldevez,  Curio- 
sités musicales  (Paris,  1873),  un  catalogue  thématique  des  soixante-treize 
symphonies  sur  lesquelles  nous  avons  basé  notre  étude,  plus  celle  des  Sept 
paroles  du  Christ,  et  neuf  symphonies  concertantes  ou  avec  un  instrument 
principal.  Le  catalogue  de  M.  Deldevez  comprend  en  même  temps  un  tableau 
des  numéros  différents  portes  par  les  symphonies  de  Haydn  dans  les  éditions 
de  Siebcr,  Leduc,  Breitkopf  et  Haertcl,  Bote  et  Bock,  et  dans  la  collection  des 
copies  du  Conservatoire.  Les  numéros  de  ces  éditions  aussi  bien  que  ks 
numéro^;  d'œuvres  sont  absolument  arbitraires,  et  rien  ne  peut  fixer  l'ordre 
chronologique  des  symphonies  de  Haydn,  sinon  le  style  et  l'instrumentation. 
—  Une  74«  symphonie,  dont  nous  n'avons  pas  retrouvé  le  thème  dans  le 
livre  de  M.  Deldevez.  a  été  réduite  en  Allemagne,  pour  le  piano  à  4  mains, 
sous  le  titre  du  Maître  d'école   (der  Schulmeister). 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  69 


Haydn  ne  divise  jam  ils  les  altos  ni  les  violons;  mais  on  trouve 
un  so'o  de  violoncelle  dans  le  trio  du  menuet  de  la  symphonie 
en  lit  mineur  (n°'  V,  12),  un  solo  de  violon  dans  une  variation 
de  Tandante  de  la  symphonie  en  mi  bémol  (n°'  VIII,  54).  Les 
cuivres  se  réduisent  dans  ses  plus  importantes  symp'.onies  aux 
deux  cors  et  aux  deux  trompettes  ;  les  instruments  à  percussion 
sont  moins  nombreux  encore  :  dans  seize  seulement  de  ces 
soixante-treize  symphonies,  nous  trouvons  les  timbales.  La 
grosse  caisse  et  le  tambour  apparaissent  avec  le  triangle  dans 
l'allégretto  de  la  symphonie  militaire. 

Quelque  soit  le  nombre  des  instruments  qu'il  emploie,  Haydn 
ne  se  départit  jamais  de  la  clarté  qui  lui  est  propre.  Les  forces  de 
son  orchestre,  parfaitement  équilibrées,  contribuent  dans  une 
mesure  égale  à  la  beauté  de  l'ensemble  ;  Haydn  ne  cherche 
jamais  ces  couleurs  éclatantes  qui  éblouissent,  il  ne  rencontre 
pas  non  plus  ces  obscurités  calculées  qui  émeuvent;  le  coloris, 
chez  lui,  rehausse  le  dessin  sans  se  faire  valoir  à  ses  dépens.  «  Le 
dessin,  disait  Ingres,  est  la  probité  de  l'art  (^).  »  —  A  ce  compte, 
nul  musicien  n'a  eu  plus  de  probité  que  Haydn. 

Les  quatre  instruments  à  cordes  ont  chez  Haydn  le  rôle  prin- 
cipal, et  constituent  solidement  l'harmonie  à  quatre  parties.  Les 
instruments  à  vent  dialoguent  avec  eux,  soit  par  masses,  soit 
isolément,  et  toutes  les  parties  sont  combinées  entre  elles  de  façon 
à  rendre  parfaitement  claire  la  pensée  mélodique  ou  harmonique 
du  compositeur.  Dans  leur  forme  comme  dans  leur  instrumen- 
tation, les  symphonies  de  Haydn  nous  présentent  donc  réunies 
ces  qualités  précieuses  et  classiques  par  excellence  :  clarté,  fer- 

(*)  Il  n'est  pas  inutile  de  fairj  remarquer  i:i  que  Ingres  était   un  grand 
admirateur  de  Haydn. 


_^j  Deuxième  Partie. 


metc,  symétrie,  intcrct  dans  les  développements,  mesure  dans  les 
proportions,  équilibre  de  toutes  les  forces. 

On  a  lait  remarquer  chez  Mendelssohn  l'usage  prédominant 
du  moJe  n  ineur.  Sous  ce  rapport,  Haydn  est  tout  l'opposé  de 
l'auteur  de  la  Grotte  de  Fingal.  Son  caractère  serein,  égal,  son 
humeur  enjouée  étaient  presque  incompatibles  avec  les  incerti- 
tudes du  mode  mineur;  quand  il  l'employait,  il  en  altérait 
presque  l'expression,  par  l'allure  toujours  gaie  de  son  style  et  de 
ses  mélodies.  Sur  les  soixante-treize  symphonies  de  Haydn  dont 
nous  avons  parlé,  soixante-deux  sont  en  mode  majeur  :  et  dans 
ce  mode  même,  le  maître  emploie  encore  de  préférence  les  tons 
réputés  les  plus  brillants  et  les  plus  joyeux,  ré  majeur,  si  bémol 
majeur,  ut  majeur,  etc. 

Deux  auteurs  seulement,  à  notre  connaissance,  ont  analysé 
avec  détail  deux  des  grandes  symphonies  de  Haydn  :  de  Mo- 
migny  (')  a  étudié  celle  en  ré  majeur  (n°^  VII  et  19^;  Duren- 
berg  ('),  celle  en  mi  bémol  (n'''^  VIII  et  54).  Après  l'exposition 
que  nous  venons  de  faire  des  formes  de  composition  de  Haydn, 
il  nous  semble  inutile  d'analyser  en  particulier  quelqu'une  des 
symphonies  dont  nous  avons  parlé  en  général.  Nous  n'en  avens 
d'ailleurs  pas  tini  avec  Haydn,  et  dans  un  prochain  Chapitre 
nous  aurons  encore  à  nous  occuper  sous  un  autre  point  de  vue  de 
cet  illustre  maître. 

(')  De  Momignt,  articles  Symphonie  el  Rondo  de  V Encyclopédie  métho- 
dique, musique,  t.  II. 

{*)  Db  Durenberg,  Die  Sympfionieen  Beethoven  s  v.nd  andevcr  betiihmtcr 
Meister.  Leipzig,  1876. 


La  Symphonie  au  dix-huiti(hne  siècle.  yr 


MOZART. 


Si  Ton  voulait  résumer  en  quelques  pages  et  par  un  exemple 
frappant  Thistoire  complète  de  la  symphonie  avant  Beethoven, 
le  nom  de  Mozart  se  présenterait  immédiatement  à  l'esprit. 
Dans  le  court  espace  de  vingt-cinq  ans,  le  maître  parcourut  le 
domaine  entier  de  l'art  symphonique  du  xvni'^  siècle. 

A  Tâge  où  les  enfants  intelligents  de  notre  temps  font  sur  les 
bancs  des  collèges  leur  classe  de  septième,  Mozart  écrivait  sa 
première  symphonie  :  enfantillage  musical,  sans  doute,  mais  par 
cela  même  image  fidèle  d'un  art  encore  au  berceau,  tel  qu'était 
la  symphonie  dans  le  premier  quart  du  dernier  siècle.  —  A  trente- 
deux  ans^  au  lendemain  de  Don  Juan,  à  la  veille  de  la  Fliite 
enchantée,  il  composait  en  moins  de  trois  mois  trois  symphonies, 
dans  lesquelles  l'art  de  la  composition  instrumentale  semblait 
arriver  aux  dernières  limites  de  la  beauté,  de  la  science  et  du 
génie. 

Jusqu'ici,  croyons-nous,  Mozart  a  surtout  été  étudié  comme 
artiste  d'une  manière  générale,  ou  comme  compositeur  drama- 
tique, ou  comme  compositeur  religieux,  ou  comme  virtuose.  Le 
côté  purement  symphonique  de  son  génie  mérite  la  même  atten- 
tion. D'ailleurs,  de  quelque  manière,  à  quelque  point  de  vue 
qu'on  l'envisage,  ce  grand  maître  n'inspire-t-il  pas  toujours  le 
même  étonnement,  la  n.éme  admirationî' 

Plus  connue  encore  que  celle  de  Haydn,  la  biographie  de 
Mozart  ne  devra  point  nous  arrêter,  et  nous  n'en  rappellerons 
certains  épisodes  que  lorsqu'ils  auront  trait  directement  à  notre 
spécialité.  Après  les  beaux  travaux  biographiques  de  ces  der- 


Deuxième  Partie. 


nières  années,  il  n'y  aurait  du  reste  aucun  intérêt  pour  le  lecteur, 
aucun  profit  pour  rhistoire.  à  raconter  encore  une  fois  des  faits 
connus  par  le  menu  et  décrits  avec  une  scrupuleuse  exactitude. 
Né  le  27  janvier  lySô,  W.-A.   Mozart  avait  huit  ans  lorsqu'il 
écrivit  à  Londres,  en  1764.  sa  première  symphonie.  Il  ne  pou- 
vait <^uèreà  cette  époque  avoir  eu  connaissance  des  compositions 
orchestrales  que  Haydn  écrivait  depuis  cinq  ans  chez  les  Ester- 
hazv.  C'est  donc  directement  à  la  même  source  où  Haydn  avait 
puisé  que  Mozart  emprunta  ses  modèles;  sa  forme  est  celle  de  la 
sonate  :  allegro,  andante,  finale  ;  son  orchestre  à  huit  parties,  deux 
violons,  alto,  basse,  deux  hautbois  et  deux  cors,  est  celui  des  pré- 
décesseurs de  Haydn. Son  père,  Léopold  Mozart,  avait  d'ailleurs, 
sur  les  mêmes  exemples,  composé  déjà  quelques  petits  ouvrages. 
Les  symphonies  de  Mozart  enfant  sont  peu  connues.  Précieuses 
reliques  d'un  grand  génie,  et  curieux  monuments  d'une  époque 
encore  imparfaite  de  l'art  instrumental  allemand,  ces  ouvrages 
n'ont  d'intérêt  que  pour  les  historiens.  La  forme  en  est  sage  et 
régulière,  mais  on  y  trouve  «   peu   d'invention   mélodique,  les 
motifs  manquent  de  caractère,  et  de  développements  il  n'est  pas 
encore  question  (^).  » 

Quelques  détails  nous  feront  mieux  comprendre.  La  première 
symphonie  de  Mozart  se  compose  d'un  allegro  à  quatre  temps  de 
118  mesures;  d'un  andante  à  2/4,  de  5o  mesures;  d'un  presto 
à  3/8,  de  91  mesures.  Fidèle  à  l'ancienne  règle  de  la  suite. 
Mozart  avait  écrit  ces  trois  morceaux  dans  le  même  ton  (  77z/ 
bémol  majeur].  Les  trois  symphonies  en  wi/ bémol,  en  re  et  en  5/ 
bémol,  écrites  à  Londres  en    1764  et  en  1765,  et  à  la  Haye  en 

(')  De  Kochel,  Chronologisches  thematisches   Ver^eichniss   ^âmmtlicher 
TovAverke  Mo:{art's.  Leipzig,  1862. 


La  Symphonie  au  dix-hiiitiè.ne  siècle.  j3 

décembre  1765,  sont  exactement  dans  la  même  forme^  et  chacun 
des  morceaux  est  respectivement  dans  la  même  mesure:  l'allégro 
à  quatre  temps,  l'andante  à  2/4  et  le  presto  à  3/8.  Mais  l'an- 
dante  de  la  symphonie  en  ré  est  dans  le  ton  de  sol  majeur,  et 
l'andante  de  celle  en  si  be'mol  est  en  sol  mineur. 

C'est  à  Vienne,  en  1767  ('),  que  Mozart  introduisit  pour  la 
première  fois  le  menuet^  mais  le  menuet  sans  trio.  Depuis  lors, 
Mozart  quitta  de  plus  en  plu?  rarement  la  forme  en  quatre  parties 
qu'il  venait  d'essayer  :  sur  dix-sept  symphonies  écrites  dans  l'es- 
pace de  cinq  ans,  de  1767  a  1772,  trois  seulement  sont  privées  de 
menuet.  Ecrites  à  Vienne,  à  Rome,  à  Milan  —  où  Mozart  fit  la 
connaissance  de  Sammartini  ,  —  à  Salzbourg,  au  retour  du 
voyage  d'Italie,  ces  symphonies  ne  diffèrent  entre  elles  ni  par  la 
forme_,  encore  étroite,  ni  par  le  fond,  encore  enfantin;  mais  leur 
instrumentation  présenta  des  variations  assez  sensibles,  qu'il  est 
intéressant  de  remarquer. 

Les  premières  symphonies  de  Mozart  étaient  disposées  pour  cet 
orchestre  à  huit  parties  qu'on  peut  regarder  comme  la  pierre  fon- 
damentale de  l'édifice  symphonique  moderne.  Dans  cette  disposi- 

(•)  Dans  son  beau  Catalogue,  de  Kôchel  cite  conrime  deuxième  symphonie 
de  Mozart  une  symphonie  avec  menuet,  en  si  bémol,  qui,  dit-il,  «  paraît, 
d'après  l'éciiture  et  d'autres  particularite's,  devoir  appartenir  aux  années  1760 
et  quelques,  e'poque  du  voyage  de  Mozart  à  Londres.  »  —  Nous  partageons, 
quant  à  cette  symphonie,  i'opinion  de  M.  Wilder  [Mozart,  V Homme  et 
l'artiste,  p.  28),  qui  a  «  peine  à  croire  que  cette  symphonie  soii  de  la  même 
année  que  la  précédjnte  »,  précisément  à  cause  de  l'introduction  du  menuet. 
Du  reste,  Otto  Jahn  dit  en  termes  formels:  «  Les  premières  symphonies  de 
Mozart  ont  seulement  trois  parties.  Le  menuet  a  été  introduit  pour  la  pre- 
mière fois  dans  les  symphonies  composées  à  Vienne  en  1767  et  1768.» 
(Mozart's  erste  Symphonie  haben  nur  drei  Sâtzen.  Zuerst  in  den  in  Wien 
im  Jahre  1767  un-1  1768  componirten  Symphonie  ist  der  Menuett  aufgenom- 
men.)  Otto  Jahn,   W.  A-  Mozart,  t.  I,  p.  56 1. 


jA  Deuxième  Partie. 


tion  d'orchestre  sont  écrites  les  première,  troisième  et  quatrième 
sympiionies  (*).  Dans  la  deuxième,  écrite  à  Londres  en  1764  ou 
1765,  deux  clarinettes  ont  remplacé  les  deux  cors,  et  un  basson 
est  ajouté  :  nous  soulignons  à  dessein  les  deux  clarinettes,  parce 
que  l'emploi  de  cet  instrument  dans  l'orchestre  symphonique  était 
encore  rare  à  cette  épcque  (-),  en  Allemagne  principalement: 
nous  avons  vu  que  Haydn  ne  les  employa  que  dans  ses  derniers 
ouvrages.  Mozart  ne  les  introduisit  pour  la  seconde  fois  dans 
une  de  ses  symphonies  qu'en  1778,  à  Paris,  et  ne  revint  plus  à 
cet  instrument  qu'en  1783.  Ainsi,  son  premier  essai  d'introduc- 
tion des  clarinettes  dans  l'orchestre  symphonique  eut  lieu  à 
Londres,  et  le  second  à  Paris. 

A  Vienne,  en  1768,  Mozart  commence  à  se  servir  des  tim- 
bales et  à\ine  trompette;  en  1769,  apparaissent  les  deux  bassons; 
en  1770,  deux  trompettes;  en  177 1,  dans  un  andante,  deux  flûtes; 
les  deux  flûtes  remplacent  les  deux  hautbois  dans  une  autre  sym- 
phonie de  la  même  année. 

En  tout  cela  le  jeune  artiste  ne  suit  pas  une  ligne  régulière, 
revient  de  onze  parties  à  huit,  abandonne  ou  reprend  successive- 
ment les  bois  et  les  cuivres.  La  symphonie  est  encore  pour  lui 
une  étude  ou  un  délassement;  il  n'y  attache  pas  l'importance 
qu'il  saura  lui  reconnaître  plus  tard.  Un  jour  il  fait  d'un  duo  de 


(')  Numéros  16,  19,  22  du  Catalogue  de  Kuchel.  Nous  laissons  de  côté  le 
numcro  17,  au  sujet  duquel  nous  nous  sommes  expliqué  dans  la  note 
précédente.  La  symphonie  avec  deux  clarinettes  porte  le  numéro  18  du 
catalogue  de  Kochel. 

(*)  Les  clarinettes  avaient  fait  leur  première  apparition  en  Angleterre  en 
1763,  dans  l'opéra  de  Jean-Chrétien  Bach,  Orione,  ossia  Diana  vendicaia. 
Nous  avons  vu  que  Gossec  avait  écrit  pour  ces  instruments,  en  France,  dès 
l'année  1756. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


sa  petite  comédie  latine  Apollon  et  Hyacinthe  l'andante  d^^une 
symphonie;  une  autre  fois  il  prend  le  finale  d'une  symphonie 
pour  en  faire  l'ouverture  de  la  Finta  semplice.  Encore  en  1 772,  il 
ajoutera  un  linale  à  l'ouverture  du  Sogno  di  Scipione  pour  en 
faire  une  symphonie. 

En  1773,  pour  la  première  fois,  Mozart  compose  une  sym- 
phonie dans  le  mode  mineur.  Chose  digne  de  remarque,  dans  ce 
nombre  considérable  de  quarante-neuf  symphonies,  deux  seule- 
ment sont  en  mode  mineur,  et  toutes  deux  dans  le  mèir.e  ton  (sol 
mineur). Celle  de  Tannée  1773  se  distingue  des  précédentes  par  ses 
développements  :  elle  est  la  première  dont  Tallegro  excède  la  durée 
de  200  mesures  1  il  en  compte  214).  Mozart  y  emploie  quatre  cors 
(deux  en  sol^  deux  en  si  bémol),  disposition  instrumentale  déjà 
employée  par  lui  dans  deux  symphonies,  et  qu'il  abandonna  plus 
tard. 

A  dix-huit  ans  ^le  27  janvier  1774  s  Mozart  avait  composé 
dix-huit  symphonies;  quatre  appartiennent  au  reste  de  cette 
année  1774;  dans  celle  en  la  majeur,  le  maître  emploie  pour  la 
dernière  fois  la  combinaison  à  cinq  parties  d'instruments  à  cordes 
(deuxaltosl,  à  laquelle  il  avait  semblé  un  moment  vouloir  se  fixer. 

De  1774  à  1778,  Mozart  parut  abandonner  la  forme  même  de 
la  symphonie,  et  ne  composa  en  fait  de  musique  d'orchestre  que 
des  divertissements  et  des  sérénades,  morceaux  plus  légers  aux- 
quels il  imprimait  tout  le  cachet  de  sa  grâce  et  de  son  génie,  et 
qu'il  cultiva  de  temps  en  temps  penclant  presque  toute  sa 
carrière  (M. 

(*)  D'après  Kochel,  Mozart  écrivit,  de  1770  à  1782,  une  trentaine  de  diver- 
tissements et  de  sérénades,  dont  la  forme  varie  entre  un  et  dix  morceaux, 
l'instrumentation  entre  quatre  et  dix  parties. 


-j5  Deuxième  Partie. 


Il  faut  lire  dans  les  belles  biographies  modernes  de  Mozart  le 
récit  de  son  second  voyage  à  Paris  en  1778,  de  ses  espérances,  de 
ses  succès,  de  ses  déceptions,  puis  de  son  deuil  inattendu  et  de  , 
son  retour  subit  en  Allemagne.  L'œuvre  la  plus  importante  qui 
nous  so't  restée  de  son  séjour"  en  France  étant  une  symphonie, 
nous  demanderons  la  permission  de  résumer  ces  quelques  pages 
de  la  vie  du  grand  artiste. 

Arrivé  à  Paris  avec  sa  mère  le  23  mars  1778,  Mozart  se  pré- 
senta ou  plutôt  se  fit  présenter  aussitôt  à  Grimm.  à  Noverre,  le 
célèbre  chorégraphe,  et  à  Legros,  directeur  du  Concert  spirituel. 
Ce  dernier  lui  offrit  d'écrire  de  nouveaux  chœurs  pour  un  Mise- 
rere de  Holzbauer,  qu'il  comptait  faire  exécuter  dans  sa  prochaine 
siance.  Sur  les  quatre  chœurs  que  Mozart  lui  fournit,  deux  seu- 
lement furent  exécutés,  sous  le  nom  de  Holzbauer  :  c'est  ce  qui 
a  fait  dire  à  Fétis  que  Legros  n'employa  Mozart  qu'au  raccom- 
modage di  [in  Miserere  ;  -àsstYÛon  inexacte  comme  nous  allons  le 
voir,  et  qui  cependant  a  été  plusieurs  fois  reproduite. 

En  même  temps  que  ces  chœurs,  Legros  avait  commandé  à 
Mozart  une  symphonie  concertante  pour  quatre  instruments  à 
vent  (flûte,  hautbois,  cor  et  basson),  avec  orchestre.  Par  une  in- 
différence qui  fut  extrêmement  sensible  à  Mozart,  cette  œuvre 
ne  fut  ni  exécutée,  ni  répétée,  ni  même  copiée. 

Mais  dans  le  même  moment,  d'autres  travaux  du  grand  artiste 
obtenaient  un  meilleur  sort:  le  11  juin  1778,  sur  la  scène  de 
rOpéra,  fut  dansé  le  ballet  des  Petits  rien^,  dont  la  chorégraphie 
était  de  Noverre,  et  dont  la  musique  avait  été  commandée  à 
Mozart  par  le  célèbre  maître  de  ballets.  «  A  l'exception  de  six 
morceaux  intercalés  par  Noverre,  —  écrit  Mozart,  —  qui  ne  sont 
que  de  misérables  ariettes  françaises,  j'ai  composé  tout  le  reste  : 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  n-^ 


ouverture,  contredanses^  etc.,  bref,  une  douzaine  de  morceaux.  » 
Le  nom  de  Mozart  n'était  pas  sur  l'affiche  :  mais,  comme  l'a  dit 
Gustave  Bertrand  (M,  quel  artiste  à  vingt-deux  ans  ne  s'estimerait 
très  heureux  de  pouvoir  ainsi  faire  ses  preuves  et  prendre  pied 
sur  le  premier  des  théâtres?  » 

Dans  la  même  semaine,  Mozart  dirigeait  en  personne  au 
Concert  spirituel  les  répétitions  d'une  symphonie  nouvelle,  que 
Legros  venait  de  lui  demander.  «  Rien  n'est  plus  amusant,  dit 
G.  Bertrand,  que  la  lettre  où  Mozart  annonce  cette  symphonie 
à  son  pèrej  dans  la  peur  affreuse  qu'il  se  fait  du  public  parisien, 
il  prend  le  parti  de  l'injurier  d'avance;  —  avait-il  donc  été  si 
gâté  dans  son  pays?  »  Écoutons  Mozart  parlant  de  sa  sym- 
phonie : 

«  J'en  suis  moi-même  très  content.  Plaira- t-elle?  c'est  ce  que 
j'ignore,  ^X  je  ni  en  inquiète  peu,  à  dire  vrai.  Je  réponds  qu'elle 
satisfera  le  petit  nombre  de  Français  de  bon  sens  qui  se  trouve- 
ront là;  quant  aux  imbéciles,  ce  ne  serait  pas  grand  malheur  si 
ma  symphonie  n'avait  pas  le  don  de  leur  plaire.  Et  cependant 
j'espère  même  que  les  ânes  y  trouveront  leur  part  qui  leur  plaira, 
et  puis,  je  n'ai  pas  manqué  le  premier  coup  d'archet.  Comme  les 
animaux  en  font  une  affaire!  Que  diable,  je  n'en  vois  pourtant 
pas  la  merveille.  Ils  commencent  ensemble  —  comme  on  fait 
partout.  C'est  à  crever  de  ri:e.  » 

La  symphonie  fut  exécutée  le  i8  juin  1778,  jour  de  la  Fête- 
Dieu   (-),   avec    un   succès  qui  ne  fut  pas    aussi  indifférent  à 

{')  G.Bertrand,  les  Nationalités  musicales  étudiées  dans  le  drame  lyrique. 
(Voir  le  chapitre  intitulé  :  Mo^^art  en  France,  pp.  74-124.)  Paris,  1872. 

("-)  Le  18  juin  1778  était  le  jour  de  la  Fête-Dieu.  Gemment  les  ouvrages 
allemands  donnent-ils  le  nom  du  jeudi-saint  au  jour  où  fut  exécutée  la 
symphonie? 


o  Deuxième  Partie. 

7» 


Moz-irt  qu'il  avait  voulu  le  faire  croire  :  voyez  plutôt  cate  autre 

lettre,  datée  du  3  juillet  : 

«  Elle  a  exiraordinairement  plu.  Dès  le  milieu  du  premier 
allegro,  il  parut  un  passage  que  je  savais  devoir  plaire  :  tous  les 
auditeurs  furent  ravis,  et  il  y  eut  un  grand  applaudissement. 
L'andanle  plut  également,  mais  surtout  le  dernier  allegro.  Au 
forte,  les  mains  partirent  et  les  bravos  s'unirent  aux  instru- 
ments. Aussitôt  après  la  symphonie,  j'allai  rf^n5  m^j'oz^  au  Palais- 
Royal,  je  pris  une  glace,  je  dis  le  chapelet  comme  je  lavais 
promis,  et  ;c  rentrai.  »  -  Autre  détail  qui  ne  lui  alla  pas  moins  au 
cœur  :  on  parla  de  sa  symphonie  dans  ie  Courrier  de  F  Europe. 

Pour  la  deuxième  exécution,  qui  eut  lieu  avec  un  succès 
égal,  le  i5  août  suivant,  Mozart,  pour  satisfaire  Legros,  écrivit 
un  nouvel  andante,  qui  fut  gravé  avec  le  reste  de  louvrage. 

La  symphonie  française  ou  parisienne  de  Mozart  est  en  ré 
majeur,  à  trois  parties  :  allegro  à  quatre  temps,  sans  introduc- 
tion et  sans  reprise,  de  295  mesures;  andante  à  6/8  en  sol; 
allegro  final,  à  quatre  temps,  de  243  mesures.  Jamais  encore, 
dans  ce  genre  de  composition,  Mozart  n'avait  donné  à  ses  mor- 
ceaux de  si  longs  développements;  jamais  non  plus  il  n'avait 
employé  un  orchestre  si  nombreux  :  outre  les  deux  violons,  alto 
et  basse,  la  partition  de  la  symphonie  parisienne  comprend  deux 
tiùtes,  deux  hautbois,  deux  clarinettes,  deux  bassons,  deux  cors, 
deux  trompettes,  timbales;  soit^  au  total,  17  parties.  —  Haydn, 
en  1793  dans  ses  dernières  et  plus  grandes  symphonies,  employa 
pour  la  première  fois  cet  orchestre  considérable,  qui  prouve  pour 
Mozart  au  moins  ceci  :  c'est  que  la  musique  instrumentale 
française  offrait  à  cette  époque  des  ressources  bien  rares  dans  les 
centres  musicaux  les  plus  renommés. 


' 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


79 


Le  caractère  brillant  et  animé  des  deux  allegro  de  cette  sym- 
phonie était,  suivant  Otto  Jahn,  le  mieux  approprié  au  goût 
français.  Nous  retrouvons  dans  ce  passage  plus  gracieux  du 
premier  morceau  : 


la  phrase  que  Mozart  savait  devoir  plaire. 

La  symphonie  parisienne  ne  fut  pas  la  seule  œuvre  orchestrale 
de  Mozart  exécutée  au  Concert  spirituel  pendant  Tété  de  1778. 
Par  des  citations  convaincantes,  M.  Victor  Wilder  (  ^  )  a  démontré 
que,  en  dehors  de  la  symphonie  concertante  qui  ne  fut  pas 
copiée  et  de  la  symphonie  en  re  dont  nous  venons  de  parler, 
Mozart  avait  écrit  pour  le  Concert  spirituel  une  troisième  sym- 
phonie, exécutée  le  S  septembre,  à  la  veille  de  son  départ.  Cette 
œuvre,  dont  les  précédents  biographes  de  Mozart  n'avaient  pas 
soupçonné  l'existence,  doit  se  trouver  a  dans  les  cartons  de 
musique  du  Concert  spirituel,  qui  ont  passé,  en  partie  du  moins, 
à  la  bibliothèque  de  l'Opéra  «. 

Entre  les  deux  exécutions  de  la  symphonie  en  re',  le  3  juil- 
let 1778,  la  mère  de  Mozirî  était  morte.  Ce  deuil  cruel  fut  la 
cause  de  son  départ  pour  l'Allemagne;  au  moment  d'obtenir  à 
Paris  une  position  honorable  et  propre  à  le  mettre  en  relief,  il 
dut  céder  aux  instances  de  son  père,  qui  le  rappelait  auprès 
de  lui. 

La  symphonie  parisienne  ouvre  la  série  des  neuf  grandes 
compositions  instrumentales  mises  au  jour  par  Mozart  de  1779 


(')  WiLDER,  Mo:^art,  rhonime  et  l'artiste,  p.  ii5-ii6.  Paris,  1880. 


si^3  Deuxième  Partie. 


à  1788.  et  dont  les  quatre  dernières  seulement  sont  restées  au 
répertoire  courant  des  concerts. 

Dans  la  première  syn^phonie  qu'il  écrivit  après  son  retour  en 
Allemagne,  Mozart  dut  singulièrement  réduire  les  forces  orches- 
trales que,  grâce  à  l'état  brillant  de  la  musique  instrumentale 
française,  il  avait  pu  employer  dans  la  symphonie  parisienne  :  la 
partition  de  la  symphonie  en  si  bémol  ne  comporte  que  dix: 
parties  instrumentales,  savoir  :  deux  violons,  alto,  basse,  deux 
hautbois,  deux  cors,  deux  bassons.  Cette  œuvre  contraste,  par  sa 
douceur  peut-être  un  peu  uniforme,  avec  la  vive  et  brillante 
symphonie  française. 

La  symphonie  en  ut,  écrite  Tannée  suivante  (1780),  comprend 
deux  parties  de  trompettes  et  les  timbales.  Mais,  si  son  instru- 
mentation est  plus  complète  que  celle  de  la  symphonie  précé- 
dente, sa  forme  est  bien  moins  moderne.  Mozart  n'écrit  pas  de 
menuet,  et  dans  son  finale  animé  et  très  intéressant  du  reste,  il 
semble  revenir  à  la  vieille  allure  de  la  gigue. 

D'après  Otto  Jahn,  la  symphonie  en  ré  majeur  : 


fes 


^ir  '  '•  ■' ■  p4^-a^^^ 


avait  éré  composée  par  Mozart  dans  la  forme  de  l'ancienne 
sérénade.  Léopold  Mozart  l'avait  demandée  à  son  fils  pour  une 
fête  donnée  à  Salzboarg  par  le  riche  Haffner  (M,  et  le  vieux  vio- 
loniste s'en  était  montré  très  satisfait.  Lorsque  Mozart  se  prépara 
à  donner  à  Vienne  un  grand  concert,  le  22  mars  1783,  il  reprit 

(•)  Le  même  HalVner,  pour  la  noce  duquel  Mozart  avait  écrit  en   1776  la 
sérénade  que  nous  avons  citée  plus  haut  (p.  22.) 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  jji 


cette  sérénade,  dont  il  fit  une  symphonie  par  la  suppression  de  la 
marche-introduction  et  de  l'un  des  deux  menuets.  On  voit  par  là 
que  peu  à  peu  le  style  et  les  formes  de  l'ancienne  sérénade  et  de 
la  moderne  symphonie  s'étaient  confondus,  du  moins  dans  une 
certaine  mesure  :  car  l'allégro  de  la  symphonie  en  ré  n'a  pas  tout 
à  fait  la  structure  des  autres  allegro  symphoniques  de  Mozart  et 
de  Haydn.  Un  seul  thème  principal  y  domine  et  se  répète  d'un 
bout  à  l'autre.  Le  finale  est  dans  cette  forme  du  rondeau,  chère  à 
Haydn.  Cette  symphonie,  qui  d'après  Kôchel  est  la  385^  compo- 
sition de  Mozart,  fut  publiée  comme  œuvre  8.  Ce  seul  exemple 
démontrera  combien  est  arbitraire  le  classement  par  numéro 
d'œuvre  adopté  par  les  éditeurs. 

Dans  la  symphonie  en  ut,  datée  de  Linz,  le  3  novembre  1783, 
et  disposée  pour  les  mêmes  instruments  que  la  précédente, 
Mozart  écrit  pour  la  première  fois,  en  tête  de  son  allegro,  une 
introduction  :  non  plus  la  marche  inévitable  dans  les  premiers 
morceaux  de  sérénade,  mais  un  adagio  à  3/4,  tel  que  Mozart  en 
avait  entendu  dans  les  symphonies  de  Haydn_,  que  son  séjour  à 
Vienne  lui  avait  rendues  plus  familières. 

De  1783  à  1786,  trois  ans  s'écoulent  sans  que  l'artiste  revienne 
à  la  forme  de  la  symphonie,  qu'il  avait  cultivée  avec  tant  d'ar- 
deur dans  sa  jeunesse.  Écrite  en  décembre  1786,  la  symphonie 
en  ré  majeur  avec  introduction  fut  exécutée  à  Prague  avec  un 
succès  magnifique.  Comme  pour  la  symphonie  parisienne, 
Mozart  n'écrivit  point  de  menuet.  Cette  œuvre  charmante  et 
célèbre  se  compose  donc  d'un  adagio-introduction  à  quatre  temps, 
grave  et  solennel,  d'un  allegro  dans  la  même  mesure,  et  dont  le 
premier  thème  n'est  pas  sans  quelque  ressemblance,  au  moins 
pour  le  rythme,  avec  celui  de  l'ouverture  de  la  Flûte  enchantée; 
M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  G 


L 


^2  Deuxicinc  Partie. 


d'un  andante  à  6/8,  en  sol,  cité  par  Hand  dans  son  Esthétique 
comme  un  exemple  parfait  de  la  grâce  exquise  de  Mozart;  enfin, 
d'un  finale  plein  de  charme  et  de  vivacité,  et  dont  le  premier 
motif  rappelle  un  air  des  Noces  de  Figaro.  On  a  déjà  fait  la 
juste  remarque  que  Mozart  dans  ses  symphonies  employait 
volontiers  les  formes  mélodiques  du  chant  dramatique.  —  L'ins- 
trumentation de  la  symphonie  de  Prague,  plus  complète  que 
celles  des  trois  symphonies  précédentes,  comporte  deux  violons, 
alto,  basse,  deux  flûtes,  deux  hautbois,  deux  bassons^  deux  cors, 
deux  trompettes  et  timbales,  total  :  quinze  parties. 

Les  trois  dernières  symphonies  de  Mozart  appartiennent  à  la 
même  année,  et,  chose  remarquable,  à  trois  mois  seulement  de 
cette  année  :  la  symphonie  en  mi  bémol  est  datée  de  Vienne, 
juin  17S8;  celle  en  sol  mineur,  de  Vienne,  25  juillet  1788;  et 
celle  en  ut,  6.2  Vienne,  10  août  1788. 

L'instrumentation  de  ces  trois  beaux  ouvrages  offre  des  diffé- 
rences qu'il  importe  de  remarquer;  à  Tépoque  où  nous  sommes 
arrivés,  et  dans  le  court  espace  de  temps  durant  lequel  Mozart 
composa  ces  trois  symphonies,  il  est  évident  que  ces  différences 
marquées  dans  l'instrumentation  ne  lui  furent  imposées  ni  par 
l'inexpérience  d'un  jeune  musicien,  ni  par  les  ressources  bornées 
d'orchestres  inégaux.  On  n'en  doit  donc  chercher  la  cause  que 
dans  le  génie  de  Mozart,  qui  se  préoccupait  de  donner  à  chacune 
de  ses  diverses  inspirations  l'instrumentation  la  mieux  appro- 
priée à  son  caractère. 

C'est  ainsi  que  dans  la  symphonie  en  mi  bémol,  qui  respire 
toute  la  grâce  de  Mozart,  avec  un  léger  souvenir  de  la  symphonie 
de  la  Reine,  de  Haydn,  le  maître,  pour  donner  plus  de  suavité  au 
groupe  des  instruments  à  vent,  en  retranche  pour  la  première  fois 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  83 


les  hautbois,  et  appelle  à  lui  les  clarinettes,  dont  toutes  ses 
symphonies  étaient  privées  depuis  1778.  L'orchestre  de  la  sym- 
phonie en  mi  bémol  comprend  donc  deux  violons,  alto,  basse, 
flûte,  deux  clarinettes,  deux  bassons,  deux  cors,  deux  trompettes, 
timbales  (quatorze  parties). 

L'instrumentation  de  la  symphonie  en  sol  mineur  est  toute 
différente.  Plus  de  trompettes  ni  timbales  :  avec  le  quatuor,  une 
flûte,  deux  hautbois,  deux  bassons  et  deux  cors.  De  ces  deux 
cors,  l'un  est  en  sol,  l'autre  en  si  bémol  :  cette  disposition  est 
imposée  à  Mozart  par  le  ton  qu'il  avait  choisi  pour  sa  symphonie. 
Le  cor  en  sol  n'ayant  pas,  en  sons  ouverts,  la  tierce  de  l'accord 
de  .so/ mineur,  force  lui  était  de  recourir  au  cor  en  5/ bémol. —  Plus 
tard,  Mozart  revint  sur  l'orchestration  de  cette  œuvre  ainsi  que 
sur  celle  de  la  symphonie  en  re  majeur  (  de  Haffner),  et  ajouta  à 
chacune  d'elles  deux  clarinettes,  et.  de  plus,  à  la  symphonie  en  re, 
deux  flûtes. 

La  symphonie  en  iit,  la  dernière  de  Mozart,  exigeait  par  son 
caractère  plus  brillant  et  plus  pompeux  une  instrumentation 
plus  nourrie  que  celle  de  la  symphonie  en  sol  mineur.  Aussi  y 
trouve-t-on  les  trompettes  et  timbales.  En  revanche,  il  n'y  a  point 
de  clarinettes.  La  partition  comprend  quatorze  parties  :  deux 
violons,  alto,  basse,  flûte,  deux  hautbois,  deux  bassons,  deux  cors, 
deux  trompettes  et  timbales.  Cette  belle  œuvre,  qui  porte  en 
Allemagne  le  titre  de  Symphonie  avec  fugue  finale,  a  été  dési- 
gnée par  certains  éditeurs  sous  le  titre  de  Jupiter-Symphonie ^ 
sans  que  nous  puissions  expliquer  cette  épithète  autrement  que 
par  le  caractère  majestueux,  la  maestria,  du  premier  et  du  der- 
nier morceau. 

Bien  des  commentaires  se  sont  produits  sur  ces  trois  belles 


»4 


Deuxième  Partie. 


(cuvres,  que,  malgré  les  créations  incomparables  de  Beethoven, 
on  tiendra  toujours  pour  admirables  à  plusieurs  points  de  vue  : 
si  l'on  considère  le  peu  de  temps  employé  à  leur  composition,  on 
sera  frappé  de  la  fécondité  et  de  la  facilité  productive  de  Mozart; 
si  Ton  s'attache  à  l'examen  des  trois  symphonies,  la  diversité  de 
leur  forme,  de  leur  instrumentation,  de  leur  caractère  mélodique 
et  harmonique,  n'inspirera  pas  moins  d'étonnement. 

La  symphonie  en  mi  bémol  comprend  une  introduction  adagio 
dans  le  ton  principal,  à  quatre  temps,  un  allegro  à  trois  temps; 
un  andante  à  6/8  en  la  bémol;  un  menuet  avec  trio;  et  un  finale 
allegro  à  trois  temps.  Malgré  la  prédominance  du  rythme  ter- 
naire dans  cette  symphonie,  Mozart  a  su  tellement  varier  l'allure 
des  trois  morceaux  composés  dans  cette  mesure,  qu'il  n'en  résulte 
aucune  monotonie.  Le  menuet  est  en  France  le  morceau  le  plus 
célèbre  de  cette  symphonie,  et  a  été  introduit  comme  entr'acte 
dans  la  traduction   française  des  Noces  de  Figaro.    Le  finale 
mérite  une  mention  spéciale,  tant  à  cause  de  son  charme  mélo- 
dique et  de  son  entrain  communicatif,  que  pour  l'art  merveilleux 
avec  lequel  le  maître  présente  les  modulations  les  plus  ingé- 
nieuses. Otto  Jahn  qualifie  la  symphonie  en  mi  bémol  de  «  véri- 
table triomphe  de  l'harmonie  »,  non  dans  le  sens  technique  de  ce 
mot,  mais  dans  le  sens  général  de  la  beauté,  de  la  bienséance  et 
du  charme  des  formes  et  des  accords.  Hoffmann,  dans  ses  Mor- 
ceaux de  fantaisie,  se  livre  à  sa  verve  poétique  et  fantastique,  à 
propos  de  la  symphonie  en  mi  bémol;  il  y  entend  de  douces  voix 
d'esprits,  à  la  fois  imprégnées  d'amour  et  de  douleur;  «  la  nuit 
efface  les  derniers  éclats  pourprés  du  jour,  et,  dans  l'élan  d'un 
désir  inexprimable,  nous  tendons  les  bras  à  ces  figures  qui  nous 
appellent  du  haut  des  nuages   où   elles  se   balancent  dans  les 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  85 

sphères  des  danses  éternelles.  »  Un  autre  poète  allemand,  Apel,a 
écrit  pour  la  même  œuvre  un  commentaire  en  vers. 

La  symphonie  en  sol  mineur  a  donné  lieu  à  plus  d'écrits 
encore_,  et  l'imagination  des  esthéticiens  de  l'école  du  sentiment 
y  a  trouvé  un  aliment  précieux,  et  s'y  est  attaché  d'autant  plus, 
que  les  symphonies  si  pures,  si  musicales  de  Mozart,  se  prêtaient 
moins  en  général  que  celles  de  Beethoven,  et  même  de  Flaydn, 
aux  gloses  philosophiques.  Pour  en  commenter  les  beautés,  ils 
étaient  donc  obligés  à  bien  plus  de  travail  Imaginatif,  et  n'arri- 
vaient pas  toujours;  par  exemple,  l'examen  le  plus  attentif  de  la 
symphonie  en  re',  de  Prague,  les  ayant  convaincus  que  dans  cette 
œuvre  Mozart  n'avait  dépeint  aucun  sentiment  précis,  et  s'était 
attaché  uniquement  à  donner  à  ses  chants  pleins  de  grâce  une 
forme  et  une  instrumentation  élégantes,  mesurées,  pondérées,  et 
en  rapport  parfait  avec  ces  chants,  ces  esthéticiens  n'avaient  pas 
voulu  renoncer  pourtant  à  une  explication  extra-musicale.  Recon- 
naissant dans  cette  œuvre  l'absence  complète  à\i  pathétique.,  Ws 
l'avaient  qualifiée  d'éthique^  ajoutant  cependant,  que,  de  cette 
absence  des  passions  ou  des  sentiments,  il  ne  doit  résulter  aucun 
blâme.  La  symphonie  en  sol  mineur^  malgré  sa  tonalité,  malgré 
son  allure  mélodique,  n'était  pas  faite  encore  pour  les  satisfaire 
entièrement,  et,  faute  de  passions,  ils  trouvaient,  dans  Tandante 
en  mi  bémol  de  cette  belle  production,  l'expression  d'un  «  senti- 
ment consolateur  :  non  pas,  ij  est  vrai,  l'état  de  repos  de  l'âme 
dans  un  ferme  sentiment  de  joie  intérieure,  mais  plutôt  un  désir, 
une  tendance  vers  cet  état.  Désir  exprimé,  non  avec  des  plaintes 
et  des  soupirs,  mais  avec  une  résignation  sérieuse,  qui  cherche  à 
s'élever  jusqu'à  une  joie  sereine  (*j  ».  —  Nous  avons  dit  déjà  en 
v')  D'Elterlein,  Beethoven  s  Symphonieen,  etc. 


su 


Deuxième  Partie. 


parlant  de  Haydn  ce  que  nous  pensons  de  ces  analyses  philoso- 
phiques. Hâtons-nous  de  les  abandonner  pour  examiner  la  sym- 
phonie en  sol  mineur  au  point  de  vue  musical,  et  laissons  la 
parole  à  un  artiste  français,  qui  mieux  que  personne  a  compris 
sa  beauté  pure  et  idéale  : 

«  La  symphonie  en  sol  mineur  de  Mozart  est  une  œuvre  gra- 
cieuse, passionnée,  mélancolique.  C'est  l'inspiration  réunie  à  la 

science. 

«  De  cette  dernière  qualité  on  tient  généralement  peu  compte, 
en  présence  de  l'émotion,  du  charme,  de  l'intérêt  que  l'on  ressent 
à  l'audition.  Il  faut  nécessairement  imposer  silence  aux  impres- 
sions qui  vous  captivent  pour  découvrir  tout  le  mérite  scienti- 
fique de  cette  œuvre  inspirée. 

«  Envisagée  au  point  de  vue  de  la  science,  la  symphonie  en 
sol  mineur  est  l'expression  la  plus  vraie,  la  plus  sentie  et  la 
plus  complète  du  mode  mineur.  La  tonalité  y  est  traitée  d'une 
manière  des  plus  rigoureuses.  Les  modulations  se  succèdent 
méthodiquement  selon  les  préceptes  sévères  de  l'école. 

a  Mais  on  sait  qu'une  exception  aux  lois  de  la  rhétorique,  de 
l'art  de  la  composition,  concernant  la  facture  des  morceaux  en 
mineur,  est  généralement  admise  dans  le  style  idéal  :  ainsi,  au 
lieu  de  finir  dans  le  mode  primitivement  énoncé,  c'est-à-dire  en 
mineur,  la  seconde  reprise,  une  fois  ses  développements  produits, 
termine  souvent  en  majeur  dans  le  ton  principal.  Cette  exception  , 
Mozart  ne  l'a  point  acceptée.  Comme  on  en  va  juger,  il  existe 
peu  d'exemples  de  l'emploi  des  tonalités  relatives  établies  dans  la 
symphonie  en  sol  mineur. 

«  La  première  reprise  (premier  morceau)  passe  au  relatif  direct  : 
si  bémol;  la  deuxième  reprise,  après  de  nombreuses  modulations 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  87 

progressives,  revient  par  deux  fois  au  tDn  de  sol  mineur,  dans 
lequel  elle  termine.  Il  en  est  de  mène  pour  le  finale. 

«...  Pour  reproduire  en  mineur  dans  la  seconde  reprise  (allegro 
et  finale)  la  deuxième  idée  mélodique  conçue  premièrement  en 
majeur,  la  mission  du  compositeur  était  délicate  et  difficile.  Aussi, 
lorsqu'on  a  ressenti  en  premier  lieu  les  impressions  si  douces,  si 
séduisantes  de  l'inspiration  du  maître,  on  ne  saurait  trop  ensuite 
admirer  la  richesse  des  harmonies  nouvelles,  des  mélodies  trans- 
formées par  le  génie  dont  la  grâce  ajoute  un  charme  nouveau  à 
des  idées  librement  conçues. 

«  A  l'audition,  la  symphonie  en  sol  mineur  de  Mozart  est  une 

> œuvre  inspirée;  à  la  lecture,  c'est  une  œavre  savante  (')  ». 
C'est  par  les  mêmes  qualités  réunies  d'inspiration  et  de  science, 
que  la  symphonie  en  iit  majeur  a  droit  de  partager  avec  la  précé- 
dente le  premier  rang  parmi  les  oeuvres  orchestrales  de  Mozart  • 
Gomme  la  symphonie  en  sol  mineur,  celle  en  ut  n'a  pas  d'intro- 
duction. Au  point  de  vue  du  charme  mélodique,  son  andante  a 
peu  de  rivaux  dans  l'œuvre  de  Fauteur  de  Don  Juan;  au  pjint 
de  vue  de  la  science,  son  finale  fugué  fait  l'admiration  de  tous 
les  musiciens. 

En  résumé,  Mozart  n'a  pas  modifié  la  forme  générale  de  la 
symphonie  de  Haydn  :  allegro,  andante,  menuet,  finale.  Il  adopte 
presque  toujours  le  plan  du  maître  de  Rohrau  pour  ses  allegro; 
chez  lui,  comme  chez  l'auteur  de  la  Crea^/0/2,  l'introduction  est 
facultative,  les  quatre  morceaux  sont  écrits  respectivement  dans 
les  mêmes  tons  ;  le  menuet  a  la  même  coupe,  mais  prend  une 
allure  plus  iière,   plus  moJerne;  l'andante  se  rapproche  de  la 

(')  Dellevez,  Citriositcs  musicales. 


5^  Deuxième  Partie. 


lorme  la  plus  ^rave  de  Haydn,  mais  Mozart  abandonne  (Jans  la 
symphonie  du  moins)  les  variations  classiques;  souvent  aussi 
l'andante  de  Mozart  ressemble  à  l'air  ou  au  lied  allemand.  Ses 
Hnales,  comme  ceux  de  Haydn,  n'ont  pas  de  forme  déterminée 
d'une  manière  invariable;  ils  adoptent  souvent  celle  du  rondeau, 
mais  d'une  manière  plus  libre.  Enfin,  dans  la  fugue  de  la  sym- 
phonie en  ut,  Mozart  donne  le  modèle  de  Tadaptation  des  formes 
austères  et  mâles  du  xv!!*^  siècle,  à  l'harmonie  et  à  l'instrumen- 
tation modernes. 

Quelle  que  soit  notre  admiration  pour  les  symphonies  de 
Mozait,  nous  ne  les  plaçons  pas  au-dessus  des  grandes  œuvres 
de  Haydn,  ni  à  côté  de  celles  de  Beethoven,  dont  il  nous  reste  à 
parler.  Ainsi  qu'un  musicien  l'écrivait  encore  dernièrement,  il  ne 
faut  pas  s'attendre  à  y  trouver  la  grandeur  et  la  puissance  de  Bee- 
thoven, «  mais  il  y  règne  une  pureté  de  style  admirable,  et  surtout 
comme  dans  toutes  les  œuvres  de  l'immortel  auteur  de  Don 
Juan^  une  suavité  mélodique  qui  vous  pénètre  jusqu'au  fond  du 
cœur  ('j  ». 

^^ 

LES  CONTEMPORAINS  DE  HAYDN  ET  DE  MOZART. 

Il  appartient  aux  grands  maîtres  de  créer  les  formes  les  plus 
élevées  de  l'art:  mais  il  est  souvent  réservé  aux  talents  secondaires 
de  les  populariser.  Dans  la  deuxième  moitié  du  dernier  siècle,  la 
symphonie  était  cultivée  en  même  temps  par  un  nombre  consi- 
dérable de  musiciens  appartenant  à  diverses  nationalités.  Avec 
moins  d'invention,  moins  d'originalité,  moins   de  science  que 

{')  M.  A.  MoREL,  d.din?,\Q.  Ménestrel  du  24  octobre  1880. 


La  Syinplionie  au  Jixhuitir)}ie  siècle.  8() 

Haydn  et  Mozart,  ces  maîtres  écrivaient  des  œuvres  plus  simples, 
plus  vulgaires^  mais  par  cela  même  d'une  compréhension  plus 
facile  pour  un  public  dont  l'éducation  musicale  était  bien  incom- 
plète. Leurs  symphonies  étaient  comme  les  degrés  inférieurs  d'un 
escalier  monumental,  qu'il  faut  gravir  lentement;  elles  prépa- 
raient les  amateurs  à  mieux  comprendre  des  beautés  plus  élevées, 
qu'ils  étaient  incapables  d'atteindre  d'un  seul  coup. 

Notre  travail  ne  serait  donc  pas  complet,  si  nous  laissions  abso- 
lument à  l'écart  cette  nombreuse  et  laborieuse  phalange  de  sym- 
phonistes. Aussi,  malgré  Taridité  d'une  pareille  nomenclature, 
allons-nous  passer  rapidement  en  revue  les  non:s  des  principaux 
de  ces  musiciens^  et  les  titres  qu'ils  ont  acquis  à  l'attention  de 
l'historien. 
^  Les  uns,  et  c'est  le  plus  grand  nombre,  maîtres  de  concerts  ou 
de  chapelle  dans  des  cours  princières  allemandes,  écrivaient  des 
symphonies  pour  Torchestie  de  leur  seigneur  comme  des  messes 
pour  sa  chapelle,  par  suite  d'engagements  contractés,  et  pour 
fournir  un  aliment  varié  aux  soirées  musicales  des  résidences  aris- 
tocratiques. Tandis  que  les  théâtres  dans  les  grandes  villes  s'ou- 
vraient à  la  foule,  la  musique  instrumentale  fut  longtemps  réser- 
vée en  Allemagne  aux  fêtes  privées  des  souverains. 

Les  autres,  artistes  iniépendants,  destinaient  leurs  symphonies 
aux  réunions  d'amateurs,  et  ils  les  faisaient  répandre  par  l'im- 
pression. 

Tous,  ou  presque  tous,  étaient  hommes  de  talent,  de  savoir  ou 
de  conscience,  mais  bien  peu  avaient  du  génie. 

Si  nous  abordons  la  liste  des  compositeurs  de  symphonies,,  en 
commençant  par  ceux  de  l'école  allemande,  nous  rencontrerons 
cependant  deux  noms  illustres  dans  d'autres  branches  de  Tart  :  — 


(,o  Deuxième  Partie. 


Gluck,  le  grand  réformateur  de  l'opéra,  l'auteur  immortel  d'Or- 
phée,  à'Alceste,  des  deux  Iphigénie,  s'est  senti  un  jour  attiré  vers 
le  style  instrumental;  c'était  bien  avant  le  temps   de  ses  chefs- 
d'œuvre,  vers  1747,  au  retour  d'un  voyage  en  Angleterre.  Gluck 
était  à  cette  époque  à  Vienne,  et  y  avait  probablement  entendu 
avec  plaisir  quelque  symphonie  d'un  des  prédécesseurs  de  Haydn, 
peut-être  de  Sammartini;  sur  ces  modèles,  il  composa  six  sym- 
phonies dans  les  formes  modestes  que  le  maître  de  Rohrau  n'avait 
pas  encore  agrandies,  et  à  six  parties  seulement  :  deux  violons, 
alto,  basse,  deux  cors.  «  Il  n'était  pas  né  pour  ce  genre,  dit  Fétis; 
la  musique  n'était  quelque  chose  pour  lui  que   lorsqu'elle  était 
appliquée  non  seulement  à  des  paroles,  mais  à   une  action  dra- 
matique. )  —  Comme  l'auteur  d'Armide,  le  célèbre  Hasse,  sur- 
nommé le  Sassone^  s'essaya  accidentellement  dans  la  symphonie; 
on  cite  de  lui  quelques  concerti  grossi,  quelques  symphonies  à 
six  et  huit  parties,  aujourd'hui  complètement  oubliées. 
-     Dans  le  temps  où  Haydn  composait  ses  premières  symphonies, 
plusieurs  artistes  cultivaient  avec  succès  le  même  genre  de  compo- 
sition, ens'inspirantdes  mêmes  ouvrages  qui  servirent  de  modèles 
au  maître  autrichien.  Parmi  les  plus  féconds  de  ces  artistes,  nous 
nommerons  Wolf  (1735-1762),  J.-G.  Graun  (1698-1771)^  frère 
de  Henri  Graun  que  l'oratorio  de  la  Mort  de  Jésus  a  rendu  célè- 
bre ;  le  claveciniste  Wagenseil  (1688- 1779),  dont  Mozart  enfant 
jouait  les  concertos  à  la  cour  de  Vienne,  et  qui  intitulait  sympho- 
nies des  pièces  instrumentales  pour  clavecin,  deux   violons  et 
basse;  le  cantor  Gaspard  Seyfert  et  son  fils  Godefroid;  Hertel  le 
fils  et  le  célèbre  violoniste  François  Benda  ;  Léopold   Mozart,  le 
père  de  l'auteur  de  la  Flûte  enchantée,  estimé  comme  violoniste, 
et  dont  plusieurs  symphonies  ont  été  attribuées  quelquefois  aux 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


Ot 


années  de  jeunesse  de  son  fils;  enfin  Holzbauer,  le  plus  fécond  de 
tous,  qui  ne  laissa  pas  moins  de  cent  quatre-vingt-seize  sympho- 
nies; une  seule,  supérieurement  écrite,  aurait  plus  fait  pour  sa 
gloire  :  mais  le  génie  est  un  don  divin,  qui  n'est  pas  l'apanage  de 
tous.  Holzbauer,  —  celui-là  même  dont  Mozart  avait  «  raccom- 
modé »  le  Miserere  à  Paris,  eut  ceci  de  commun  avec  Beethoven, 
qu'il  passa  la  fin  de  sa  vie  dans  une  surdité  complète,  et  qu'il 
n'entendit  pas  une  note  de  ses  derniers  ouvrages.  Né  en  1711,1! 
mourut  en  1783. 

Les  onze  fils  de  Sébastien  Bach,  tous  musiciens,  furent  dans 
une  mesure  inégale  les  héritiers  du  génie  paternel.  Du  temps  de 
Haydn,  plusieurs  d'entre  eux  s'exerçaient  avec  succès  dans  la 
symphonie  :  Guillaume-Friedmann,  l'ainé;  Emmanuel,  dont 
nous  avons  parlé;  et  Jean-Chrétien,  dit  l'Anglais,  qui  ne  composa 
pas  moins  de  quinze  symphonies,  pour  la  plupart  à  huit  parties. 

Il  est  assez  curieux  de  renconter  parmi  les  auteurs  d'anciennes 
symphonies  deux  frères  porteurs  d'un  nom  que  le  plus  jeune  devait 
rendre  illustre  dans  une  branche  toute  différente  des  connaissances 
humaines.  Fils  d'un  musicien  de  régiment,  Jacques  et  Frédéric- 
Guillaume  Herschel,  nés  à  Hanovre  en  1734  et  1738,  furent 
d'abord  destinés  uniquement  à  l'art  et  à  l'état  de  leur  père,  et 
firent  tous  deux  partie  de  l'armée  anglaise  à  titre  de  musiciens. 
Jacques  ne  quitta  pas  cette  carrière,  et  fut  tour  à  tour  virtuose, 
professeur  ou  directeur  de  musique  à  Londres,  à  Bath,  à  Hanovre; 
mais  son  frère,  de  bonne  heure  séduit  par  Uétude  de  l'astronomie, 
abandonna  bientôt  complètement  l'art  qu'il  avait  cultivé  et  exercé 
soit  comme  organiste  à  Halifax,  soit  comme  hautboïste  à  Bath. 
Herschel,  l'astronome,  a  publié  une  symphonie  à  huit  parties  à 
Londres  en  1768,  et  son  frère,  deux  œuvres  du  même  genre. 


^  Deuxième  Partie. 


Vers  1775,  la  culture  de  la  symphonie  était  répandue  dans 
toute  l'Europe;  c'est  vers  cette  époque  qu'il  faut  placer,  dans 
Técole  allemande,  les  œuvres  nombreuses  de  Michel  Haydn,  frère 
de  l'auteur  des  Saisoiis,  et  surtout  renommé  pour  sa  musique 
religieuse;  de  Hoffmann,  maître  de  la  chapelle  impériale;  du  bas- 
soniste Eichner;  de  Cannabich,  le  compositeur  de  ballets;  de 
Charles  Stamitz,  fils  du  musicien  que  nous  avons  cité  parmi  les 
derniers  prédécesseurs  de  Haydn,  enfin  de  Vanhall  ou  Wanhal,  qui 
a  laissé,  outre  un  nombre  d'environ  douze  symphonies  publiées, 
plus  quatre-vingt-huit  œuvres  semblables  en  manuscrit.   J.-B. 
Wanhal,  né  en  Bohême  en  1789,  vécut  assez  pour  assister  au 
déclin  de  sa    propre  renommée:  lorsqu'il  mourut,  en  i8i3,  les 
grandes  compositions  instrumentales  de  Haydn,  de  Mozart  et 
de  Beethoven  avaient  depuis  longtemps  relégué   dans  l'oubli  ses 
symphonies,  dans  lesquelles  on  admirait  autrefois  «  la  vivacité  de 
l'expression  et  L\  beauté  du  chant  ».  (Choron  et  Fayolle.) 

Quelques  noms  s'imposent  encore  à  nousdans  l'école  allemande: 
tels  sont  ceux  de  Naumann,  célèbre  pour  sa  paraphrase  du  Patei- 
nostcr  sur  les  paroles  de  Klopstock,  et  qui  composa  une  vingtaine 
de  symphonies;  Pichel,  remarquable  au  moins  par  sa  fécondité, 
puisque  outre  vingt-huit  symphonies  publiées,  il  en  laissa  plus 
de  cinquante  en  manuscrit;  Ditters  de  Dittersdorf,  violoniste  et 
compositeur  d'opéras,  dont  nous  retrouverons  plus  loin  les  quinze 
symphonies  sur  les  Métamorphoses  d'Ovide,  et  qui  de  plus  en  i\ 
laissé  environ  quarante  inédites;  le  claveciniste  Kozeluch,  auteui 
de  trente  symphonies. 

Vers  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  le  plus  célèbre  et  le  plu; 
remarquable  compositeur  allemand  de  musique  iristrumentah 
après  Haydn  et  Mozart,  fut  Ignace  Pleyel,  compatriote  et  élèv^ 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


Q--! 


de  Haydn,  né  près  de  Vienne  en  lySy,  longtemps  maître  de  cha- 
pelle à  Strasbourg,  mort  à  Paris  en  i83i.  Vers  le  temps  de  la 
Révolution  française,  sa  musique  de  chambre  jouissait  dans  toute 
TEurope  d'une  vogue  sans  précédent;  dans  les  concerts,  ses  sym- 
phonies avaient  une  renommée  égale  à  celle  des  œuvres  les  plus 
estimées  de  Haydn,  et  leur  facilité  d'exécution  les  avait  fait  adop- 
ter par  toutes  les  réunions  d'amateurs. 

«  M.  Pleyel  a  paru  dans  cette  carrière  [la  symphonie],  comme 
dans  toutes  celles  qu'il  a  essayées,  avec  l'agrément  que  devait  lui 
procurer  un  talent  naturel  et  une  inspiration  souvent  heureuse. 
On  ne  l'a  jamais  vu  s'enfoncer  dans  les  broussailles  où  se  perdent 
ceux  qui,  sans  avoir  son  imagination,  veulent  afficher  une 
science  plus  profonde,  qu'ils  ne  possèdent  qu'imparfaitement  (  V)  •  » 

a  Les  symphonies  de  Pleyel  plaisaient,  nous  dit  Fétis,  à  cause 
des  mélodies  agréables  qui  y  étaient  répandues,  et  de  leur  facile 
exécution.  »  Ces  deux  lignes  résument  parfaitement  l'impression 
produite  sur  nous  par  la  lecture  de  douze  symphonies  de  Pleyel. 
Elève  de  Haydn,  le  maître  de  chapelle  de  Strasbourg  adoptait 
les  formes  de  son  illustre  modèle,  ses  dispositions  instrumen- 
tales, ses  rythmes,  et  la  plupart  de  ses  formules  mélodiques. 
Tout  ce  que  nous  avons  dit  de  la  forme  des  quatre  morceaux  de 
symphonie  de  Haydn  peut  s'appliquer  à  ceux  de  Pleyel.  L'ins- 
trumentation de  cet  artiste  est  généralement  simple,  à  huit,  neuf 
ou  dix  parties  :  deux  violons,  alto,  basse^  deux  flûtes  ou  deux 
hautbois,  deux  cors  souvent  ad  libitum,  quelquefois  deux  bassons 
ou  deux  clarinettes,  ou  deux  trompettes,  timbales.  Les  phrases 
mélodiques,  souvent  vulgaires,  sont  toujours  faciles  à   saisir  et 

(')  De  Momigny,  art.  Symphonie  de  V Encyclopédie  méthodique. 


,,,  Deuxième  Partie. 


à  retenir,  et  empruntent  généralement  l'allure,  le  rythme  de 
celles  de  Haydn  pour  les  mêmes  morceaux;  nous  pourrions  citer 
tel  andante  ou  tel  menuet,  tel  rondo  de  Pleyel  dont  le  thème  et 
le  plan  semblent  calqués  sur  une  symphonie  de  Haydn.  Malgré 
un  talent  incontestable,  l'élève  est  loin  d'en  tirer  les  dévelop- 
pements auxquels  son  maître  nous  a  habitués  ;  de  leur  donner, 
par  de  riches  harmonies,  par  d'élégantes  dispositions  instrumen- 
tales, le  relief  puissant,  le  coloris  gracieux,  les  effets  charmants 
qui  se  rencontrent  si  fréquemment  dans  les  belles  symphonies 
de  Haydn.  Nous  pourrions  cependant  citer  dans  Tœuvre  de 
Pleyel  plusieurs  morceaux  marqués  au  cachet,  sinon  d'une 
grande  originalité,  du  moins  d'un  réel  talent.  Par  exemple,  l'an- 
dante  en  sol  majeur  et  mineur  et  le  menuet  de  la  symphonie  en 
ré  majeur  pour  deux  violons,  alto,  basse,  deux  flûtes  ou  deux 
hautbois,  et  deux  cors  ad  libitum;  —  Tadagio  de  la  symphonie 
en  ut  majeur  pour  deux  violons,  alto,  basse,  deux  hautbois,  deux 
cors,  deux  trompettes,  timbales,  dans  lequel  les  trompettes  et  les 
timbales  se  taisent,  pour  laisser  s'engager  un  joli  dialogue  entre  le 
groupe  des  instruments  à  cordes,  et  celui  des  hautbois  et  des  cors. 

Il  est  fâcheux  pour  Pleyel  que  les  œuvres  sur  lesquelles  sa 
réputation  paraissait  le  plus  brillamment  établie,  soient  juste- 
ment celles  qui  ont  disparu  sans  retour  :  sa  meilleure  musique 
d'église  fut  consumée  dans  un  incendie,  et  ses  plus  importantes 
symphonies  se  perdirent  dans  une  banqueroute.  L'artiste  les 
avait  composées  à  Londres,  dans  des  circonstances  dignes  de 
remarque. 

On  se  rappelle  que  Haydn  fit  deux  séjours  à  Londres,  et  qu'il 
y  écrivit  deux  séries  de  six  symphonies,  les  plus  belles  et  les 
dernières  de  son  œuvre.  Ces  compositions  étaient  exécutées  au 


La  Symphonie  au  dix-hiiitiêmc  s'èclc. 


()D 


concert  de  Hanover-Square,  avec  un  succès  que  le  suffrage  de  la 
postérité  a  pleinement  confirmé. 

^  Il  existait  dans  le  même  temps,   à    Londres,   une   entreprise 
rivale,  le  Pro/essional-Concert,  à  laquelle  les  séances  de  Haydn 
dans  la  saile  de  Hanover-Square  portèrent  un  grave  préjudice- 
pour  ramener  la  fouie  qui  s'éloignait  d'eux,  les  administrateurs 
du  Professional-Concert  appelèrent  à  leur  aide  le  seul  artiste 
qui  parût  pouvoir  balancer,  dans  la  faveur  publique,  le  succès  du 
maître  autrichien.  Sur  leur  demande,   Pleyel  vint  à  Londres,  et 
composa  trois  grandes  symphonies,  considérées  aussitôt  comme 
des  chefs-d'œuvre  et  accueillies  avec  enthousiasme.  Ces  produc- 
tions, qui  lui  eussent  peut-être  assuré  une  estime  plus  durable, 
n'existaient  qu'en  exemplaires  uniques,   qui  furent  perdus  quel- 
ques années  plus  tard,  lors  de  la  dissolution  de  la  société  pour 
laquelle  l'artiste  les  avait  écrites. 

Le  caractère  agréable  des  motifs  de  Pleyel,  et  la  facilité  d'exé- 
cution de  ses  symphonies  adoptées   par  les  orchestres  même  les 
moins  exercés,  furent  aussi  les  qualités  qui  procurèrent  quelque 
vogue  aux  symphonies  de  l'abbé Sterkel  (i75o-i8i7),etde  Gyro- 
vetz  (I763-I850).  Celles  de  Wranicky  (lySb-iSoS),  au  nombre 
de   vingt  à  vingt-cinq,    se   soutinrent  plus  longtemps,   même 
auprès   de   celles  de   Haydn.    «    Leur  abandon   prématuré,  dit 
Fétis,  a  toujours  été  pour  moi  un  sujet  d'étonnement.  »  On  cite 
de  Wranicky    plusieurs  symphonies  écrites  spécialement  pour 
les  fêtes  du   couronnement  du   roi  de  Hongrie,  de  l'empereur 
François  1%  et  pour  la  paix  de  1798.   Dans  des  réjouissances 
analogues,  on  commanda  aussi  des  symphonies  à  Goetz,  violo- 
niste bohème,  compatriote  de  Wranicky  (symphonies  du  cou- 
ronnement de  Léopold  H  et  de  François  P^). 


^^  Deuxième  Partie. 


Sans  énumcrer  les  trente  symphonies  de  Rosetti,  celles  de 
Ryba,  de  Neubauer,  d'Albrecbtsbcrger  et  du  moine  Rueder, 
nous  allons  passer  à  l'école  italienne,  beaucoup  moins  nom- 
breuse en  symphonistes  que  l'école  allemande,  m.ais  présentant 
pourtant  quelques  artistes  célèbres.  Ces  artistes,  il  est  vrai,  s'ils 
appartiennent  cà  la  nationalité  et  jusqu'à  un  certain  point  à 
récole  italienne,  n'écrivaient  guère  leurs  symphonies  pour  les 
orchestres  de  leur  patrie.  Le  mobile  public  italien,  fanatique  de 
musique  instrumentale  pendant  le  temps  des  grands  violonistes 
et  du  concerto  grosso,  s'était  tourné  tout  à  coup  du  côté  des 
;^rands  chanteurs  et  de  l'opéra  séria  ou  buffa.  Le  nom  de  sin- 
foiîia  ïiQ  s'appliquait  plus  qu'aux  ouvertures  de  ces  opéras  (i), 
et  si  des  compositeurs  italiens  aspiraient  dans  le  genre  de  la  sym- 
phonie pure  à  la  succession  de  Sammartini,  c'était  presque  tou- 
jours en  dehors  de  leur  patrie  qu'ils  essayaient  leurs  forces  dans 
ce  genre  de  composition. 

Le  premier  successeur  du  vieux  maître  milanais  fut  Charles- 
Joseph  Toeschi  (1724-1788),  maître  de  concerts  de  l'électeur 
palatin,  à  Manheim  et  à  Munich.  Renommé  pour  sa  musique  de 
ballet,  il  composa  quelques  symphonies,  qui  précédèrent  ou  sui- 
virent de  très  près  les  premières  de  Haydn;  son  fils,  Jean-Bap- 
tiste Toeschi,  élève  de  J.-Ch.  Stamitz  et  de  Cannabich,  se  fit  un 
nom  dans  la  symphonie.  Ses  œuvres  en  ce  genre,  apportées  de 
bonne  heure  à  Paris,  y  furent  très  estimées  avant  l'époque  où 
l'on  connut  les  symphonies  de  Haydn  :  c'est  ce  qui  l'a  fait  ranger 
quelquefois  parmi  les  prédécesseurs  de  ce  grand  artiste,  bien  que. 

(')  Aux  concerts  italiens  de  l'Exposition  universelle  de  1878,  on  a  exécuté 
sous  le  nom  de  Sinfonia  jusqu'à  neuf  ouvertures  d'opéras  dans  une  mênae 
séance  sans  qu'aucune  véritable  symphonie  ait  été  produite. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  97 


les  dates  prouvent  le  contraire.  Mais  que  les  symphonies  de  J.-B. 
Toeschi  aient  suivi  celles  de  Haydn  au  lieu  de  les  précéder,  il  ne 
s'ensuit  pas  que  cet  artiste  doive  être  rangé  parmi  les  disciples 
du  maître  autrichien  :  vivant  à  la  cour  de  Télecteur.  élève  de 
Stamitz,  il  eut  pour  modèles  de  ses  premières  symphonies  celles 
de  ce  vieux  maître  et  celles  des  compositeurs  oubliés  des  petites 
cours  allemandes. 

Les  deux  Toeschi  vivaient  à  Manheim  ou  à  Munich;  Luc- 
chesi  écrivait  à  Bonn  ses  symphonies  ;  la  seule  œuvre  en  ce  genre 
que  l'on  cite  dans  les  compositions  de  Salieri  fut  écrite  à  Vienne, 
lorsque  le  musicien  italien  était  maître  de  la  chapelle  impériale, 
en  1776;  c'est  pour  l'empereur  Joseph  II  que  Paisiello_,  passant 
à  Vienne  au  retour  de  son  voyage  en  Russie,  composa  douze 
symphonies  en  1784;  enfin,  c'est  en  France  ou  en  Espagne  que 
Boccherini  composa  ses  vingt  symphonies.  Les  six  premières, 
publiées  à  Paris  en  1768,  étaient  intitulées:  Sinfonia  ossia 
quartetti  per  due  violini,  alto  e  violoncello  obligati;  les  six  sui- 
vantes, moins  appropriées  encore  au  titre  qu'elles  portaient, 
étaient  des  trios  pour  deux  violons  et  violoncelle.  Mais  un  peu 
plus  tard,  le  charmant  musicien  composa  des  symphonies 
à  huit  et  neuf  parties,  soit  pour  orchestre,  soit  concertantes,  et 
dont  quelques-unes  ont  été  publiées,  sans  obtenir,  il  faut  le  dire, 
de  succès  bien  éclatants . 

ce  Comme  symphoniste,  Boccherini  est  bien  loin  des  grands 
maîtres  de  l'Allemagne.  La  nature  de  son  talent  se  refusait  à  un 
genre  qui  exige  une  vigueur  de  ton  qu'elle  ne  comportait  pas. 
Le  grand  jour,  l'éclat,  le  bruit,  semblent  effaroucher  la  muse  de 
Boccherini  ;  ce  qu'il  lui  faut,  c'est  le  calme,  l'intimité,  l'abandon, 
tout  ce  qui  provoque  la  mélancolie  ou  le  recueillement,  ou  la 

M.  Brenet.  —  Hist,  de  la  Symphonie,  7 


g  Deuxième  Partie. 


tendresse,  les  épanchements,  les  douces  confidences.  Considérées 
dans  cet  esprit,  comme  si  elles  n'étaient  elles-mêmes  que  des 
quintetti  ou  des  sextuors  renforcés,  les  symphonies  de  Boccherini 
sont  riches  de  beautés  incontestables,  et  ont  droit  à  l'intérêt  et 
à  l'estime  des  connaisseurs  exempts  de  prévention  (M.  » 

En  Belgique,  trois  artistes  se  présentent  à  nous  parmi  les 
compositeurs  de  symphonies  :  le  plus  ancien  est  le  Liégeois 
Hamal;  le  deuxième,  illustre  à  d'autres  titres,  est  le  célèbre  Grétry, 
qui  ne  fit  probablement  qu'imiter  Hamal  dans  ses  petites  sym- 
phonies, publiées  en  i  jSS.  Le  dernier,  Van  Maldere  (  1 724-1 768), 
obtint  dans  la  musique  instrumentale  une  renommée  fondée  sur 
les  preuves  d'un  véritable  talent.  Attaché  à  la  chapelle  du  prince 
Charles  de  Lorraine,  à  Bruxelles,  Van  Maldere  publia  ses  pre- 
mières symphonies  en  1759.  Tannée  même  où  Haydn  faisait 
exécuter  son  premier  essai  chez  le  comte  Morzin. 

Fondée  par  Gossec,  l'école  française  de  symphonie  avait 
promis  d'abord  plus  qu'elle  ne  tint.  Dans  les  années  qui  suivi- 
rent immédiatement  la  publication  des  premières  symphonies  de 
Gossec,  on  ne  vit  se  produire  à  Paris  que  peu  d'œuvres  du  même 
genre  :  nous  ne  voyons  guère  à  citer  parmi  les  premiers  sympho- 
nistes français  que  Bailleux  et  Papavoine.  Mais  des  musiciens 
étrangers,  Van  Maldere,  Toeschi,  Stamitz,  apportèrent  bientôt 
au  Concert  spirituel  ou  au  Concert  des  amateurs  leurs  composi- 
tions écrites  en  Flandre  ou  en  Allemagne.  C'est  en  1770  que  les 
symphonies  de  Haydn  commencèrent  d'être  connues  à  Paris. 

(^)  L.  P1CQ.U0T,  Notice  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Luigi  Boccherini, 
suivie  du  catalogue  raisonné  de  toutes  ses  œuvres,  Paris,  i83i.  —  L'appré- 
ciation de  M.  Picquot  est  confirmée  par  ce  fait,  qu'une  œuvre  publiée  à  Paris 
comme  symphonie  figure  comme  septuor  au  catalogue  dressé  par  Boccherini 
lui-même. 


La  Symphonie  au  dix-'iuitième  siècle.  9g 

La  même  année^  le  violoniste  français  Guénin  publiait  ses  pre- 
miers ouvrages  en  ce  genre;  puis  vinrent,  confondues  dans  une 
estime  égale  et  un  peu  irréfléchie,  les  symphonies  de  Rigel,  de 
Hauff,  de  Schmidt,  de  Holzbauer,  de  Rosetti,  de  Dittersdorf. 
deWanhal,  de  Jarnowick,  de  Navoigille,  de  Lachnith,  de 
Pleyel.  etc.  :  quelques-unes  composées  à  Paris,  un  bien  plusgrand 
nombre  apportées  ou  envoyées  de  l'étranger.  On  le  voit,  les  ar- 
tistes français  étaient  en  minorité;  si  Gossec  avait  fondé  à  Paris 
de  bons  orchestres  de  symphonie,  s'il  avait  donné  au  public  le 
goût  de  ce  genre  élevé  de  musique,  il  n'avait  point  réussi  à  créer 
une  école  remarquable  et  vraiment  française  de  composition  instru- 
mentale. 

Il  est  cependant  deux  ou  trois  noms  sur  lesquels  nous  devons 
insister_,  soit  à  cause  de  leurs  succès  à  cette  époque  dans  la  sym- 
phonie, soit  à  cause  de  la  réputation  qu'ils  ont  acquise  dans 
d'autres  genres.  Tels  sont  :  le  violoniste  Guénin,  dont  les  sym- 
phonies étaient  placées  un  peu  légèrement  sur  le  même  rang  que 
celles  de  Haydn;  Davaux,  le  compositeur  favori  des  amateurs 
exécutants  de  musique  de  chambre,  auteur  de  plusieurs  sym- 
phonies, et  qu'on  appelait  le  Père  aux  rondeaux,  à  cause  de  ses 
succès  dans  cette  forme;  mais  surtout  Méhul,  l'auteur  illustre  de 
Joseph  et  de  Stratonice^  qui  s'essaya  à  plusieurs  reprises  dans  un 
genre  de  composition  que  les  symphonies  de  Haydn  lui  avaient 
fait  aimer. 

Malgré  le  succès  de  ces  ouvrages  de  musiciens  français,  les 
préjugés  du  xviu^  siècle  contre  la  musique  instrumentale  étaient 
trop  ancrés  dans  l'esprit  public  pour  disparaître  en  un  jour; 
parmi  les  juges  de  l'art  musical  à  cette  époque,  les  uns,  se  mépre- 
nant sur  le  génie  de  la  nation,  déclaraient  les  artistes  français 


lOO 


Deuxième  Partie. 


impropres  à  la  composition  instrumentale,  et  les  autres,  appré- 
ciant mal  l'essence  de  la  beauté  musicale,  faisaient  de  la  sym- 
phonie un  genre  secondaire,  parce  qu'elle  est  moins  expressive 

que  l'opéra. 

Encore  au  xixe  siècle  ces  théories  trouvaient  de  Técho,  même 
parmi  les  musiciens.  Voici  ce  qu'écrivait,  vers  1840,  un  profes- 
seur au  Conservatoire  : 

ce  La  musique  vocale  est  la  partie  la  plus  belle  de  Tart,  puisque 
c'est  celle  qui  imite  le  mieux  toutes  nos  sensations;  et  comme 
l'imitation  la  plus  intéressante  est  celle  des  passions  humaines, 
de  toutes  les  manières  d'imiter,  le  chant  est  aussi  la  plus  drama- 
tique, la  plus  parfaite  et  la  plus  agréable;  la  musique  instrumen- 
tale, plus  indéterminée,  jette  Fâme  dans  des  rêveries  vagues, 
indéfinies  ;  elle  n'a  souvent  pour  objet  que  le  plaisir  de  l'oreille 
qu'elle  cherche  à  flatter  par  des  sons  et  des  accords.  C'est  surtout 
par  des  effets  physiques  qu'elle  agit  sur  nous.  La  musique  vocale, 
au  contraire,  cherche  à  émouvoir  par  des  effets  moraux,  en  imi- 
tant par  la  voix  tous  les  accents  de  nos  passions....  La  musique 
instrumentale,  quoique  moins  noble,  moins  expressive,  peut  pro- 
duire pourtant  de  grands  effets,  en  imitant  presque  tout  ce  que 
l'imagination  peut  représenter  :  elle  inspire  la  folie  dans  un  bal, 
des  sentiments  religieux  dans  un  temple;  elle  sait  rendre  l'éclat 
de  la  foudre,  le  bruit  des  tempêtes,  et  jusqu'au  silence  effrayart 
qui  leur  succède...  .•).  » 

On  le  voit,  les  théories  de  l'école  de  Rousseau  survivaient 
même  à  l'apparition  des  symphonies  de  Beethoven  ;  il  fallut  peur 
les  faire  abandonner  l'étude  approfondie,  la  diffusion,  la  popula- 

(')H.  GoLET,    La  Panharmonie  musicale,  ou   Cours  complet  de  compo- 
sition théorique  et  pratique.  Paris,  1840. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  loi 


risatioii  des  chefs-d'œuvre  du  maître  de  Bjou.  De  ce  moment 
date  aussi  l'éclosion  de  l'école  symphonique  française,  école  bril- 
lante, nombreuse,  et  aujourd'hui  célèbre  dans  toute  l'Europe, 
mais  dont  Thistoire,  trop  récente,  ne  rentre  pas  dans  le  cadre  de 
notre  travail. 

Si  le  lecteur  a  bien  voulu  nous  suivre  jusqu'au  bout  de  ce 
Chapitre  que  nous  eussions  souhaité  rendre  plus  attrayant,  il 
aura  pu  se  rendre  compte  de  la  vogue  dont  jouissait  la  symphonie 
dés  la  fin  du  siècle  dernier,  et  de  l'importance  numérique  des 
travaux  de  ce  genre  accomplis  par  les  artistes  de  toutes  les  natio- 
nalités. Telle  que  l'avait  faite  Haydn,  la  symphonie  paraissait 
arrivée  à  son  plus  haut  point  de  perfection;  nul  des  artistes  que 
nous  venons  de  nommer  n'avait  songé  à  en  élargir  la  forme  déjà 
si  belle.  Il  était  réservé  à  Beethoven,  ce  maître  des  maîtres,  de 
l'élever  à  des  hauteurs  que  les  plus  clairvoyants  n'avaient  pas 
devinées. 

LA    SYMPHONIE    PITTORESQUE   ET    DRAMATIQUE. 

Avant  raconté  la  création  de  cette  belle  forme  artistique  qu'on 
appelle  la  symphonie,  et  avant  d'aborder  les  œuvres  colossales  de 
Beethoven,  nous  devons  parler  un  moment  de  la  symphonie  à 
programme,  dans  laquelle,  au  lieu  de-  s'en  tenir  aux  beautés 
abstraites  de  la  musique  instrumentale  pure,  le  compositeur  se 
fixe  un  canevas  poétique,  et  emploie  pour  l'atteindre  les  moyens 
descriptifs  que  l'art  des  sons  tient  à  sa  portée. 

L'idéal  de  la  musique  instrumentale  est  différent  de  celui  que 


102  Deuxième  Partie. 


poursuit  l'opéra  :  les  confondre  est-il  bien  profitable  à  l'art?  — 
Sans  condamner  à  l'avance  et  de  parti  pris  la  symphonie  à  pro- 
gramme, nous  re'servant  d'admirer  librement  les  chefs-d'œuvre 
conçus  dans  ce  style,  nous  répondrons  pourtant  à  cette  question 
par  la  négative,  et  nous  serons  sûrement  l'écho  de  l'opinion  de 
bien  des  musiciens  si  nous  affirmons  que  la  beauté  indéfinis- 
sable, abstraite  et  presque  surhumaine  de  la  symphonie  pure^ 
n*a  rien  à  gagner  en  appelant  à  elle  les  beautés  toutes  différentes 
d'un  programme  littéraire  quelconque. 

Ni  la  musique  instrumentale  pittoresque,  qui  se  propose  l'imi- 
tation de  phénomènes  ou  de  réalités  de  la  nature,  ni  la  symphonie 
dramatique,  qui  se  consacre  à  l'expression  et  à  l'étude  des  pas- 
sions, ne  sont  d'invention  récente.  Dans  l'opéra,  ces  procédés  pit- 
toresques, utiles  et  souvent  nécessaires  au  drame,  avaient  été 
employés  de  bonne  heure  (*).  Dans  la  musique  instrumentale_, 
ils  furent  d'abord  appliqués  à  des  sujets  assez  vulgaires:  le  vio- 
loniste Farina,  de  Mantoue,  qui  vivait  à  Dresde  dans  la  première 
moitié  du  xvii*^  siècle,  s'évertuait  à  reproduire  dans  une  sonate  les 
cris  du  coq,  du  chat  et  du  chien;  toute  grossière  qu'elle  fût.  sa 
composition  trouvait  un  imitateur  dans  Etienne  Pasino,  qui 
publiait  à  Venise  en  1679  une  sonate  où  se  trouvaient  imités  les 
cris  de  diversi  animali  bruttî.  —  Au  xviii^  siècle,  Vivaldi,  dans 
un  concerto  célèbre,  reproduisait  sur  son  violon  le  chant  du  cou- 
cou ;  Boccherini,  dans  un  quintette  pour  deux  violons,  alto  et 
deux  violoncelles,  composé  en  1771  et  intitulé  VUccelliera  (la 
Volière),  «  a  voulu  peindre  une  scène  champêtre,  où  le  chant  des 


(')  Sur  la  musique  descriptive  dans  l'opéra  (vofr  Ad.  Jullien, -4  fr^  variés). 
Paris,  1S77. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  io3 

oiseaux  se  marie  au  son  du  cor  de  chasse,  à  la  musette  des  pâtres 
et  à  la  danse  villageoise  (^)  ». 

Ces  compositions  imitatives  avaient  au  moins  le  mérite  d'être 
facilement  comprises,  et  pouvaient  même  se  passer  de  programme. 
Il  n'en  était  pas  de  même  pour  des  pièces  de  musique  instrumen- 
tale qui  se  proposaient  l'expression  de  passions  ou  de  faits  définis. 
Dans  les  pièces  de  clavecin  de  François  Couperin,  nous  trouvons 
pour  ainsi  dire  l'aurore  de  ce  genre  de  composition  instrumen- 
tale. Ici  le  programme  est  à  l'état  de  rudiment,  mais  déjà  fré- 
quent et  surtout  traduit  par  les  sons  avec  une  minutieuse 
recherche:  Dans  \qs  Fauvettes  -plaintives,  qui  jouent  très  ten- 
drement dans  les  octaves  supérieures  de  l'instrument  un  petit 
air  en  ré  mineur;  —  dans  le  Rossignol  vainqueur,  qui  contraste 
avec  elles  par  son  rythme  animé  et  sa  tonalité  de  re  majeur;  — 
—  dans  les  Langueurs  tendres^  dont  la  mélodie  est  pleine  de 
petites  notes  faisant  retard,  l'intention  descriptive  est  évidente. 
Mais  la  série  la  plus  curieuse  est  celle  des  Folies  françaises^  ou 
les  Dominos.  Ces  petites  pièces,  toutes  dans  le  même  ton  (si 
mineur)  et  dans  les  mêmes  dimensions  (i6  mesures),  essayent 
de  nous  représenter,  à  l'aide  seulement  du  rythme  et  du  contour 
mélodique,  V Ardeur,  sous  le  domino  incarnat,  à  trois  temps  et 
dans  un  mouvement  animé;  l'Espérance.,  sous  le  domino  vert., 
à  9/8,  et  dont  le  chant  à  deux  parties  adopte  le  doux  intervalle  de 
la  tierce;  les  Vieux  galants  et  les  trésorières  suramtées^  sous  les 
dominos  pourpre  et  feuille-morte,  avec  un  motif  raide  et  saccadé; 
la  Jalousie  taciturne,,  sous  le  domino  gris  de  Maure,  se  tenant 
dans   les  octaves  graves;  enfin   la  Coquetterie ^  sous  différents 

(')  PicQuoT,  Notice  sur  Boccherini. 


,y ,  Deuxième  Partie. 


^ommo.*^,  c'est-à-dire -avec  des  contrastes  marqués  de  rythmes 
et  de  mouvements,  6/8,  2/4,  3/8,  etc.,  modéré,  gaiement,  légè- 
rement, etc. 

On  pourrait  citer  un  nombre  considérable  d'exemples  analo- 
gues: mais  nous  n'écrivons  pas  l'histoire  de  la  musique  instru- 
mentale en  général,  non  plus  que  de  la  musique  descriptive. 
Nous  ne  devons  nous  occuper  de  ces  procédés  de  composition 
qu'en  tant  qu'ils  seront  introduits  dans  la  forme  de  la  sym- 
phonie à  orchestre.  Et  tout  d'abord  reviendra  sous  notre  plume 
le  grand  nom  de  Haydn.  1 

L'artiste  qui  donna  à  la  symphonie  tant  d'éclat  et  de  perfection 
passe  pour  y  avoir  adapté  le  premier  les  procédés  descriptifs;  et 
chacun  sait  qu'un  nombre  assez  considérable  de  ses  œuvres  en  ce 
genre  porte,  en  effet,  des  titres  particuliers  ;  ce  qui  nous  est 
raconté  par  Carpani  des  habitudes  de  Haydn  explique  suffisam- 
ment ces  titres  quelquefois  singuliers. 

D'après  son  biographe  italien,  Haydn,  lorsqu'il  se  mettait  au 
travail  pour  composer  une  symphonie,  commençait  par  fixer  les 
motifs  principaux  de  chacun  de  ses  morceaux;  ensuite,  pour 
s'aider  dans  les  développements  de  ces  thèmes,  dans  la  conduite 
des  harmonies  et  des  modulations,  pour  échauffer  son  imagi- 
nation, pour  exciter  sa  faculté  créatrice,  le  maître  se  plaisait 
à  inventer  ou  à  arranger  dans  son  esprit  une  anecdote,  une  nou- 
velle, un  petit  roman,  histoire  d'amour,  aventure  de  voyage,  etc^ 
dont  il  suivait  le  fil  tout  en  composant.  C'est  ainsi  que  ron 
explique  les  titres  de  la  Laudon,  Roxelane,  la  Poule,  etc. 

Ces  ouvrages  rentreraient  donc  dans  le  genre  de  la  symphonie 
dramatique  ou  à  programme,  si  toutefois  le  canevas  en  était 
connu,  et  si  la  musique  paraissait  subordonnée  à  ce  canevas.  Or^ 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  loS 


comme  nous  l'avons  vu  précédemment,  la  forme  générale  de  la 
symphonie,  le  plan  de  chacun  de  ses  morceaux,  leur  étendue,  la 
succession  des  thèmes  et  Tenchaînement  même  des  tonalités, 
étaient  réglés  à  l'avance  et  d'une  manière  à  peu  près  invariable  : 
le  programme  n'influait  sur  aucun  de  ces  éléments.  Que  Haydn 
en  composant  eût  pensé  à  une  poule  ou  à  une  impératrice,  l'ou- 
vrage ne  le  laissait  pas  apercevoir. 

Aussi,  malgré  leurs  titres,  avons- nous  considéré  les  oeuvres 
orchestrales  de  Haydn  comme  de  véritables  symphonies  pures, 
sans  nous  inquiéter  des  liens  qui  peuvent  ou  non  les  rattacher  à 
un  texte  quelconque. 
[ft  Dans  le  genre  plus  facile  à  deviner  de  la  musique  imitative  ou 
pittoresque,  Fauteur  des  Saisons  a  écrit  quelques  symphonies 
qu'il  est  aisé  de  reconnaître.  Sans  en  avoir  lu  le  titre,  on  sai- 
sira dans  l'allégretto,  et  surtout  dans  le  finale  de  la  symphonie 
de  VOurs  [}] ,  l'allure  pesante  de  la  danse  d'un  ours,  en  même 
temps  que  le  caractère  rustique  et  trivial  de  la  musique  qui 
accompagne  cette  danse  ;  le  finale  à  6/8  de  la  symphonie  de 
Chasse,  en  re  (-),  rappellera  aussi  parfaitement  son  objet.  Mais 
l'allégretto  de  la  symphonie  en  sol  ne  se  laisse  pas  aussi  bien 
deviner  :  les  uns  l'ont  trouvé  martial,  et  ont  nommé  la  sym- 
phonie militaire;  les  autres,  sans  doute  à  cause  de  l'emploi  des 
instruments  accessoires,  lui  ont  attribué  un  caractère  oriental,  et 
l'ont  appelée  la  turque  (^). 

C)  N°  32  du  Conservatoire, à  quatorze  parties:  2  violons,  alto,  basse,  flûte, 
2  hautbois,  2  cors,  2  trompettes,  2  bassons,  timbales. 

(2^I^os  XVII  et  48,  à  onze  parties:  2  violons,  alto,  basse,  flûte,  2  hautbois, 
2  cors,  2  bassons. 

(')  N''^  XI et  53,  àseize  parties  :  quatuor, flûte,  2  hautbois,  2  clarinettes,  2  cors, 
2  trompettes,  2  bassons,  timbales,  avec  tambours  et  cymbales  dans  l'allégretto. 


io5  Deuxième  Partie. 


La  symphonie  des  Adieux  (  '  )  est  la  seule  dont  la  forme  ait  été  ' 
moditiée  par  Haydn,  dans  le  but  évident  de  remplir  un  pro- 
gramme fixé  à  l'avance.  Cette  œuvre,  dont  Torchestration  à  huit 
parties  seulement  (quatuor,  deux  hautbois,  deux  cors),  prouve 
l'ancienneté,  se  compose  d'un  allegro,  d'un  adagio  et  d'un 
menuet,  conçus  dans  les  formes  habituelles,  et  d'un  finale  cons- 
truit sur  un  plan  spécial.  Ce  finale  se  compose  d'un  presto  à 
quatre  temps,  dont  la  première  partie  (reprise)  compte  cinquante- 
six  mesures,  la  seconde  quatre-vingt-quatorze,  et  qui  se  relie 
d'une  manière  inattendue  à  un  nouvel  adagio  à  3/8.  Dans  la 
trente  et  unième  mesure  de  cet  adagio,  le  premier  hautbois  se 
tait  pour  le  reste  du  morceau,  ainsi  que  le  second  cor;  un  peu 
plus  loin,  le  second  hautbois  et  le  premier  cor  se  taisent  de  la 
même  manière,  puis  la  basse,  puis  les  violons,  à  l'exception  de 
deux  solistes,  puis  les  altos;  enfin  les  deux  violons  restés  seuls 
terminent  en  /a  dièse  majeur,  diminuendo  et  ritardando^  dans 
la  quatre-vingt-huitième  mesure. 

Ce  caprice  d'un  maître  aux  habitudes  si  correctes  et  si  métho- 
diques a,  comme  on  pense,  suscité  un  grand  nombre  de  com- 
mentaires. On  a  dit  que  dans  ce  morceau  Haydn  s'était  fait  l'in- 
terprète d'un  désir  que  les  musiciens  de  l'orchestre  du  prince 
Esterhazy  n'osaient  exprimer  eux-mêmes,  et  qui  était  celui  de 
quitter  la  résidence  d'été,  après  un  séjour  déjà  long;  une  autre 
version  nous  apprend  que  cette  symphonie  était  une  malice  de 
Haydn  à  l'adresse  de  ses  instrumentistes,  qui,  en  déchiffrant  la 

{*)  No  2  1  du  Conservatoire. —  Nous  n'avons  pas  cru  devoir  considérer 
comme  symphonie  la  suite  de  morceaux  d'orchestre  e'crite  par  Haydn  sur  les 
sept  paroles  du  Christ,  rentrant  plutôt  dans  le  domaine  de  la  musique  reli- 
gieuse. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  107 


symphonie,  et  en  voyant  leurs  camarades  se  taire  ainsi  l'un 
après  l'autre,  crurent  tous  s'être  trompe's  dans  leur  lecture  musi- 
cale. Peut-être  le  morceau  était-il  adapté  à  un  roman  que  l'au- 
teur n'a  pas  fait  connaître  ;  ou  bien  il  était  destiné  à  terminer  un 
concert  d'une  manière  comique.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  symphonie 
garda  le  titre  d'Adieux^  et  pendant  longtemps  il  fut  de  tradition 
en  Allemagne,  pour  les  musiciens  qui  l'exécutaient,  de  souffler 
l'un  après  l'autre  la  bougie  de  leur  pupitre,  et  de  terminer  l'ou- 
vrage dans  l'obscurité. 

S'appuyant  sur  l'exemple  de  Haydn,  l'esthéticien  Sulzer  fut 
un  des  premiers  à  préconiser  l'emploi  des  romans  ou  des  textes 
poétiques  pour  la  confection  des  symphonies  :  prenez  et  mêlez,  etc. 
Sulzer  déclarait  d'ailleurs  l'ouverture  préférable  à  la  symphonie 
et  plus  difficile  à  composer.  Ses  idées  se  propagèrent,  et  plus  de 
trente  ans  après,  Fink  écrivait  encore  que  la  symphonie,  sans  un 
fond  poétique  ou  philosophique,  n'était  qu'une  succession  de 
vaines  sonorités.  En  France,  MilHn  s'était  fait  l'écho  des  théo- 
ries de  Sulzer  : 

«  Lorsqu'il  s'agit  de  concerto,  de  trio,  de  solo,  de  sonates  et 
d'autres  morceaux  semblables,  qui  n'ont  pas  de  but  déterminé, 
l'invention  est  presque  absolument  abandonnée  au  hasard.  On 
peut  concevoir  comment  un  homme  de  génie  peut  inventer 
lorsqu'il  a  quelque  base;  mais  lorsqu'f/  îie  peut  pas  se  dire  ce 
qu'il  veut  faire,  ni  ce  que  l'ouvrage  qu'il  se  propose  de  faire  doit 
être,  il  ne  peut  travailler  qu'au  hasard.- De  là  vient  que  la  plu- 
part des  morceaux  de  ce  genre  ne  sont  au  fond  qu'un  bruit  sonore 
et  qui  plaît  aux  oreilles,  soit  par  sa  force,  soit  par  sa  douceur. 
Pour  éviter  d'être  aussi  vague,  le  compositeur  fera  bien  de  se 
représenter  vivement  le  caractère  d*'une  personne,  ou  de  se  pé- 


io8  Deuxième  Partie. 


nétrer  d'une  certaine  situation....  Un  des  meilleurs  moyens  de 
réussir  ù  cet  égard,  c  est  de  choisir  dans  les  bons  poètes  des  pas- 
sages analogues  à  la  situation  qu'on  veut  peindre....  La  musique 
qui  ne  fait  pas  connaître,  par  un  langage  clair  et  intelligible, 
quelque  passion  ou  quelque  sentiment,  n'est  au  fond  qu'un 
bruit...  (').  » 

Les  tentatives  pittoresques  de  Haydn  ne  restèrent  pas  isolées, 
et  comme  s'il  avait  prévu  le  conseil  de  Millin,  de  choisir  dans 
les  bons  poètes,  le  violoniste  et  compositeur  Ditters  de  Dittersdorf 
se  donna  pour  lâche  de  dépeindre  dans  quinze  symphonies  les 
Métamorphoses  d'Ovide.  Publiées  en  lySS,  ces  compositions 
singulières  obtinrent  un  succès  assez  marqué  pour  que,  un  an 
plus  tard,  un  grave  théologien  protestant,  connu  par  ses  sermons, 
le  pasteur  Hermès,  en  publiât  l'analyse.  —  En  France,  un 
homme  dont  le  nom  est  devenu  célèbre  dans  les  sciences  natu- 
relles, Lacépède,  dans  sa  jeunesse  musicien  comme  Herschel, 
entreprit  de  mettre  en  symphonies  les  épisodes  de  Jélémaque. 
Restée  inédite,  cette  composition  est  aujourd'hui  complètement 
oubliée.  Elle  servit  pourtant,  d'après  toute  probabilité,  de 
modèle  à  la  symphonie  à  programme  Calypso  et  Télémaque^ 
que  Rœssler,  dit  Rosetti,  fit  exécuter  à  Paris  en  1791.  Le  même 
auteur  avait  écrit  déjà  en  Allemagne  plusieurs  ouvrages  ana- 
logues, et  l'on  trouve  dans  la  liste  de  ses  productions  une  sym- 
phonie de  la  Chute  de  Phaéton.  Un  autre  compositeur  dont  nous 
avons  cité  le  nom,  Pichel,  avait  écrit  neuf  symphonies  sous  le  titre 
des  Neuf  Muses,  et  trois  autres  sous  celui  des  Trois  Grâces. 

Après  la  Chasse  de  Gossec  et  celle  de  Haydn,  nous  pourrions 

('}  Millin,  Dictionnaire   des  beaux-arts.  Paris,  1806,  t.  II,  art.  Instru- 
mental. 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle.  loq 


rappeler  les  symphonies  de  même  nom  et  de  même  genre  com- 
posées par  Stamitz,  par  Rosetti,  par  Wranicky.  Les  amateurs 
semblaient  ne  pas  s'en  lasser,  et  à  Paris,  l'éditeur  Sieber  seul  en 
publiait  quatre  ou  cinq.  Neubauer,  qui  mourut  en  1795,  paraît 
avoir  été  un  des  premiers  auteurs  des  symphonies  de  batailles, 
auxquelles  les  grandes  guerres  de  la  Révolution  et  de  l'Empire 
devaient  donner  tant  de  sujets  et  tant  de  vogue. 

Il  est  à  peu  près  impossible  aujourd'hui  de  se  rendre  par  soi- 
même  un  compte  exact  du  mérite,  de  la  forme  et  de  la  fidélité 
de  traduction  de  la  plupart  de  ces  symphonies  dramatiques. 
Celles  de  Lacépède  et  de  Rosetti  sur  Télémaque  sont  restées 
inédites,  comme  celles  de  Pichel  sur  les  Neuf  Muses  et  les  Ti^ois 
Grâces.  C'est  à  peu  près  uniquement  sur  celles  de  Dittersdorf 
que  l'on  peut  se  baser  pour  connaître  l'état  de  ce  genre  de 
musique  au  temps  de  Mozart  et  de  Haydn.  Le  succès  des  Méta- 
morphoses fit  d'ailleurs  de  ces  ouvrages  une  sorte  de  modèle,  de 
prototype,  très  probablement  suivi  par  les  contemporains. 

Ditters  de  Dittersdorf,  qui  était  un  homme  de  talent,  mais  d'un 
talent  secondaire,  et  dont  les  petits  opéras  comiques  allemands 
ont  seuls  obtenu  dans  sa  patrie  une  renommée  un  peu  durable, 
n'avait  pas  Tesprit  d'invention  nécessaire  pour  créer  de  nouvelles 
formes  artistiques.^ou  pour  modifier  celles  adoptées  auparavant. 
Il  se  borna  donc  à  couler  ses  symphonies  dramatiques  dans  le 
moule  de  la  symphonie  pure,  allegro,  andante,  menuet,  finale, 
sans  en  changer  l'ordre  ni  le  pian.  Telle  sa  symphonie  des 
Quatre  âges  du  monde;  telle  aussi  celle  qui  a  pour  titre  Actéon  : 
l'allégro  représente  Actéon  chassant  dans  les  bois;  l'andante, 
Diane  au  bain;  c'est  dans  le  traditionnel  menuet  qu'il  a  prétendu 
peindre  Actéon  surprenant  Diane  ;  le  finale,  cela  va  sans  dire,  a 


jjQ  Deuxième  Partie. 


pour   sujet  la  vengeance  de  Diane  et  la  mort  d'Actéon  dévoré 

par  ses  chiens. 

Adapter  des  programmes  différents  à  une  forme  musicale 
invariable,  telle  était  Thabitude  évidemment  défectueuse  de  ces 
musiciens.  Aussi,  malgré  leurs  tentatives  et  leurs  succès,  peut-on 
considérer  la  musique  instrumentale  à  programme  comme  une 
création  de  notre  siècle.  Lorsque  des  musiciens  plus  indépendants 
que  Ditters  de  Dittersdorf  entreprirent  de  composer  des  œuvres 
pittoresques  ou  dramatiques  pour  l'orchestre  seul^  ils  sentirent 
immédiatement  le  besoin  de  créer  des  formes  nouvelles,  dans 
lesquelles  leurs  procédés  descriptifs  pussent  se  développer  plus 
librement.  Alors  naquirent  successivement  l'ouverture  de  concert, 
le  poème  symphonique,  la  suite  d'orchestre  moderne,  formes 
artistiques  aujourd'hui  très  cultivées  et  parvenues  à  une  grande 
élévation,  à  une  grande  hardiesse  de  plan  et  d'idées,  mais  dont 
nous  n'avons  pas  à  nous  occuper  dans  un  travail  consacré  à 
rhistoire  de  la  symphonie  avant  Beethoven. 

C'est  vers  ce  génie  souverain  de  la  musique  instrumentale 
qu'il  nous  faut  maintenant  tourner  toute  notre  attention.  Ce 
n'est  pas  sans  une  crainte  respectueuse  que  l'on  s'approche  de 
ses  sublimes  créations.  Quels  mots  pourront  exprimer,  même 
faiblement,  l'enthousiasme  qu'elles  nous  inspirent?  Ne  vaut-il 
pas  mieux  se  renfermer  dans  une  muette  admiration,  et  renvoyer 
simplement  le  musicien  à  l'étude  de  ces  partitions  dont  aucun 
commentaire  ne  peut  espérer  rendre  les  beautés  ? 

Ces  questions  se  sont  posées  sans  doute  dans  l'esprit  de  plus 
d'un  écrivain;  et  pourtant  combien  l'étude  d'un  tel  génie  est 
attachante  et  instructive',  combien  l'enthousiasme  que  ses  chefs- 
d'œuvre  excitent  en  nous,  à  l'audition,  est  encore  accru  par  leur 


La  Symphonie  au  dix-huitième  siècle. 


1 1  r 


lecture  !  combien,  après  avoir  éprouvé  soi-même  ces  profonds 
sentiments  de  respect  et  d'admiration,  on  a  de  joie  à  les  voir 
partagés  par  la  foule  !  C'est  ce  qui  explique  le  nombre  des  com- 
mentaires publiés  sur  les  symphonies  de  Beethoven.  Maîtres  et 
élèves,    compositeurs   et   chefs  d'orchestre,   amateurs  et  journa- 
listes,  esthéticiens  et  poètes,   ont  tour  à   tour  analysé,  admiré 
et   même   critiqué   ces    œuvres   gigantesques;  les  uns   en  ont 
expliqué  les  procédés,  les  autres  en  ont  raconté  Fhistoire.  Ries 
et  Schindler,  de  Lenz  et  OuHbicheff,  Marx  et  Thayer,  Berlioz 
et  Deldevez,   d'Ortigue   et  Urhan,   Nohl  et  Fétis,  Kastner  et 
Brendel,  Wagner  et  Ambros ,  Burenberg  et  d'Elterlein,  Schu- 
mann  et  Scudo,  Hoffmann  et  George  Sand,  aujourd'hui  encore 
M.  Victor  Wilder,  ont  parlé  d'une  ou   de  toutes  les  sympho- 
nies de  Beethoven,  soit  au  point   de  vue  de  l'histoire  et  de  la 
biographie,  soit  à  celui  de  la  science,  soit  à  celui  de  la  poésie 
et  de  l'impression  ressentie.  Après  tous  ces  auteurs,  nous  ne 
pouvons  espérer  dire  quelque  chose  de  nouveau  sur  des  chefs- 
d'œuvre  si  connus.  C'est  donc  en  nous  aidant  de  leurs  travaux 
que  nous  en  aborderons  l'étude. 


o  irvOv/K^j 


'^^^  ^'^^i^''^^^^ 


TROISIÈME    PARTIE. 


BEETHOVEN. 


PREMIERE    ET    DEUXIEME    SYMPHONIES. 


M 


ozART  en  1788,  Haydn  en  1795,  avaient  écrit  leurs 
dernières  symphonies.  Depuis  ce  temps,  nous  Tavons 
dit,  nul  des  nombreux  maîtres  qui  les  avaient  suivis 
dans  ce  genre  de  composition  n'avait  su  rien  apporter  de  nou- 
veau dans  une  forme  musicale  qui  semblait  arrivée  aux  dernières 
limites  d'intérêt  et  de  puissance  dont  elle  était  susceptible.  Ajouter 
à  Mozart  et  à  Haydn  paraissait  impossible  :  les  continuer  en  les 
imitant  était  la  seule  chose  prévue  et  permise  par  les  amis  de 
l'art.  Cependant  un  homme  se  levait,  qui,  dans  un  cycle  ma- 
gnifique de  neuf  compositions,  allait  faire  franchir  à  la  sym- 
phonie un  espace  presque  aussi  grand  que  celui  qui  avait  séparé 
des  modestes  conceptions  d'Agrell  et  de  Sammartini  les  beaux 
ouvrages  de  Haydn  et  de  Mozart. 

Beethoven  ne  se  révéla  pas  tout  entier  en  un  seul  jour;  mais 
dès  ses  premières  compositions,  la  griffe  du  lion  se  laissait  aper- 
M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  8 


,  j  ,  Troisième  Partie. 


cevoi 


r.  et  causait  à  la  fois  l'étonnemeut  et  la  crainte  des  contem- 


porains. 

«  Que  deviendra  l'art,  s'écriait  Carpani,  et  particulièrement  la 
musique  instrumentale,  maintenant  que  Haydn  n'écrit  plus,  et 
qu'ainsi  se  trouve  fermée  cette  mine  si  féconde  de  trésors?  Ce 
qu'il  deviendra,  eh  !  ne  le  voyez-vous  pas  déjà  en  partie  ?  Atten- 
dez un  peu,  et  vous  le  verrez  encore  davantage.  Il  n'y  a  qu'un 
homme  qui  pourrait  encore  le  soutenir;  et  en  effet/que  ne  serait-on 
pas  en  droit  d'attendre  de  lui  après  son  beau  septuor,  après  ses 
premiers  concertos  pour  le  piano,  ses  premières  symphonies, 
toutes  œuvres  vraiment  remarquables,  dans  lesquelles  il  a  heu- 
reusement fondu  le  style  de  Haydn  avec  celui  de  Mozart  !  Mais 
voudra-t-il  mettre  un  frein  à  son  imagination?  Voudra-t-il 
l'astreindre  à  un  ordre,  la  renfermer  dans  une  juste  mesure  ? 
Voudra-t-il  préférer  le  beau  au  bizarre  (')  ?  » 

C'est  à  trente  ans,  et  déjà  formé  par  de  longues  études  et  par 
de  nombreuses  compositions,  que  Beethoven  termina  sa  première 
svmphonie,  en  lit.  Elle  fut  jouée  à  Vienne  le  2  avril  1800,  dans 
un  concert  011  l'on  exécuta  aussi  le  grand  septuor  ;  le  1 5  décembre 
de  la  même  année,  Beethoven  offrait  ces  deux  ouvrages  à  l'éditeur 
et  compositeur  de  musique  Hofmeister,  qui  les  faisait  paraître 
dans  le  courant  de  1801.  La  symphonie  en  lit  portait  le  titre 
d'op.  2  I. 

C'était  bien  là  Touvrage  dont  Carpani  pouvait  dire  que  le 
style  de  Haydn  était  heureusement  fondu  avec  celui  de  Mozart. 
La  forme  générale,  l'étendue  des  morceaux,  et,  jusqu'à  un  certain 
point,  leur  style,  étaient  en  effet  analogues  aux  modèles  clas- 

(')  CAï^PAm,  Le Haydine.  Milan,  181 2. Traduction  française  par  D.  Mondo. 
Paris,  i838. 


Beethoven.  iib 


siques  de  ces  maîtres.  C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  Berlioz  que  Bee- 
tlioven  n'était  pas  là  (M,  phrase  qui,  comme  on  peut  le  penser,  a 
soulevé  l'indignation  de  plus  d'un  musicographe  allemand,  et 
qui,  en  fait,  n'est  pas  rigoureusement  exacte. 

Si  Beethoven  n'est  pas  là  tout  entier  et  tel  que  nous  l'admirons 
dans  la  symphonie  en  ut  mineur  ou  dans  la  symphonie  en  la.,  il 
se  fait  du  moins  pressentir  bien  nettement,  et  anime  quelques 
parties  de  son  œuvre  d'un  souffle  déjà  puissant.  Examinée  de 
près,  la  symphonie  en  ut  est  une  œuvre  charmante,  qu'entendent 
toujours  avec  plaisir  ceux-là  mêmes  qui  sont  le  plus  familiarisés 
avec  les  sublimes  conceptions  de  Tâgemûr  de  Beethoven.  L'intro- 
duction commence  d'une  manière  originale,  et  dont  Mozart  ni 
Haydn  n'avaient  donné  l'exemple,  par  des  modulations  qui  n'amè- 
nent que  dans  les  dernières  mesures  le  ton  principal,  ut  majeur. 
Le  plan  du  premier  allegro  et  ses  proportions  ne  diffèrent  pas  des 
modèles  classiques  ;  l'ordre  établi  par  Haydn  pour  le  retour  des 
motifs  et  la  succession  des  tonalités  est  respecté  dans  la  première 
et  la  troisième  partie  :  c'est  ce  qui  a  fait  dire,  un  peu  légèrement, 
à  Oulibicheff  ,(-)  que  ce  morceau  était  une  imitation  de  celui  qui 
commence  la  symphonie  en  ut  (Jupiter)  de  Mozart.  Marx  ('^j  n'a 
pas  eu  de  peine  à  réfuter  cette  singulière  proposition,  en  expo- 
sant simplement  l'ordre  de  succession  des  modulations  dans  la 
deuxième  partie  de  chacun  de  ces  deux  morceaux. 

L'andante  en^^  est  la  partie  la  plus  séduisante  de  cette  sym- 
phonie de  Beethoven.  Le  jeune  maître  y  développe  et  y  brode  un 

{')  Berlioz,  Etude  critique  des  symphonies  de  Beethoven  dans  l'ouvrage 
intitulé  :  A  travers  chants. 

(-)  Oulibicheff,  Beethoven,  ses  critiques  et  ses  glossateurs.  Paris,  iSSy. 

(')  Marx,  L.Van  Beethoven^  Leben  und  Schaffen.  Berlin,  1875.  3^  édition, 
2  vol. 


j,5  Troisième  Partie. 


thème  plein  de  grâce.  Sous  le  passage  détaché  en  triolets  des 
premiers  violons,  il  place  un  accompagnement  de  timbales ^/^wo 
dont  aucun  exemple  n'existait  avant  lui.  Une  autre  innovation 
réside  dans  le  mouvement  du  menuet,  allegro  molto  e  vivace, 
qui  fait  pressentir  par  son  allure  nouvelle  le  futur  scherzo.  Le 
rondeau^  partie  la  moins  originale  de  cette  symphonie,  et  dans 
laquelle  Beethoven  se  rapproche  davantage  de  Haydn,  a  été 
qualifié  par  Berlioz,  peut-être  un  peu  sévèrement,  d'  «  enfan- 
tillage musical  ». 

L'orchestre  de  la  symphonie  en  lit  de  Beethoven,  identique  à 
celui  des  dernières  oeuvres  de  Haydn,  comprend,  outre  les  ins- 
truments à  cordes,  deux  flûtes,  deux  hautbois,  deux  cors,  deux 
bassons,  deux  clarinettes,  deux  trompettes  et  timbales. 

Quel  progrès  avons-nous  à  constater  dès  la  deuxième  sym- 
phonie !  Composée  seulement  à  deux  ans  de  distance,  en  1802, 
la  symphonie  en  re,  op.  36,  fut  exécutée  pour  la  première  fois  à 
Vienne  le  5  avril  i8o3,  dans  un  concert  où  l'on  entendit  l'ora- 
torio du  Christ  au  mont  des  Oliviers  et  le  concerto  de  piano  en 
ut  mineur. 

Dans  la  symphonie  en  ré,  «  l'aigle  s'élève  au-dessus  des 
nuages»,  Beethoven  apparaît  dans  toute  la  vigueur  de  la  jeu- 
nesse, avec  sa  riche  fantaisie,  son  originalité,  sa  puissance  et 
ses  qualités  suprêmes  de  facture  et  d'instrumentation. 

«  L'introduction  [largo]  est  un  chef-d'œuvre,  nous  dit  Berlioz. 
Les  effets  les  plus  beaux  s'y  succèdent  sans  confusion  et  toujours 
d'une  manière  inattendue;  le  chant  en  est  d'une  solennité  tou- 
chante, qui,  dès  les  premières  mesures,  impose  le  respect  et  pré- 
pare à  l'émotion.  »  La  forme  classique  est  encore  fidèlement  res- 
pectée; après  trente-quatre  mesures   d'introduction,  Beethoven 


Beethoven»  1 1 7 


rentre  dans  le  ton  de  ré  par  la  dominante  /a,  et  commence  l'allcgro 
con  brio  à  quatre  temps,  dont  les  dimensions  n'excèdent  pas 
celles  des  grands  ouvrages  de  Haydn  et  de  Mozart.  D'un  court 
fragment  du  premier  thème,  Beetiioven  fait  sortir  des  déve- 
loppements admirables. 

Pour  le  larghelto,  en  /a,  que  Kastner  cite  comme  un  modèle 
de  facture,  et  que  Lenz  appelle  «  le  jardin  d'Armide  transplanté 
à  l'orchestre  (  ^  )  »,  Beethoven  abandonne  à  la  fois  les  formes  de  ses 
prédécesseurs  et  celle  qu'il  avait  lui-même  essayée  dans  l'andante 
de  la  symphonie  en  lit.  Un  thème  ravissant  est  reproduit  et  orné 
librement,  selon  la  riche  fantaisie  du  maître.  —  Le  scherzo  en 
ré  n'est  pas  plus  développé  que  quelques  anciens  menuets  ;  mais 
il  a  répudié  à  la  fois  leur  titre  et  leur  caractère.  Le  finale  est 
plein  de  la  même  ardeur.  «  C'est  un  grand  scherzo  à  deux  temps,  » 
dit  Berlioz.  —  «  C'est  le  finale  de  tous  les  finales,  »  dit  Marx. — 
L'instrumentation  de  la  symphonie  en  ré,  qui  compte  le  même 
nombre  de  parties  que  celle  en  iit^Qst  plus  brillante  et  plus  variée. 
Beethoven  n'a  encore  ajouté  aucun  instrument  à  Torchestre  des 
grandes  symphonies  de  Haydn  :  il  sait  déjà  donner  à  son  orches- 
tration un  caractère  plus  puissant  et  plus  complet. 

Toute  classique  que  nous  semble  aujourd'hui  la  symphonie  en 
ré,  elle  était  trop  hardie  dans  ses  formes  et  dans  son  style  pour 
satisfaire  la  généralité  des  musiciens  qui,  comme  Carpani,  atten- 
daient en  Beethoven  un  disciple  fidèle  et  respectueux  des  maîtres 
du  xvni^  siècle.  Les  éloges  que  Beethoven  avait  reçus  pour  son 
septuor  et  sa  première  symphonie  furent  moins  nombreux  pour 
la  seconde,  et  l'on  vit  s'élever  des  critiques  sévères^  exprimées  en 

(')  Kastner,  Coins  d' instrument  atioyi.  —  De  Lenz,  Beethoven  et  ses  trois 
styles.  Paris,  i855,  t.  II. 


iig  Troisième  Partie. 


termes  excessifs.  Dans  le  Journal  du  monde  élégant,  Spazier 
imagina  de  la  comparer  à  un  «  monstre  repoussant,  un  serpent 
blessé,  se  débattant  en  replis  incessants,  qui  ne  veut  pas  mourir, 
et  qui  en  expirant  donne  encore  autour  de  lui  des  coups  furieux 
de  sa  queue  raidie  par  la  mort  » .  La  Ga-^ette  généi^ale  de  musique^ 
de  Leipzig,  qui  faisait  la  pluie  et  le  beau  temps  dans  le  monde 
musical  allemand,  exprima  nettement  le  désir  d'y  voir  opérer  des 
coupures  et  des  corrections  nombreuses  et  considérables. 


SYMPHONIE    HEROÏQUE. 

Peu  d'ouvrages  de  Beethoven  ont  suscité  autant  de  contro- 
verses biographiques  ou  scientifiques,  autant  de  commentaires 
philosophiques  ou  poétiques  que  la  troisième  symphonie,  op.  5  5, 
publiée  en  1806,  sous  le  titre  de  :  Sinfonia  Eroica  per  festeg- 
giare  il sovvenire  di  un  grand'  uomo  (Symphonie  héroïque  pour 
célébrer  le  souvenir  d'un  grand  homme).  Ce  titre  motivé  fut, 
comme  nous  le  verrons,  la  source  de  plus  d'une  erreur  dans  les 
nombreuses  interprétations  qui  en  ont  été  proposées.  Un  exposé 
historique  des  circonstances  dans  lesquelles  cette  symphonie  fut 
composée  est  la  meilleure  préparation  à  son  étude. 

Un  intervalle  moins  long  que  celui  qui  sépare  la  composition 
des  deux  premières  symphonies  de  Beethoven  sépare  la  deuxième 
de  la  troisième.  C'est  en  i8o3  que  le  maître  termina  cet  ouvrage, 
après  y  avoir  pensé  et  travaillé  pendant  plusieurs  années.  La 
Révolution  française,  combattue  par  les  gouvernements  de  l'Eu- 
rope, avait  des  admirateurs  dans  tous  les  pays,  et  Beethoven  était 


Beethoven.  iig- 


du  nombre.  Lecteur  assidu  d'Homère  et  de  Plutarque^  il  s'était 
enflammé  d'une  admiration  particulière  pour  le  génie  du  jeune 
général  Bonaparte,  qu'il  comparait  aux  plus  grands  magistrats 
de  la  République  romaine.  Lorsque,  en  1798,  Bernadotte,  am- 
bassadeur de  France  à  Vienne,  suggéra  au  grand  musicien,  qui 
souvent  exécutait  chez  lui  ses  œuvres  de  musique  de  chambre, 
l'idée  de  composer  à  l'intention  du  premier  consul  un  grand 
ouvrage  symphonique,  Beethoven  se  montra  tout  disposé  à  réa- 
liser ce  projet.  Il  n'y  donna  pourtant  à  ce  moment  aucune  suite, 
et  laissa  partir  Bernadotte  sans  plus  l'en  entretenir  :  ce  n'était  de 
sa  part  ni  indifférence  ni  oubli  ;  malgré  le  nombre  et  l'impor- 
tance des  travaux  qu'il  mit  au  jour  pendant  les  années  suivantes, 
la  symphonie  de  Bonaparte  se  représentait  souvent  à  son  esprit. 
Dans  des  cahiers  de  notes  datant  de  1801,  on  a  retrouvé  des 
esquisses  de  ce  grand  ouvrage,  que  Beethoven  n'entreprit  sérieu- 
sement qu'en  1802,  pendant  un  séjour  à  Heiligenstadt. 

Terminée  dans  les  premiers  mois  de  1804,  la  symphonie  était 
prête  à  partir  pour  Paris,  par  l'entremise  de  l'ambassadeur  de 
France.  C'est  à  Ries,  élève  de  Beethoven  et  témoin  oculaire  des 
scènes  qu'il  raconte,  qu'il  faut  emprunter  le  récit  de  la  colère  de 
Beethoven  et  du  changement  de  titre  : 

«  J'ai  vu  moi-même,  ainsi  que  plusieurs  de  mes  amis  intimes, 
cette  symphonie  écrite  en  partition  sur  la  table;  tout  au  haut  de 
la  feuille  du  titre  était  écrit  le  nom  :  «  Bonaparte,  »  et  tout  en 
bas  :  c(  Luigi  van  Beethoven,  »  et  pas  un  mot  de  plus.  Cette 
lacune  devait-elle  être  remplie,  et  comment  devait-elle  l'être?  Je 
n'en  sais  rien.  Je  fus  le  premier  qui  apportai  à  Beethoven  la  nou- 
velle que  Bonaparte  s'était  déclaré  empereur.  Là-dessus,  il  entra 
en  colère  et  s'écria  :  «  Ce  n'est  donc  rien  qu'un  homme  ordi- 


120  Troisième  Partie. 


tt  naire?  Maintenant,  il  va  fouler  aux  pieds  tous  les  droits  des 
a  hommes.  Il  ne  songera  plus  qu'à  son  ambition.  Il  voudra 
«  s'élever  au-dessus  de  tous  les  hommes  et  deviendra  un  tyran!  « 
11  alla  vers  la  table,  saisit  la  feuille  de  titre,  la  déchira  en  entier 
et  la  jeta  à  terre.  La  première  page  fut  écrite  à  nouveau.  Alors  la 
svmphonie  reçut  pour  la  première  fois  son  titre  :  Sinfonia  eroica. 
Plus  tard,  le  prince  Lobkowitz  acheta  à  Beethoven  cette  com- 
position pour  quelques  années,  pendant  lesquelles  elle  fut  souvent 
exécutée  dans  le  palais  du  prince  (').  a 

Nous  ne  savons  sjr  quelles  bases  Fétis  a  pu  avancer  qu'en 
modifiant  le  titre  de  la  troisième  symphonie,  Beethoven  en  avait 
aussi  changé  le  dernier  morceau  :  pour  l'auteur  de  Fidelio^  un 
tel  travail  eût  duré  des  mois  entiers,  et  Ries,  qui  ne  le  quittait 
pas,  eût  de  toute  évidence  mentionné  un  fait  de  cette  impor- 
tance. Le  manuscrit  original  de  la  symphonie,  qui  appartenait,  il 
y  a  quelques  années,  au  compositeur  Dessauer,  ne  portait  non 
plus  aucune  trace  d'un  remaniement  si  considérable. 

Berlioz  aussi  s'est  trompé  lorsqu'il  a  pris  pour  base  de  son 
commentaire  de  la  troisième  symphonie  le  titre  italien  ajouté 
après  coup  et  dans  un  moment  de  colère  par  l'auteur  de  ce  chet- 
d'œuvre. 

«  On  a  grand  tort,  dit-il ,  de  tronquer  l'inscription  placée  en 
tète  par  le  compositeur.  Elle  est  intitulée  :  Symphonie  héroïque 
pour  fêter  le  souvenir  dun  grand  homme.  On  voit  qu'il  ne 
s'agit  point  ici  de  batailles  ni  de  marches  triomphales,  ainsi  que 
beaucoup  de  gens,  trompés  par  la  mutilation  du  titre,  doivent 
s'y  attendre,  mais  bien  de  pensers  graves  et  profonds,  de  mélan- 

(')  Wegeler  et  Ries,   Notices  biographiques  sur  Beethoven.  Traduction 
miçaise  de  M.  Legentil.  Paris,  1862. 


Beethoven.  121 


coliques  souvenirs,  de  cérémonies  imposantes  par  leur  grandeur 
et  leur  tristesse,  en  un  mot,  de  V  oraison  funèbre  d'un  héros  (  ').  » 

Pour  analyser  d'une  manière  tant  soit  peu  complète  la  sym- 
phonie héroïque,  il  faudrait  vingt  pages  de  texte  et  un  grand 
nombre  d'exemples  de  musique  ;  Marx,  qui  a  tenté  cette  tache 
difficile,  ne  Ta  pas  poursuivie  jusqu'au  bout,  et  a  laissé  de  côté 
le  finale.  Nous  n'entreprendrons  pas  de  recommencer  après  lui 
et  d'achever  cette  analyse;  nous  nous  efforcerons  seulement  de 
faire  sentir  les  innovations  apportées  par  Beethoven  dans  la  forme 
de  la  symphonie  à  orchestre. 

La  première,  et  l'une  des  plus  considérables  de  ces  innovations, 
réside  dans  l'étendue  de  la  composition  entière  :  l'exécution  de  la 
symphonie  héroïque  à  l'orchestre  ne  dure  pas  moins  de  cinquante 
à  cinquante-cinq  minutes,  le  double  du  temps  nécessaire  pour 
jouer  une  des  plus  grandes  symphonies  de  Haydn  ou  de  Mozart. 
Beethoven  avait  prévu  Teffet  qu'une  telle  durée  pourrait  produire 
sur  un  public  peu  accoutumé  à  des  œuvres  de  si  longue  haleine, 
et  il  avait  placé  en  tête  de  sa  partition  l'avertissement  suivant  : 

c(  Cette  symphonie,  étant  plus  longue  qu'une  S}'mphonie  ordi- 
naire, doit  s'exécuter  plutôt  au  commencement  qu'à  la  fin  d'un 
concert,  soit  après  une  ouverture  ou  un  air,  soit  après  un  con- 
certo. Si  on  la  joue  trop  tard,  il  est  à  craindre  qu'elle  ne  produise 
pas  sur  l'auditeur,  dont  l'attention  serait  fatiguée  déjà  par  les 
morceaux  précédents,  l'effet  que  l'auteur  s'est  proposé  d'obte- 
nirC^).» 

(^)A  l'époque  où  Berlioz  publiait  pour  la  première  fois  ses  Études  sur 
Beethoven,  la  biographie  de  ce  grand  maître  était  mal  connue  en  France. 
Lorsque  Berlioz  les  reproduisit  en  1844  dans  son  Voyage  musical,  et  vingt 
ans  plus  tard  dans/1  travers  chants^  le  jour  se  faisait  sur  ces  points  douteux. 

(-)  Celte    recommandation    n'est   qu'à   moitié  suivie  par   les  orchestres 


lai 


Troisième  Partie. 


Comment  Beethoven  avait-il  tellement  outrepassé  les  limites 
habituelles  d'étendue  de  la  symphonie  classique?  Par  une  exten- 
sion considérable  donnée  dans  une  mesure  à  peu  près  égale  à 
chacun  des  quatre  morceaux,  extension  causée  par  des  modifica- 
tions importantes  introduites  dans  le  plan  traditionnel  de  chacun 
de  ces  morceaux.  Ces  modifications  sont  surtout  remarquables, 
en  ce  qui  concerne  la  Symphonie  héroïque,  dans  l'allégro  et  le 
scherzo  ('  '. 

Dans  Tallegro  de  symphonie  de  Haydn  et  de  Mozart,  dont 
nous  avons  exposé  la  charpente  précédemment,  la  partie  la  moins 
développée  était  la  deuxième,  celle  réservée  au  travail  thématique 
et  aux  modulations  :  ce  fut  celle  à  laquelle  Beethoven  donna  le 
plus  de  développements  ;  en  même  temps,  ayant  aperçu  dès 
l'origine  de  ses  travaux  symphoniques  le  côté  faible  de  l'allégro 
de  Haydn,  qui  était  le  peu  d'intérêt  de  la  troisième  partie  bornée 
à  la  répétition  presque  intacte  de  la  première,  Beethoven  s'at- 
tacha à  donner  à  cette  troisième  partie  un  intérêt  et  une  impor- 
tance plus  considérables,  en  y  introduisant  de  plus  longs  déve- 
loppements et  des  épisodes  nouveaux. 

Avec  une  richesse  d'invention  dont  on  n'avait  pas  d'exemple, 
il  multiplia  dans  la  deuxième  et  dans  la  troisième  partie  les  motifs 

trançais,  habituellement  soucieux  de  donner  aux  ouvrages  de  Beethoven  le 
relief  d'une  exécution  supérieure.  Dans  les  concerts  parisiens,  la  Symphonie 
héroïque  est  toujours  exécutée  comme  premier  morceau  du  programme, 
sans  la  faire  précéderd'une  ouverture^qui  préparerait  l'orchestre  etdonnerait 
aux  amateurs  toujours  en  retard  le  temps  d'entrer  et  de  s'asseoir  sans 
troubler  l'exécution  du  chef-d'œuvre. 

(M  L'allégro,  dans  la  symphonie  en  ut,  sans  tenir  compte  des  reprises, 
avait  287  mesures;  dans  celle  en  ré^  325 j  dans  la  troisième  symphonie, 
63o.  —  Le  scherzo,  dans  la  première  symphonie,  avait  i36  mesures;  dans 
la  deuxième,  i3o;  dans  la  troisième,  445. 


Beethoven,  103 


accessoires  les  plus  heureux,  les  modulations  les  plus  ingé- 
nieuses, les  épisodes  les  plus  intéressants,  et  emprunta  aux  for- 
mules du  contre-point,  à  l'imitation  et  à  la  fugue,  des  déve- 
loppements d'une  richesse  inouïe.  En  même  temps  il  variait  à 
l'infini  ses  effets  en  brisant  le  rythme,  en  colorant  l'harmonie,  et 
en  jetant  sur  le  tout  le  charme  d'une  instrumentation  mâle  et 
brillante.  Le  plan  de  l'ancien  allegro  apparaît  sous  ces  magni- 
fiques broderies  comme  un  canevas  sur  lequel  le  maître  jette  des 
couleurs  nouvelles  et  chatoyantes. 

L'intelligence  des  amateurs  de  l'ancienne  symphonie  se  per- 
dait à  le  suivre  dans  ces  développements  imprévus,  et  le  blâme 
était  bien  près  de  suivre  Tétonnement. 

«  A  la  différence  de  Haydn  et  de  Mozart,  Beethoven  semble 
ne  s'imposer  dans  son  travail  aucune  forme,  aucune  symétrie  : 
on  dirait  qu'il  s'abandonne  à  Tinspiration  sans  frein  ni  mesure; 
et  cependant  il  y  a  un  plan  dans  ses  ouvrages,  mais  la  trace  en 
disparaît  sous  la  richesse  et  l'exubérance  des  idées;  elle  se  perd 
dans  la  largeur  des  développements...  ;  nous  concevons  le  fana- 
tisme qu'ils  inspirent  à  certains  artistes  et  amateurs.  Avouons 
pourtant  que  ces  chefs-d'œuvre  ne  sont  pas  sans  taches;  que  dans 
les  ouvrages  du  maître,  il  s'en  trouve  plusieurs  à  peu  près  inin- 
telligibles, plusieurs  fatigants  par  l'incohérence  des  mélodies,  la 
dureté  de  l'harmonie  et  la  prolixité  du  style.  Avertissons  les 
jeunes  gens  que  nul  modèle  n'est  plus  difficile  et  à  la  fois  plus 
dangereux  à  imiter  que  l'homme  dont  le  style  consiste  à  ne  recon- 
naître que  l'inspiration  pour  guide  et  pour  loi  suprême  ^  '  ) .  » 

Ces  lignes  curieuses,  écrites  à   Paris  longtemps  après  la  Sym- 

(')  Beethoven,  par  Monnais,  dans  la  Biographie  Michaud. 


joA  Troisième  Partie. 


yhonie  héroïque,  étaient  l'écho  d'une  opinion  fréquemment 
exposée,  et  dont  nous  aurons  à  citer  plus  d'une  manifestation  soit 
en  Allemagne,  soit  en  France. 

Mais  revenons  à  la  Symphonie  héroïque.,  dont  le  second  mor- 
ceau n'offrait  pas  avec  le  plan  classique  de  moins  grandes  diffé- 
rences que  le  premier. 

La  forme  est  celle  de  la  Marche  funèbre  avec  trio,  suivi  de  la 
reprise  de  la  première  partie;  la  marche  est  en  ut  mineur,  le  trio 
en  2/^  majeur;  la  reprise  de  la  marche  donne  lieu  à  des  développe- 
ments nouveaux,  et  la  terminaison  en  est  neuve  et  saisissante. 
Le  style  grandiose  de  ce  morceau  célèbre  n'a  point  d'équivalent 
dans  les  symphonies  de  Haydn  et  de  Mozart,  et  il  faudrait 
remonter  par  delà  ces  deux  maîtres,  jusqu'à  Bach  et  Haendel, 
pour  trouver  des  exemples  d'une  aussi  austère  et  aussi  grandiose 
simplicité. 

Dans  le  scherzo  de  la  Symphonie  héroïque^  il  ne  subsiste  plus 
de  l'ancien  menuet  que  la  mesure  à  3/4.  Le  rythme  a  pris  une 
allure  nouvelle,  la  forme  s'est  élargie.  Le  troisième  morceau  de 
la  symphonie,  jusque-là  le  moins  considérable,  acquiert  une 
liberté  et  une  importance  qui  lui  permettent  de  prendre  fièrement 
une  place  égale  à  celle  de  ses  trois  aînés.  Bien  que  le  titre  du 
scherzo  ait  été  appliqué  à  des  pièces  instrumentales  par  des 
maîtres  antérieurs  à  Beethoven,  ce  grand  artiste  en  est  bien  véri- 
tablement l'inventeur  :  c'est  même  dans  cette  forme  nouvelle,  et 
qui  n'appartient  qu'à  lui,  qu'il  donnera  souvent  le  plus  libre 
cours  à  son  inépuisable  fantaisie. 

Le  finale  de  la  Symphonie  héroïque  en  est  le  morceau  le  plus 
discuté;  sa  forme  aussi  est  nouvelle;  ce  n'est  plus  l'allégro  ni  le 
rondeau  de  Haydn,  ce  n'est  pas  davantage  la  fugue  de  Mozart  dans 


Beethoven. 


I2D 


la  symphonie  en  ut  :  Beethoven  y  expose  d'abord  un  double 
thème  pour  lequel  il  semble  avoir  eu  un  sentiment  de  prédilec- 
tion, puisque  dans  l'espace  de  quelques  anne'es  il  ne  l'a  pas 
employé  moins  de  quatre  fois;  dans  le  finale  du  ballet  de  Promé- 
thée;  dans  les  variations  pour  piano,  op.  35  ;  dans  une  contre- 
danse; dans  le  finale  de  la  troisième  symphonie  (M;  —  puis  il  le 
traite  en  variations  tour  à  tour  gracieuses  et  brillantes  ;  vers  la 
fin  du  morceau,  il  reprend  le  ton  épique  dans  un  poco  andante 
admirable,  puis  il  conclut  par  une  coda  pleine  de  feu. 

Les  innovations  de  formes^  apportées  par  Beethoven  dans  sa 
troisième  symphonie,  étaient  bien  faites,  il  faut  en  convenir 
pour  surprendre  ses  contemporains.  D'après  un  récit  dont  la 
source  ne  nous  est  pas  connue,  cette  création  grandiose,  exécutée 
chez  le  prince  Lobkowitz,  n'y  aurait  obtenu  d'abord  qu'un 
succès  négatif;  Topinion  du  prince  compositeur,  Louis-Ferdi- 
nand de  Prusse,  qui,  l'ayant  entendue  une  fois,  sollicita  du 
prince  Lobkowitz  une  nouvelle  audition,  aurait  seule  éclairé  les 
amis  de  Beethoven  sur  la  valeur  de  Touvrage  qu'on  venait  de 
leur  faire  entendre.  Lorsqu'elle  fut  publiée,  en  1806^  la  Sym- 
phonie héroïque  trouva  dans  le  monde  musical  allemand  un 
accueil  sévère.  La  Galette  générale  de  musique,  de  Leipzig, 
prononça  à  son  égard  l'arrêt  suivant  : 

(^)  Un  des  derniers  biographes  français  de  Beethoven,  pour  n'avoir  ouvert 
aucune  de  ces  quatre  compositions,  a  commis  une  erreur  assez  plaisante, 
en  écrivant  que  «l'auteur  s'y  était  re'péte'  avec  une  complaisance  unique,  il  est 
vrai,  dans  son  œuvre,  mais  fâcheuse,  puisque /<^  Marche  funèbre  reproduisait 
le  finale  du  ballet  de  Pi'ométhée,  et  que  ce  finale  avait  d'abord  été  tiré  d'un 
recueil  de  contredanses,  etc.  »  .  Une  marche  funèbre  reproduisant  le  finale 
d'un  ballet  ou  d'une  contredanse  serait  quelque  chose  de  très  curieux.  — 
Voir  M™'=  AuDLEY,  Beethoven,  sa  vie  et  ses  œuvres^  dans  le  Correspondant  de 
juin,  août  et  octobre  1866. 


12(3  Troisième  Partie. 


«  C'est  à  proprement  parler  une  fantaisie  très  développée, 
hardie  et  sauvage.  Elle  ne  manque  pas  de  passages  beaux  et 
frappants,  mais  très  souvent  elle  paraît  s'égarer  et  manquer 
d'ordre.  Il  y  atrop  d'antithétique  et  de  bizarre;  ce  qui  rend  diffi- 
cile de  saisir  Tensemble  et  la  fait  manquer  d'unité.  » 

Il  est  de  fait  que  la  Symphonie  héroïque  de  Beethoven  fut 
longtemps  mal  comprise  et  mal  exécutée  en  Allemagne;  Brendel 
avoue  que  la  compréhension  complète  des  œuvres  de  Beethoven 
dans  sa  patrie  ne  date  tout  au  plus  que  de  i83o.  Wagner 
s'exprime_,  au  sujet  de  l'exécution  de  la  troisième  symphonie  en 
particulier,  dans  des  termes  très  curieux  : 

((  Denis  Weber,  à  Prague,  l'appelait  tout  crûment  une  chose 
sans  nom.  C'est  bien  simple  :  cet  homme  ne  connaissait  que 
Tallegro  de  Mozart;  c'était  exactement  avec  la  mesure  de  cet 
allegro  qu'il  faisait  jouer  la  Symphonie  héroïque  aux  jeunes 
gens  de  son  Conservatoire;  et  il  suffisait  d'entendre  une  pareille 
exécution  pour  donner  pleinement  raison  à  Denis  Weber.  Or^ 
nulle  part  ailleurs  on  ne  la  jouait  autrement,  et  si  bien  qu'on  ne 
la  joue  pas  autrement  encore.  Elle  est  presque  partout  accueillie 
par  des  applaudissements  enthousiastes;  cela  vient  surtout  de  ce 
que,  depuis  plusieurs  dizaines  d'années,  cette  musique  est  de 
plus  en  plus  étudiée  en  dehors  des  exécutions  orchestrales^  et 
notamment  au  piano,  et  que,  par  divers  chemins  détournés, 
elle  arrive  à  faire  prévaloir  son  irrésistible  puissance,  ainsi  que 
la  manière  également  irrésistible  dont  cette  puissance  se  mani- 
feste. Si  cette  planche  de  salut  ne  lui  avait  été  jetée  par  le  destin, 
et  s'il  ne  tenait  qu'à  ces  messieurs  nos  maîtres  de  chapelle,  c'en 
serait  fait  de  notre  plus  noble  musique  (').  » 

(';  Wagner,  De  la  direction  de  l'Orchestre,  t.  IX  de  ses  Œuvres  corn- 


Beethoven. 


127 


L'exécution  de  la  Symphonie  héroïque  offrait  d'ailleurs  des 
difficultés  assez  nombreuses  pour  dérouter  les  orchestres  habi- 
tués aux  faciles  symphonies  de  Pleyel,  de  Wanhal,  de  Gyrovetz, 
même  à  celles  de  Haydn  et  de  Mozart.  Ries  raconte  qu'un  jour, 
en  dirigeant  le  premier  morceau  de  sa  grande  composition, 
Beethoven  lui-même,  arrivé  aux  grands  accords  en  rythme  brisé 
de  la  seconde  partie,  entraîna  tout  l'orchestre  dans  une  si  com- 
plète erreur,  qu'il  fallut  reprendre  depuis  le  commencement.  — 
Un  autre  passage  de  la  même  partie  donna  lieu  à  un  incident 
aussi  curieux;  il  s'agit  de  cette  entrée  du  cor,  qui,  dans  la 
seconde  partie  de  l'allégro,  un  peu  avant  la  rentrée  du  thème 
principal  complet,  fait  entendre  les  premières  notes  de  ce  thème, 
M2Z  bémol,  sol,  mi  bémol,  si  bémol,  pendant  que  les  premiers  et 
les  seconds  violons  tiennent  les  deux  notes  la  bémol,  si  bémol, 
fragment  de  l'accord  de  septième  sur  la  dominante  de  mi  bémol  : 

Violino  19  j 


m 


n~ 


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Corno. 


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VioloneeUo. 


«  A  la  première  répétition  de  cette  symphonie,  répétition  qui 
fut  terrible,  raconte  Ries,  mais  où  le  cor  fit  bien  son  entrée, 
j'étais  près  de  Beethoven,  et  croyant  qu'oai  s'était  trompé,  je  lui 
dis  :  «  Maudit  corniste!  ne  pouvait-il  pas  compter? —  Cela 
sonne  abominablement  faux  î  »  Je  crois  que  je  fus  bien  près  de 

pûtes.  Traduction  française  de  M.  de  Charnacé.  {Musique  et  musiciens,  t.  II. 
Paris,  1873.) 


I 


j  28  Troisième  Partie. 


recevoir  un  soufflet.  Beethoven  a  été  longtemps  à  me  par- 
donner. » 

De  vives  discussions,  qui  ne  sont  pas  encore  closes,  se  sont 
élevées  au  sujet  de  cette  rentrée  du  cor;  considérant  ce  passage 
comme  défectueux,  un  éditeur  français  le  corrigea,  en  substi- 

« 

tuant  un  sol  au  la  bémol  des  seconds  violons.  Nous  n^avons  pas 
à  reproduire  ici  les  arguments  produits  en  faveur  de  l'une  ou  de 
l'autre  version  :  le  témoignage  de  Ries  prouve  que  cet  effet  était 
voulu  par  Beethoven;  on  l'a  donc  rétabli  dans  les  éditions 
modernes.  Vis-à-vis  d'un  maître  comme  Beethoven,  toute  correc- 
tion ne  semblerait-elle  pas  un  blasphème  ? 

Il  y  a  trois  cors  dans  l'orchestre  de  la  Symphonie  héroïque  ; 
c'est  le  seul  instrument  que  Beethoven  ait  ajouté  dans  ce  grand 
ouvrage  à  ceux  dont  il  s'était  servi  dans  ses  deux  premières 
symphonies. 

11  nous  reste  à  parcourir  les  principaux  textes  poétiques  ou 
philosophiques  que  Ton  a  cru  découvrir  dans  la  Symphonie 
héroïque,  ou  que  l'on  a  du  moins  tenté  d"y  appliquer.  Nous  avons 
déjà  fait  voir  l'erreur  de  Berlioz,  causée  par  le  titre  ajouté  par 
Beethoven.  —  Le  commentaire  de  d'Ortigue  se  rapproche  de 
celui  de  Berlioz  (').  —  Marx  s'est  efforcé  de  concilier  une  fiction 
poétique  avec  le  premier  titre  fixé  par  Beethoven  et  avec  le  carac- 
tère propre  de  chaque  morceau.  ^ 

Dans  le  premier  morceau,  il  voit  se  dérouler  les  péripéties 
d'une  bataille  idéale,  telle  qu'elle  est  disposée  à  l'avance  dans 
l'esprit  du  héros  victorieux  ;  les  différents  incidents  du  combat 
sont  figurés  par  les  thèmes  principaux  et  leurs  développements; 

(')  D'Ortigue,  Article  d'avril  i833,  reproduit  dans  le  volume  le  Balcon  de 
V Opéra.  Paris,  i833. 


Beethoven.  129 


la  terminaison  avec  le  retour  du  premier  motif  est  le  triomphe  de 
la  pensée  du  conquérant. -La  Marche  funèbre  est  pour  Marx 
l'image  de  la  nuit  étendant  ses  ombres  sur  le  champ  de  bataille 
jonché  des  cadavres  de  ceux  qui  sont  morts  pour  la  gloire;  dans 
le  scherzo,  dont  le  thème  initial  lui  rappelle  une  chanson  militaire 
des  bords  du  Rhin  : 


H"  'r  rr-tr^ 


r- 


il  voit  les  réjouissances  du  soldat  après  la  victoire  ou  son  retour 
vers  la  patrie.  Le  finale,  c'est  la  paix  glorieuse  consacrant  les 
victoires  du  héros.  —  Griepenkerl  voit  dans  le  passage  fugué  du 
premier  morceau,  où  Marx  découvrait  les  épisodes  d'une  bataille, 
r  Entrée  duXIX"  siècle  (M.  —  Wagner,  dont  le  programme  pour 
la  troisième  symphonie  a  obtenu  beaucoup  de  renom  en  Alle- 
magne, prend  le  titre  d'héroïque  dans  un  sens  plus  général,  et 
cherche  une  explication  plus  abstraite  que  celle  de  Marx.  Selon 
l'auteur  de  Lohengriu,  V  «  homme  complet  »  est  le  héros  incarné 
dans  la  symphonie  de  Beethoven. 

c(  Le  fond  artistique  de  l'œuvre  est  formé  de  tous  les  sentiments 
divers  et  profondément  marqués  d'une  individualité  à  laquelle 
rien  de  ce  qui  est  humain  n'est  étranger,  et  qui  démontre  com- 
ment, après  les  plus  sincères  études  de  toutes  les  nobles  passions, 
elle  parvient  à  unir  dans  sa  nature  la  tendresse  la  plus  sentimen- 
tale avec  la  force  la  plus  énergique.  La  tendance  vers  ce  résultat 
est  l'action  héroïque  de  l'œuvre....  «  La  force,  tel  est,  d'après 

(')  Griepenkerl,  Das  Musikfest,  oder  die  Beethovener, 

M.  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  9 


Troisième  Partie. 


Wagner,  le  sentiment  dominant  dans  cette  symphonie  ;  ,1  nous 
montre,  dans  le  premier  morceau,  la  force  matérielle,  arrivant  a 
,a  puissance  destructive,   et  semblable,  dans  ses  orgueilleuses 
manifestations,  «  à  un  Titan  qui  lutte  avec  les  dieux  »;  la  force 
dans  la  douleur,  la  force  dans  la  joie,   la  force  dans  1  amour, 
résument  les  sentiments  que  Wagner  découvre  dans  les  autres 
parties  de  la  symphonie.  Dans  le  double  thème  du  finale   il  voit 
l'élément  humain  et  l'élément  féminin,  unissant  la  tendre  déli- 
catesse à  la  puissante  énergie;  dans lepoco  andante,  c'est  l'amour 
qui   parle  «  avec  une  noble  et  tendre  sérénité,  d'une  manière 
d-abord  douce  et  caressante,  s'elevant  peu  à  peu  jusqu'aux  sen- 
timents les  plus  ardents,  et  s'emparant,  à  la  fin,  du  cœur  humain 

tout  entier...  (M  ». 

Quelle   que    soit  l'ingéniosité  ou   la  poésie  de    pareils   pro- 
grammes, leur  diversité  même  est  faite  pour  nous  inspirer  a 
leur  égard  quelque  méfiance.  Pour  mettre  en  garde  le  lecteur 
contre  les  interprétations  littéraires,  qu'il  nous  suffise  de  rap- 
peler cette  anecdote  relative  à  la  belle  sonate  de  piano  de  Beetho- 
ven, op.  8i  ;  le  maître  l'avait  intitulée  :  les  Adieux,  F  Absence  et 
le  Retour;  bientôt  plusieurs  textes  avaient  été  produits  par  des 
littérateurs  qui  voyaient  avec  certitude  dans  cette  sonate  la  dou- 
leur, la  tendresse,  la  joie  de  deux  amants  séparés,  puis  réunis; 
l'examen  du  manuscrit  original  fit  tomber   un  beau  jour  tous 
ces  romans;  on  y  lisait,  de  l'écriture  du  maître  :   Les  Adieux, 
pour  le  départ  de  S.A.  1.  Varchiduc  Rodolphe,  le  4  mai  1809.... 

;-)  Le  commentaire  de  la  Symphonie  héroïque,  de  Wagner,  dont  nous  ne 
connaissons  pas  de  traduction  française,  a  été  inséré  d'abord  dans  le  ^r  vol- 
de  la  Neue  Zeitschrift  fur  Musik,  et  ensuite  reproduit  au  tome  V  des 
Gesammelte  Schriften  und  Dichtiingen. 


Beethoven, 


oi 


Lq  Retour,  pour  l'arrivée  de  S.   A.    I.  l'archiduc  Rodolphe,  le 
3o  janvier  1810  ('). 

QUATRIÈME    ET    CINQUIÈME    SYMPHONIES. 

La  quatrième  symphonie  de  Beethoven,  en  si  bémol,  op.  Gc, 
est  Tobjet  d'une  indifférence  flagrante  de  la  part  du  public  et 
même  de  beaucoup  de  musiciens.  On  peut  s'en  convaincre,  non 
seulement  en  lisant  les  jugements  portés  sur  cette  œuvre  par 
quelques-uns  des  plus  sincères  admirateurs  du  maître,  mais  aussi 
en  jetant  un  regard  rétrospectif  sur  les  programmes  des  concerts 
parisiens  de  musique  classique,  où  elle  figure  plus  rarement 
qu'aucuse  autre. 

Cependant,  en  lisant  l'œuvre  elle-même,  nous  ne  pouvons 
découvrir  la  cause  de  cette  indifférence.  Sans  doute,  Beethoven 
nous  apparaîtra  plus  grand  dans  la  symphonie  avec  chœurs,  dans 
celle  en  /<^,  dans  celle  en  ut  mineur  ;  mais  la  symphonie  en  si 
bémol  nous  semble  mériter  au  moins  une  attention  égale  à  celle 
qu'obtiennent  les  deux  premières.  Nous  ajouterons  que  si  elle  ne 
s'impose  pas  à  l'esprit  par  une  grandeur  analogue  à  celle  de  la 
Symphonie  héroïque,  elle  est  pourtant  supérieure  à  celle-ci  sous 
certains  rapports  de  facture,  et  dénote  un  progrès  des  facultés  de 
l'auteur.  Sans  introduire  dans  l'orchestre  aucun  iniitrument  nou- 
veau, Beethoven  enrichit  ses  effets  dans  des  proportions  surpre- 
nantes, en  faisant  sortir  de  l'ombre,  où  les  précédents  maîtres  les 
avaient  laissés,  des  instruments  dignes  d'un  rôle  plus  important. 

(•-)  Jahn,  Gesammelte  Aufsat:[e  ûberMusik.  Fragment  cité  par  Hnnslick  : 
Du  Beau  dans  la  Musique.  Traduction  française,  p.  iGi. 


j32  Troisième  Partie. 


Manié  avec  la  même  hardiesse,  le  rythme  apporte  aussi  des  res- 
sources plus  variées.  Les  auteurs,  même  les  moins  bien  disposés 
pour  cette  production,  lui  reconnaissaient  au  moins  ces  qualités, 
qui  tiennent  à  l'essence  de  l'art  : 

«Dans  la  quatrième  symphonie  se  montre  jusqu'à  Tévidence 
la  préoccupation  de  Beethoven  à  cette  époque,  qui  était  de  con- 
cilier autant  que  possible  ses  propres  inventions  avec  ce  qui 
était  généralement  connu  et  aimé  dans  les  formes  transmises  par 
ses  prédécesseurs.  Malgré  tout  le  charme  des  mélodies  et  du 
rythme,  malgré  toute  la  perfection  de  la  facture,  et  particulière- 
ment de  l'instrumentation,  il  manque  à  cette  œuvre  la  puissance 
irrésistible  d'une  idée  nouvelle,  qui  est  la  marque  des  autres 
créations  de  Beethoven.  Le  maître  peut  dans  cette  œuvre  avoir 
prouvé  de  la  manière  la  plus  complète  son  habileté  technique  ; 
un  progrès  important  de  toutes  ses  facultés  artistiques  peut  même 
y  avoir  été  accompli  :  mais  on  n'y  trouve  pas  une  révélation 
profonde  des  choses  de  l'esprit  et  des  choses  humaines  en  géné- 
ral, et  de  là  il  résulte  que  l'intérêt  de  cette  œuvre  est  moins  vif 
que  dans  la  Symphonie  héroïque  ou  dans  celle  en  iit  mineur, 
lesquelles  sont  certainement  des  monuments  dans  l'histoire  de 
l'esprit  humain  (*).  » 

Il  est  facile  de  comprendre,  d'après  ces  dernières  lignes,  que  si 
l'écrivain  allemand  dédaigne  la  symphonie  en  si  bémol,  c'est  sur- 
tout parce  qu'il  ne  peut  pas  y  découvrir  ni  même  y  appliquer  un 
texte  littéraire  ou  philosophique.  Il  en  est  de  cette  symphonie  un 
peu  comme  de  celles  de  Mozart,  où  les  plus  subtils  commen- 
tateurs étaient  forcés  de  reconnaître  l'absence  complète  de  pas- 

(')  L.  NoHL,  Beethoven's  Leben. 


Beethoven. 


i33 


sions.  Cependant  on  a  voulu  découvrir  dans  la  symphonie  en  ./ 
bémol  un  poème  d'amour,  et  l'on  a  donné  pour  texte  au  pre- 
mier morceau  quelques  vers  de  Shakespeare  :  «Ah!  si  la  musique 
est  l'aliment  de  l'amour,  continuez  de  jouer!..  « 

La  principale  innovation  de  forme  que  Ton  remarque  dans  la 
symphonie  en  si  bémol  réside  dans  le  plan  du  troisième  morceau 
Nous  avons  vu  quel  élargissement  Beethoven  avait  fait  subir  à 
l'ancien  menuet,  et  comment  il  en  avait  abandonné  même  le 
titre,  en  le  remplaçant  par  celui  de  scherzo.  Dans  la  quatrième 
symphonie,    où    il    s'éloigne    pourtant   encore    davantage    du 
menuet  tel  que  Haydn  et  Mozart  l'avaient  traité,  Beethoven  en 
reprend  le  titre,  qu'il  adapte  à  un  morceau  beaucoup  plus  étendu 
et  d'une  forme  plus  nouvelle  encore  que  celle  du  scherzo  de  la 
Symphonie  héroïque: 


Minuetto,  allegro 

'ui'uace. 
l'"  reprise,  20  m. 
2^        —       70  m. 


Trio^  Un  pocop'ih 
lento. 

85  mesures. 
\tempo,4mesur. 


MinueUo^  Allegro 
'vî'uace, 

90  mesures. 
(Corne  la.) 


4  • 

Trio.,  Un  pocopiù 

lento . 

85  mesures. 

.V  tempo,4mesur. 

(Corne  2".) 


Coda^  Allegro 

'v'i-vace. 

5i  mesures. 


^  Nous  retrouverons  dans  la  symphonie  en  la  ce  double  retour 
d'un  trio  plus  lent. 

^  Si,  dans  la  quatrième  symphonie,  les  dimensions  du  scherzo 
étaient  plus  considérables  que  dans  les  précédents  ouvrages  du 
maître,  par  compensation  il  avait  moins  développé  le  premier 
morceau  et  le  finale.  Berlioz  a  analysé  le  premier  morceau  d'une 
manière  qui  ne  nous  permet  pas  de  recommencer  après  lui  ; 
l'adagio,   ainsi    que  l'a  dit    le    maître   français,  est  impossible 


j3.  Troisième  Partie. 


à  décrire  :  sa  beauté  pure  et  noble,  la  perfection  de  sa  forme  et 
de  sa  facture  sont  sans  doute  ce  qui  rappelait  à  Schumann  la 
Grèce  antique  dans  cette  symphonie.  Le  finale,  dans  l'examen 
duquel  Berlioz  n'est  pas  entré,  offre,  principalement  dans  sa 
seconde  partie,  de  charmantes  modulations,  et  se  termine  par 
quelques  mesures  plus  lentes,  pleines  de  grâce  et  de  fantaisie. 
Dans  instrumentation  de  la  symphonie,  on  a  remarqué  l'emploi 
de  procédés  dont  nul  exemple  ne  se  rencontre  dans  les  œ  ivres 
antérieures  d'aucun  maître,  et  qui,  depuis,  ont  été  fréquemment 
et  heureusement  reproduits:  telle  est  Funion  dans  les  parties 
d'instruments  à  cordes,  du  pi^iicato  avec  le  col  arco  (M-  Les 
timbales  jouent  un  rôle  capital  dans  le  magnifique  crescendo  du 

premier  morceau. 

Composée  en  1806,  exécutée  pour  la  première  fois  en  1807,  la 
symphonie  en  si  bémol  fut  publiée  en  1808.  Cette  même  année, 
le  22  décembre,  Beethoven  faisait  exécuter  dans  un  seul  concert 
la  cinquième  symphonie,  en  lit  mineur,  et  la  sixième,  en  fa, 
portant  le  titre  de  Pastorale.  Ces  deux  créations  célèbres,  dans 
lesquelles  beaucoup  d'écrivains  ont  vu  l'apogée  du  génie  de 
Beethoven,  sont,  de  toutes  les  symphonies  de  l'auteur  de  Fidelio, 
les  plus  connues  de  la  masse  du  public. 

On  a  trouvé  des  esquisses  pour  la  symphonie  en  lit  mineur 
dans  les  cahiers  de  Beethoven  de  l'année  1804;  d'après  ses  bio- 
graphes, ce  fut  dans  l'espace  compris  entre  les  mois  d'avril  1807 
et  de  décembre  1808  que  le  maître  travaillai  plus  sérieusement  à 
ce  grand  ouvrage.  On  le  voit  par  ces  dates,  Beethoven  n'entendait 
plus  la  symphonie  à  la  manière  des  musiciens  du  siècle  précédent; 

(')  Lavoix  fils,  Histoire  de  V instrumentation. 


Beethoven.  i33 


Haydn  et  Mozart  eux-mêmes  semblaient  improviser  leur  plus 
grandes  compositions  instrumentales.  Beethoven,  qui  selon 
Schindier  travaillait  trois  mois  à  une  sonate  de  piano,  méditait 
trois  ans  sur  une  symphonie,  ne  livrant  rien  au  hasard,  et, 
malgré  ses  dons  incomparables  d'invention,  travaillant  sans 
relâche  pour  ne  rien  produire  d'imparfait.  Toute  sa  vie,  il  mit 
en  pratique  ces  belles  paroles,  que_,  tout  jeune  encore,  il  avait 
écrites  dans  ses  études  d^harmonie  : 

«  Tandis  que  tout  est  soumis  à  l'influence  du  temps  et  malheu- 
reusement à  la  mode,  le  vrai,  le  bon  restent  seuls  ce  qu'ils  sont, 
et  jamais  on  ne  portera  sur  eux  une  main  audacieuse.  Faites  donc 
ce  qui  est  bien,  marchez  avec  courage  vers  un  but  qu'on  n'atteint 
jamais  parfaitement:  perfectionne:{  jusqii' à  votre  dernière  heure 
les  dons  que  la  bonté  divine  vous  a  départis,  et  ne  cessez  jamais 
d'apprendre.  La  vie  est  courte  et  la  science  éternelle  (  '  .  » 

Si,  dans  la  quatrième  symphonie,  Beethoven  s'était  préoccupé 
de  concilier  la  forme  classique  avec  l'indépendance  de  son  génie, 
dans  la  cinquième  il  n^hésite  pas  à  créer  pour  des  pensées  nou- 
velles une  forme  nouvelle,  et  qui  ne  procède  que  de  sa  propre 
inspiration;  il  fond  le  scherzo  avec  le  finale,  auquel  il  donne  une 
grandeur  épique;  il  invente  pour  l'adagio  un  plan  différent  de 
ceux  qu'il  avait  suivis  dans  ses  quatre  précédentes  symphonies; 
l'allégro,  premier  morceau  de  la  symphonie  en  iit  mineur,  se 
rapproche  davantage  de  l'allégro  classique;  il  est  supérieur  par  sa 
concision  énergique  au  premier  morceau  de  la  Symphonie  héroï- 
que ;  et  si  vous  voulez  juger  par  vous-même  des  progrés  accom- 
plis dans  la  forme  musicale  de  la  symphonie,  ouvrez,  en  regard 

(')  Beethoven,  £'?z<ie5  ou  Traité  d harmonie,  Qtc.  Traduction  française  par 
Fétis.  Paris,  i833. 


i36  Troisième  Partie. 


de  ce  premier  morceau,  tel  allegro  de  Haydn  qu'il  vous  plaira  de 
choisir.  Comme  nous,  vous  admirerez  dans  Touvrage  du  vieux 
maître  le  charme,  la  bonhomie  des  thèmes,  la  clarté  de  l'harmo- 
nie et  de  l'orchestration,  Téle'gante  symétrie  des  périodes;  dans 
la  symphonie  de  Beethoven,  vous  serez  saisi,  captivé,  par  cette 
grandeur,  cette  fougue  fiévreuse  et  magnifique,  cette  hardiesse  dans 
toutes  les  parties  de  Tart,  celte  puissance  incomparable  d'invention 
et  d'efïet.  L'eussiez-vous  entendue  vingt  fois,  si  vous  retournez 
l'écouter,  vous  ressentirez  une  fois  de  plus,  dans  son  intégralité, 
l'impression  que  vous  a  fait  éprouver  sa  beauté  sublime,  et  chaque 
fois,  votre  esprit,  s'opprochant  davantage  du  génie  du  maître, 
découvrira  de  nouveaux  sujets  d'admiration. 

a  Si  souvent  qu'on  l'entende  dans  les  salles  publiques  ou  privées, 
elle  exerce  toujours  sur  tous  les  âges  une  puissance  invariable, 
comme  ces  phénomèmes  de  la  nature  qui,  si  fréquemment  qu'ils 
se  reproduisent,  nous  remplissent  toujours  de  crainte  et  d'éton- 
nement  (') .  » 

Beethoven  appelle  au  premier  rang  des  instruments  considérés 
jusque-là  comme  accessoires  et  qui  ne  servaient  qu'à  renforcer 
les  tutti,  à  asseoir  l'harmonie  sur  des  bases  solides:  aux  lourdes 
contre-basses,  il  donne  cet  étrange  et  puissarit  trait  du  trio  de  son 
scherzo  ;  aux  timbales,  il  confie  le  rôle  essentiel  dans  un  des  pas- 
sages les  plus  étonnants  de  son  œuvre;  il  introduit  aussi  dans  Tor- 
chestredes  instruments  nouveaux,  le  contrebasson,  dont  il  avait 
tiré  de  si  beaux  effets  dans  Fidelio,  et  les  trois  trombones  qui 
viennent  donner  un  éclat  magnifique  aux  grands  accords  du 
finale. 

(')  ScHUMANN,  Gesammelte  Schriften  iiber  Musik  imd  Musiker. 


Beethoven. 


i37 


Beaucoup  de  critiques  et  d'historiens  ont  senti  le  danger  et  la 
difficulté  inhérents  à  une  analyse  de  la  symphonie  en  ut  mineur, 
et  parmi  les  plus  fervents  admirateurs  du  maître,  plusieurs  ont 
renoncé  à  tenter  cette  tâche  ingrate;  chacun  sentait  d'avance  que 
de  telles  beautés  étaient  trop  au-dessus  de  la  parole  écrite,  pour 
qu  on  pût  espérer  les  dépeindre  d'une  manière  digne  d'elles. 
D'autres  écrivains,  qui  avaient  abordé  courageusement  l'analyse 
des  précédentes  symphonies  de  Beethove::i,  se  sont  contentés,  pour 
la  cinquième,  de  reproduire  le  commentaire  d'un  autre,  en  l'agré- 
mentant de  réflexions  destinécîs  à  en  faire  comprendre  l'inanité  (^  ) . 

Plus  hardie,  plus  écrasante  que  les  quatre  premières  sympho- 
nies de  Beethoven,  la  cinquième  surprit  beaucoup  d'esprits  et 
sembla  dépasser  les  bornes  de  leur  intelligence  artistique.  Ce  n'est 
pas  seulement  des  amateurs,  des  écrivains  de  profession^  que 
nous  entendons  parler  ici  :  plusieurs  musiciens,  qui  étaient  eux- 
mêmes  ou  qui  passaient  pour  être  novateurs  dans  d'autres  bran- 
ches de  Tartdes  sons,  se  firent  remarquer  parmi  les  critiques  les 
plus  sévères.  Le  plus  célèbre  d'entre  eux,  Weber,  l'auteur  futur 
du  Freischiit^  et  d'Obéron,  avait  déjà  condamné  la  Symphonie 
héroïque,  dans  une  fantaisie  humoristique  où  tous  les  instruments 
d'un  orchestre  en  rébellion  se  calmaient  à  la  seule  menace  de 
leur  faire  exécuter  l'œuvre  nouvelle  de  Beethoven;  quelques 
années  après,  dans  une  lettre  du  21  mars  18 10,  adressée  à  l'éditeur 

(')  C'est  ainsi  que  Dûrenberg  reproduit  de  nombreux  passages  de  l'analyse 
de  Berlioz,  traduite  en  allemand,  et  parseme'e  par  lui,  de  la  manière  la  plus 
spirituelle,  de  points  d'interrogation,  et  de  délicates  plaisanteries  dans  le 
genre  de  celle-ci  :  «  Berlioz  :  le  trio  est  occupe'  par  un  trait  de  basses...  dont 
la  lourde  rudesse  fait  trembler  sur  leurs  pieds  les  pupitres,  et  ressemble  assez 
aux  ébats  d'un  éléphant  en  gaieté...  (Dûrenberg):  Pourquoi  pas  un  chameau 
à  deux  bosses  ?  » 


j38  Troisième  Partie. 


N^egeli,  de  Zurich,  Weber  exprimait  en  termes  plus  sérieux  Téloi- 
gnement  que  lui  inspiraient  les  créations  de  son  illustre  contem- 
porain : 

«  Vous  semblez  voir  en  moi,  d'après  mon  quatuor  et  mon  caprice, 
un  i:i:itateurde  Beethoven.  Ce  jugement,  très  flatteur  pour  Bee- 
thoven, ne  m'est  pas  du  tout  agréable.  Premièrement,  je  hais  tout 
ce  qui  porte  la  marque  de  Timitation,  et  secondement,  je  diifère 
trop  de  Beethoven  dans  mes  vues  pour  que  je  puisse  jamais  me 
rencontrer  avec  lui.  Le  don  brillant  et  incroyable  d'invention  qui 
l'anime  est  accompagné  d'une  telle  confusion  dans  les  idées,  que 
ses  premières  compositions  seules  me  plaisent,  tandis  que  les  der- 
nières ne  sont  pour  moi  qu'un  chaos,  qu'un  effort  incompréhen- 
sible pour  trouver  de  nouveaux  effets,  au-dessus  desquels  brillent 
quelques  célestes  étincelles  de  génie  qui  font  voir  combien  il  pou- 
vait être  grand  s'il  eût  voulu  maîtriser  sa  trop  riche  fantaisie  (  '  ) .  » 
Comme  l'auteur  à'Eiiryanthe  et  du  Freischiit^,  Fauteur  de 
Faust  et  de  Jessonda,  le  violoniste  et  compositeur  Spohr,  ne  com- 
prit pas  la  symphonie  en  ut  mineur;  sans  donner  à  son  opinion 
sur  cet  ouvrage  autant  de  publicité  que  Weber  à  la  sienne,  Spohr 
écrivait  dans  ses  mémoires,  en  sortant  d'un  concert  ou  il  avait 
entendu  la  symphonie  en  ut  mineur  : 

«  Avec  beaucoup  de  beautés  détachées,  elle  ne  forme  pas  un 
ensemble  classique.  Il  manque  particulièrement  au  thème  du 
premier  morceau  la  dignité  qui,  d'après  mon  sentiment,  est  tou- 
jours nécessaire  au  commencement  d'une  symphonie.  Cela  mis  à 
l'écart,  je  reconnais  que  ce  thème,  court  et  facile  à  saisir,  est  très 
approprié  à  des  développements  thématiques,  et  qu'il  est  lié  par  le 

(')  Lettres  de    Gluck  et  de  Weber,  traduites   par  M.  de  Charnacé.  Paris, 
1870. 


i 


Beethoven. 


1^9 


compositeur  avec  les  autres  idées  principales  d'une  manière  ingé- 
nieuse et  produisant  de  beaux  effets.  L'adagio  en /a  bémol  contient 
de  très  belles  parties,  maisces  marches  et  ces  modulations,  quoique 
toujours  très  riches,  se  répètent  trop  souvent  et  finissent  par  être 
fatigantes.  Le  scherzo  est  original  au  possible,  et  a  un  véritable 
coloris  romantique  ;  mais  le  trio,  avec  sa  tapageuse  course  des 
basseSj  est  pour  mon  goût  beaucoup  trop  baroque.  Le  dernier 
morceau,  avec  son  vacarme  qui  ne  veut  rien  dire,  me  satisfait 
encore  moins:  le  retour  du  scherzo  dans  le  milieu  est  pourtant 
une  idée  si  heureuse,  qu'on  en  doit  bénir  le  compositeur.  Quel 
dommage  que  le  vacarme  qui  recommence  détruise  si  vite  cette 
impression  i  '   !  » 

Dans  les  symphonies  de  Spohr,  ayant  pour  titres  :  l'Élément 
terrestre  et  VEléimnt  divin  dans  la  vie  humaine^  —  Sjnnyhonie 
en  style  historique,  —  la  Consécration  de  la  Musique,  —  dont 
nous  parlerons  peut-être  un  jour,  nous  trouverons  sans  doute 
les  modèles  d'  «  un  bel  ensemble  classique  »  et  de  ce  la  dignité 
nécessaire  au  commencement  d'une  symphonie  ».  Si  cela  est, 
nous  nous  empresserons  d'en  faire  part  aux  amis  de  la  musique 
instrumentale;  en  attendant,  nous  sommes  tenté  de  répéter  ces 
mots  ajoutés  par  Marx  au  jugement  de  Spohr  :  ce  Les  grands 
génies  peuvent  comprendre  les  petits  talents,  mais  le  contraire  est 
impossible.  »  D'autant  plus  que  Spohr  n'est  pas  le  dernier  musi- 
cien que  nous  ayons  à  citer  parmi  les  détracteurs  delà  sym.phonie 
en  ut  mineur. 

C'est  un  fait  connu  qu'en  France  on  fut  longtemps,  non  seu- 
lement à  comprendre,  mais  à  connaître,  même  d'une  manière 

{'')  Spohr,  Selbstbiographie,  fragment  cité  par  Marx. 


140  Troisième  Partie. 


superlicielle,  les  ouvrages  de  Beethoven.  Habeneck,  on  le  sait, 
fut  l'artiste  qui  introduisit  chez  nous  les  symphonies  de  l'au- 
teur de  FideliOj  et  qui  en  re'pandit  le  goût  parmi  les  musiciens 
français.  Sa  tache  fut  rude,  et  il  rencontra  d'abord  plus  d'un 
obstacle.  Comme  les  Allemands,  les  Français  furent  d'abord  plus 
surpris  que  charmes,  et  comprirent  assez  mal  l'auteur  de  la  Sym- 
phonie héroïque;  relégué  au  deuxième  ou  au  troisième  rang  parmi 
les  compositeurs  symphonistes,  Beethoven  fut  moins  bien  traité 
que  Pleyel  par  un  critique  qui  lui  reprochait  de  «  manquer  sou- 
vent de  naturel  et  de  ce  beau  et  grand  savoir  que  l'on  remarque 
dans  les  vrais  modèles  (')  «.  Le  compositeur  Berton,  apôtre  de 
la  correction  académique,  parlait  au  nom  de  la  science  :  «  Bee- 
thoven, le  fougueux  Beethoven,  par  la  hardiesse  de  ses  concep- 
tions, sut  produire  dans  ses  symphonies  des  effets  jusqu'alors 
inconnus,  et  si  quelquefois  l'oreille  est  offensée  par  quelques 
bizarreries  harmoniques,  les  chants  les  plus  mélodieux  viennent 
bientôt,  en  la  charmant,  lui  faire  oublier  les  aberrations  du 
génie;  chez  ce  grand  compositeur,  tout  est  génie.  Les  règles  sont 
souvent  méprisées  par  lui  ;  mais  toujours  il  sait  tiouver  son 
excuse  dans  des  effets  pittoresques  et  extraordinaires;  aussi  Bee- 
thoven ne  peut  ni  ne  doit  faire  école;  le  génie  ne  peut  s'imiter; 
il  faut,  en  éditant  ses  fautes,  se  borner  à  l'admirer  (-).  » 

Fétis,  non  moins  dogmatique,  parlait  au  nom  du  goût  dans 
ces  lignes  écrites  sur  la  symphonie  en  ut  mineur  : 

«  Quel  dommage  que  tant  de  beautés  de  tous  genres  soient 
quelquefois  altérées  par  des  divagations  dont  l'effet  est  presque 

{' ]  Encyclopédie  méthodique  [voir  p.  o3  le  jugement  porté  sur  Pleyel  par 
le  même  auteur). 

(-)  Encyclopédie  moderne,  art.  Symphonie,  par  Berton. 


Beethoven.  j,j 


toujours  de  refroidir  l'auditeur  au  moment  où  son  enthousiasme 
est  porté  au  plus  haut  point.  La  solitude  dans  laquelle  Beethoven 
a  presque  toujours  vécu,  par  suite  de  son  caractère  peu  sociable, 
est  sans  doute  favorable  au  génie,  qui  se  détériore  dans  le  monde 
en  se  façonnant  à  ses  conventions;  mais  aussi  elle  est  nuisible  au 
goût,  qui  ne  se  forme  que  dans  la  société,  et  qui  ne  résulte  que 
de  l'observation  des  sensations  de  ceux  qui  nous  entourent.... 
Le  scherzo   qui    amène  la    marche    est   un  chef-d'œuvre   d'un 
bout  à  l'autre.  Phrases  pleines  de  sentiment,  de  goût  et  d'élé- 
gance, conduite  neuve  et   piquante  des  idées,  instrumentation 
ravissante,  tout  est  réuni  dans  ce  morceau  parfait,  qui  se  ter- 
mine par  un  effet  prodigieux,  celui  de  cette  marche  gigantesque, 
digne  des  héros  d^Homère.  Si  cette  marche  n'avait  que  les  dimen- 
sions ordinaires  des  morceaux  de  ce  genre,  l'auditoire  n'aurait 
pas  le  temps  de  respirer  depuis  le  commencement  du  scherzo. 
Mais,  après  le  plus  magnifique  début,  une  suite  d'idées  vagues, 
d'imitations  sèches  et  scolastiques,  de  modulations  hasardées  et 
sans  charme  viennent  diminuer   peu  à  peu  le  plaisir  qu'on  a 
ressenti  ;  la  reprise  même  de  la  marche  ne  produit  plus  un  effet 
aussi  satisfaisant  que  la  première  fois,  et  le  morceau  finit  encore 
trop  tard.  Ces  défauts,  qui  se  reproduisent  dans  la  plupart  des 
ouvrages  de   Beethoven  et  qui  accompagnent   toujours  les  plus 
grandes  beautés,  prouvent  que,  s'il  est  incontestablement  un 
homme  de  génie,  et  même  d'un  génie  immense,  ce  n'est  point 
un  homme  de  goût  j^).  » 

V)^  FÉTis,  Revue  musicale,  t.  IV,  p.  5i6.  D'excellents  raisonnements 
ont  ete  opposés  à  ces  jugements,  et,  en  ce  qui  concerne  cette  marche  finale, 
nous  rappellerons  quelques  lignesde  M.  Deldevez  sur  la  seconde  attaque  du 
majeur  :  «  ...  l'intention  du  maître  n'a  pas  été  de  recommencer  avec  simi- 
litude l'entrée  si  admirablement  ménagée,  et  en  même  temps  si  grandiose,  de 


Troisième  Partie. 
142 


Or,  comme,  selon  ce  qui  résulte  des  termes  de  Fétis,  Beethoven 
ne  pouvait  concilier  et  réunir  le  goût  et  le  génie  (puisque  le 
génie  se  détériore  dans  la  société,  et  que  le  goût  se  perd  dans  la 
solitude),  nous  n'avons  qu'à  le  remercier  et  à  l'admirer  davantage 
d'avoir  préféré  le  génie. 

Si  nous  avons  reproduit  tant  de  jugements  critiques  sur  le 
maître  que  nous  aimons,  c'est  qu'il  nous  a  paru  utile  de  faire 
voir  comment  la  longue  habitude  de  la  symphonie  classique  et 
l'admiration  légitime  pour  Haydn  et  Mozart  avaient  rendu  les 
musiciens  et  le  public  exclusifs  et  injustes  envers  le  plus  grand 
c^énie  de  la  musique  instrumentale.    De  ces  critiques,  dont  le 
temps  a  fait  justice,  ne  nous  indignons,  ne  nous  étonnons  cepen- 
dant  pas  outre   mesure.    Beethoven  ,  dans   ses   cinq  premières 
symphonies,  avait  tellement  élargi  la  forme,  tellement  enrichi 
l'harmonie,  tellement  coloré  Tinstrumentation,  qu'il  était  facile 
à  des  admirateurs  des  œuvres  limpides  et  poétiques  de  Haydn  et 
de  Mozart  d'être  éblouis,  aveuglés  par  une  lumière  si  nouvelle; 
nous-méme,  si  nous   ne   trouvons  plus  dans  les  hardiesses  de 
Beethoven  que  des  sujets  d'étude  et  d'admiration,  c'est  que  nous 
avons  été  familiarisé  avec  elles  dès  l'enfance;  pour  comprendre 
un  tel  génie,  il  fallait  plus  que  l'effort  dune  seule  génération  i^). 

la  marche  triomphale  j  mais  bien  de  laisser  concevoir  à  l'auditeur  le  désir 
et,  plus  encore,  Tattente  de  la  reproduction  du  même  eftet.  Mais,  après  en 
avoir  fait  naître  l'idée,  tout  à  coup  Beethoven  coupe  court  et,  par  un 
crescendo  que  son  peu  de  durée  rend  formidable,  arrive  comme  un  tonnerre 
à  cette  seconde  explosion  anticipée....  » 

(^)  Nous  n'avons  pas  cru  devoir  parler  dans  ce  travail  des  discussions 
soulevées  par  des  fautes  d'impression  découvertes  dans  la  symphonie  en 
ut  mineur  (scherzo),  dans  la  symphonie  pastorale  (  premier  morceau),  dans 
la  symphonie  en  si  bémol  (premier  morceau),  non  plus  que  dans  la  sympho- 
nie twsol  mineur,  de  iVlozart  (andante).  Pour  ces  questions  spéciales,  nous 


Beethoven.  j.3 


SYMPHONIE    PASTORALE,    SEPTIÈME    ET    HUITIÈME    SYMPHONIES. 

Dans  une  œuvre  d'un  caractère  tout  différent  de  celui  de  la 
symphonie  en  ut  mineur,  Beethoven  se  mettait  en  quelque  sorte 
à  la  portée  d'un  plus  grand  nombre  d'auditeurs,  non  pas  en 
répudiant  ses  facultés  géniales  ou  les  procédés  hardis  de  sa 
science,  mais  en  les  adaptant  au  style  plus  accessible  de  la  mu- 
sique descriptive. 

La  symphonie  pastorale  n'excita  point  les  murmures  que  sa 
sœur  aînée  avait  fait  naître;  conçue  dans  un  style  incontestable- 
ment moins  élevé  que  la  Symphonie  héroïque,  que  la  symphonie 
en  ut  mineur,  elle  fut  immédiatement  mieux  accueillie,  et  au- 
jourd'hui même  que  Beethoven  est  généralement  connu  et  com- 
pris, elle  est  encore  sa  création  orchestrale  la  plus  populaire 
parmi  les  amateurs  :  nous  en  avons  vu  qui  se  doutaient  à  peine  de 
l'existence  de  sa  neuvième  symphonie,  qui  jamais  ne  mettaient 
les  pieds  dans  une  salle  de  concert,  mais  qui  faisaient  exception 
en  faveur  de  la  Symphonie  pastorale;  tout  juste  comme  ces  autres 
amateurs  pour  qui  les  Huguenots,  Guillaume  Tell  et  Don  Juan 
sont  lettre  close,  mais  qui,  traditionnellement,  mènent  leur 
famille  à  la  Dame  Blanche. 

A  Dieu  ne  plaise  que  nous  essayions  de  dénigrer  un  chef- 
d'œuvre   comme  la   Symphonie  pastorale;  nous  en   admirons 

renvoyons  le  lecteur  aux  ouvrages  suivants:  Fét-is,  article  sur  la  symphonie 
en  ut  mineur,  dans  le  journal  le  Temps,  àc  février  i83o.  —  Marx,  Beethoven, 
Lebenund  Schaffen,  t.  II,  p.  74-81.  —  Schumann,  article  de  la  Neue  Zeit- 
schrift  fùv  Miisik,  année  1841,  reproduit  dans  les  Gesammelte  Schriften 
liber  Miisik,  t.  II,  p.  228-238  (symphonies  en  si  bémol,  pastorale  et  sym 
phonie  de  Mozart).  —  Deldevez,  Curiosités  musicales. 


, . .  Troisième  Partie. 


autant  que  n'importe  qui  le  charme  mélodique,  la  puissance  des- 
criptive, la  hardiesse  de  tormes,  la  coquetterie  de  l'instrumenta- 
tion, la  science  des  effets  et  la  délicieuse  poésie;  mais  nous  ne 
croyons  pas  faire  injure  au  maître  en  mettant  au-dessus  d'elle 
des  créations  plus  abstraites,  plus  idéales^  plus  sublimes  :  la 
symphonie  avec  chœurs,  la  symphonie  en  /a,  la  symphonie  en 

lit  mineur. 

Comme  nous  Pavons  dit  au  Chapitre  précédent,  la  Symphonie 
pastorale  et  celle  en  ut  mineur  furent  exécutées  dans  la  même 
séance,  le  22  décembre  1808;  il   paraît  que  dans  Torigine  ces 
deux   ouvrages  portaient  des  numéros  différents  de  ceux  sous 
lesquels  le  maître  les  publia  en  1809;  la  cinquième  symphonie 
en  ut  mineur,  op.  67,  était  désignée  comme  sixième;  la  sixième, 
pastorale,  en/c7,  op.  68,  portait  le  titre  de  cinquième  symphonie. 
Composées   dans  les   mêmes  années,   ces  deux  créations  mon- 
traient le  génie  du  maître  sous  deux  aspects  tout  à  fait  différents 
et  presque  opposés;  le  seul  rapport  apparent  était  une  ressem- 
blance de  forme  :  dans  chacune  des  deux  symphonies,  le  scherzo 
réuni  avec  le  finale  ne  formait  qu'un  seul  morceau,   et  la  com- 
position  entière   se    trouvait   matériellement   divisée    en   trois 
parties  au  lieu    de  quatre.    Mais    si  la   forme  générale   offrait 
quelque  ressemblance,  le  plan  de  chaque  morceau  différait  dans 
les   deux   symphonies.  L'instrumentation  n'était  pas   non  plus 
identique:  Beethoven,  dans  la  Symphojiie  pastorale  (orage  et 
finale),  appelait  à  lui  la  petite  flûte;  il  abandonnait  en  revanche 
le  contrebasson  employé  dans  la  symphonie  en  ut  mineur,  et  au 
lieu  des  trois  trombones  dont  il  s'était  servi  dans  son  pompeux  1 
finale,  il   n'en  plaçait  que  deux  dans  l'orage  de  la  Symphonie 
pastorale. 


I 


Beethoven. 


143 


Il  existe  deux  programmes  écrits  par  le  maître  lui-même  pour 
sa  sixième  symphonie,  programmes  offrant  peu  de  dissem- 
blances; Tun  était  imprimé  sur  les  feuilles  distribuées  dans 
la  salle  du  concert,  Tautre  était  inscrit  sur  la  partition  manu- 
scrite : 


Programme  du  Concert  : 

1.  Sentiments    agréables    éveil  le' s 

dans  le  cœur  de  l'homme  par 
l'aspect  de  la  campagne. 

2.  Scène  au  bord  du  ruisseau. 

3.  Réunion    joyeuse    de    campa- 

gnards, 

4.  Tonnerre  et  tempête. 

5.  Sentiments    joyeux    et    remer- 

ciements h  la  Providence  après 
la  tempête. 


Partition  : 

Eveil  de  sensations  sereines  à  l'as- 
pect de  la  campagne. 


Orage,  tempête.  —  Chant  du  Berger. 
Sentiments  joyeux  et  reconnais- 
sants après  l'orage. 


En  outre,  Beethoven  avait  écrit  sur  la  partition  :  Souvenirs 
de  la  campagne j  et  au-dessous  :  «  Plutôt  l'expression  de  l'im- 
pression reçue,  que  la  peinture.  »  —  Comme  on  peut  le  penser, 
les  commentateurs  n'ont  pas  manqué  d'amplifier  et  de  broder 
ces  quelques  lignes  de  programme  :  n'était-ce  pas  pour  eux  une 
occasion  rare  d'étaler  les  ressources  de  leur  esprit  ?  Aussi,  depuis 
ceux  qui  nous  ont  montré  dans  la  Symphonie  pastorale  un  bour- 
geois bavarois,  citadin  de  quelque  petite  ville,  allant  passer  son 
dimanche  à  la  campagne,  avec  sa  femme,  ses  enfants  (et  sans 
doute  un  panier  de  provisions,  car  l'Allemand  ne  poétise  ni  ne 
philosophe  à  son  aise  quand  il  est  à  jeun),  jusqu'à  ceux  qui, 
faisant  parler  toutes  les  voix  de  la  nature,  se  sont  lancés  dans  un 
vague  panthéisme  —  il  s'est  produit  tout  un  cycle  de  commen- 
taires littéraires,  qu'il  serait  fastidieux  de  passer  en  revue. 
Puisque  programme  il  y  a,  le  mieux  est  de  s'en  tenir  à  celui  de 

M,  Brenet.  —  Hist.  de  la  Symphonie.  10 


146 


Troisième  Partie. 


Beethoven,  et,  s'il  s'agit  de  l'expression  de  sentiments  humains, 
de  chercher  plutôt  ceux  du  maître.  Beethoven,  selon  Ries,  son 
élève  se  moquait  souvent  des  minuties  descriptives  de  certaines 
œuvres  musicales  :  entre  autres,  des  deux  grandes  compositions 
vocales  de  Haydn,  la  Création  et  les  Saisons.  C'est  sans  doute 
dans  une  pensée  analogue  qu'il  avait  écrit  en  tête  de  sa  Sym- 
phonie pastorale  :  «  Plutôt  l'expression  de  l'impression  reçue, 
que  la  peinture.  « 

La  symphonie  pastorale  de  Beethoven  montre  C2  qu'un  génie 
puissant  peut  introduire  de  hardiesse,  de  poésie,  de  grandeur 
dans  la  musique  descriptive.  La  symphonie  en  la  nous  présente 
le  maître  revenu  au  pur  idéal  de  la  musique  d'orchestre  la  plus 
élevée  et  la  plus  abstraite.  Quelque  grand  qu'il  nous  soit  apparu 
dans  la  symphonie  en  lit  mineur,  il  n'avait  pas  encore  dit  le  der- 
nier mot  de  son  génie.  La  symphonie  en  la  est  le  lien  qui  réunit 
le  grandiose  chef-d'œuvre  en  iit  mineur  à  cet  autre  chef-d'œuvre 
plus  grandiose  et  surtout  plus  colossal  encore,  la  neuvième  sym- 
phonie. 

Mis  en  goût  par  le  programme  de  la  symphonie  pastorale, 
les  glossateurs  se  donnèrent  bientôt  carrière  sur  la  symphonie  en 
la.  Il  est  vraiment  instructif  de  comparer  leurs  textes,  et  de  les 
voir,  en  défendant  chacun  son  commentaire,  attaquer  celui  de 
son  voisin  par  les  raisons  mêmes  qu'il  serait  facile  de  retourner 
contre  eux  :  de  Lenz  se  moque  d'Oulibicheff  ;  Marx  rétorque 
Lenz,  d'Elterlein  s'en  prend  à  Alberti,  etc.  De  fait,  la  confusion 
règne  :  Tun  affirme  que  Beethoven  a  voulu,  dans  sa  septième 
symphonie,  écrire  une  nouvelle  symphonie  pastorale;  l'autre 
penche  pour  une  seconde  symphonie  héroïque.  Dans  l'ensemble 
de  l'ouvrage,   Wagner    voit  l'apothéose  de  la   danse;    Alberti 


Beethoven.  j  .„ 


[Galette  musicale  de  Berlin),  la  contre-partie  de  la  Symphonie 
héroïque,  une  peinture  de  la  joie  de  l'Allemagne  délivrée  du 
joug  français;  Nohl,  une  fête  chevaleresque;  Marx,  l'image  d'un 
peuple   méridional,    vaillant    et  guerrier,    tel    que  les  anciens 
Maures  d'Espagne;  un  autre   (écrivant  dans  la  Cœcilia),  une 
noce  de  village  :  cette  idée  a  été  reprise  plusieurs  fois,  et  même 
imprimée  sous  forme  de  programme  dans  une  ancienne  édition 
de  la  symphonie  en  /a  (^j  ;  —  si  l'on  prend  les  morceaux  séparé- 
ment, les  textes  seront  à  peu  près  aussi  bien  d'accord  l'un  avec 
l'autre  rjDans  l'andante,  Schumann,  paraphrasant  la  Cœcilia, 
verra  l'office  du  mariage  d'un  villageois  et  d'une  villageoise  dont 
il  donnera  même  le  nom  ;  d'Ortigue,  une   procession  dans  une 
vieille  basilique  ou  dans   les  catacombes;    Durenberg,   le  rêve 
d'amour  d'une  belle  odalisque;  —  le  finale,  ce  sera  une  bataille 
de  géants,  ou  bien  des  guerriers  du  Nord  rentrant  dans  leur 
patrie  après  le  combat,  ou   bien  une   fête  de  Bacchus,  ou  bien 
l'orgie  (^/c)  des  villageois  après  la  noce;  Oulibicheff  nous  dit 
que  dans  ce  finale  Beethoven  a    dépeint  une  orgie  populaire, 
pour  exprimer  le  dégoût  que  lui  inspiraient  de  telles  fêtes. 

Schindler,  le  biographe  et  l'ami  des  dernières  années  du 
maître,  a  nié  formellement  plusieurs  de  ces  programmes,  entre- 
autres  celui  de  la  noce  de  village.  Nous  ne  perdrons  pas  notre 
temps  à  les  traduire  ni  à  les  réfuter  :  leur  diversité  seule  nous 
semble  un  argument  assez  péremptoire  à  leur  opposer.  Depuis 
les  premières  pages  de  ce  travail,  noua  croyons  avoirfsuftisam- 
ment  exposé  notre  foi  en  une  beauté  musicale  pure,  inhérente 

(  '  )  Ce  programme  indique  pour  le  premier  morceau  l'arrivée  des  viliageois 
pour  le  deuxième,  la  bénédiction  nuptiale;  pour  le  troisième,  le  cortège  de 
la  mariée,  et  pour  le  finale,  le  festin  de  noce. 


148 


Troisième  Partie. 


aux  sons  et  à  leurs  combinaisons.  La  musique  vocale,  l'opéra 
qui  s'adjoint  la  parole,  entre  en  lutte  avec  la  poésie,  qu'il  peut 
vaincre  par  une  puissance  d'effet  incomparablement  plus  grande, 
et  aussi  par  une  faculté  plus  complète  d'exprimer  les  sentiments 
profonds  du  cœur  :  la  symphonie  répudie  le  concours  de  tout 
autre  art,  on  ne  peut  la  comparer  ni  à  la  poésie  ni  à  la  peinture; 
seule,  l'architecture  approche  de  son  idéalisme  sublime. 

Quand  nous  pénétrons  dans  ces  vastes  monuments  que  nous 
ont  transmis  les  âges  passés,  nul  autre  sentiment  que  celui  d'une 
admiration  émue,  d'un  étonnement  profond,  d'un  respect  reli- 
gieux, ne  nous  saisit;  le  Httérateur,  artiste  ou  critique,  qui 
voudra  nous  décrire  ces  chefs-d'œuvre,  n'aura  pas  à  s'inquiéter 
des  sentiments  que  l'architecte  a  éprouvés  ou  a  voulu  faire 
éprouver  au  public  lorsqu'il  a  élevé  son  édifice  ;  il  nous  parlera 
seulement  du  génie  de  cet  architecte,  il  nous  vantera  sa  science, 
son  invention;  au  moyen  de  termes  spéciaux  de  l'art  dont  il 
décrit  un  des  plus  beaux  spécimens,  il  s'efforcera  de  faire  passer 
devant  nos  yeux  les  formes  générales  et  les  détails  d'ornemen- 
tation du  monument,  de  nous  donner  une  idée  de  la  hardiesse 
de  ses  dimensions  et  du  fini  de  son  exécution  :  ne  demandons 
pas  autre  chose  au  musicien  qui  essaye  de  nous  faire  partager 
l'enthousiasme  qu'il  éprouve  pour  les  symphonies  de  Beetho- 
ven; à  côté  de  son  livre,  ouvrons  les  partitions  du  maître,  et 
tâchons  de  les  connaître,  de  les  aimer,  de  les  admirer  comme 
des  manifestations  sublimes  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  noble  et  de 
plus  idéal  dans  l'intelligence  humaine. 

Si  grand,  si  neuf  que  Beethoven  se  soit  montré  à  nous  dans 
ses  six  premières  symphonies,  la  marche  ascendante  de  son  génie 
continuait   toujours,  et  atteignant  dans  la  septième  une  cime 


Beethoven.  149 


plus  élevée  encore,  il  semblait,  pour  beaucoup  de  ceux  qui 
levaient  les  yeux  vers  lui,  se  perdre  dans  les  nuages,  au  moment 
où  il  approchait  le  plus  de  Tinfini. 

Le  progrès  accompli  par  lui  dans  la  symphonie  en  la  réside 
dans  une  indépendance  plus  complète  de  l'imagination  de 
l'artiste,  dans  une  élévation  plus  grande  encore  du  style,  dans 
une  originalité  plus  puissante  d'idées  et  de  rythmes.  L'intro- 
duction est  déjà  magnifique;  le  maître  la  relie  à  l'allégro  par 
quelques  réponses  d'instruments  où  la  mesure  à  6/8  apparaît 
comme  en  hésitant,  pour  s'affirmer  enfin  dans  le  motif  principal. 
Quel  parti  merveilleux  Beethoven  tire  de  ce  premier  motif!  «  Il  le 
scinde,  il  le  démembre,  il  le  déjoint,  pour  le  reconstruire  pièce  à 
pièce,  pour  le  présenter  sous  toutes  faces,  les  unes  obscures,  les 
autres  brillantes,  les  autres  dans  des  demi-teintes,  comme  les 
formes  du  kaléidoscope.  Il  le  rapetisse,  l'amincit,  il  le  grossit 
tour  à  tour;  vous  croyez  voir  une  baguette  légère  et  flexible  aux 
mains  de  l'enchanteur.  Regardez  bien..., c'est  une  massue  (^)....  » 
—  Et  la  fin  de  ce  merveilleux  morceau,  de  quelle  étrangeté 
grandiose  n'est-elle  pas  enveloppée,  avec  son  grondement 
obstiné  des  contrebasses  ! 

L'allégretto  de  la  symphonie  en  la  échappe  aussi  bien  à  l'ana^ 
lyse  que  l'andante  de  la  symphonie  en  ut  mineur.  Ici,  c'est  par 
sa  simplicité,  son  uniformité,  que  le  rythme  nous  impressionne. 
Le  violoncelle,  auquel  Beethoven  avait  confié  déjà  des  passages 
si  importants  dans  le  scherzo  du  septuor,  dans  l'adagio  de  la 
symphonie  en  ut  mineur,  est  ici  chargé  d'un  rôle  qu'il  n'avait 
jamais  eu  à  remplir  ni  chez  Mozart  ni  chez  Haydn.  Le  grand 


('  )D'Ortigue,  Le  Balcon  de  l'Opéra. 


1 5o  Troisième  Partie. 


scherzo  de  la  symphonie  en  la,  qui  par  sa  forme  générale  rappelle 
le  troisième  morceau  de  la  symphonie  en  si  bémol,  lui  est  bien 
supérieur  par  la  liberté  de  l'allure  et  la  beauté  de  la  pensée.  Le 
finale,  plein  d'un  entrain  qui  semblerait  l'apanage  delà  jeunesse, 
nous  révèle  l'âge  mûr  de  Beethoven  par  sa  facture  merveilleuse. 

La  svmphonie  en  la,  op.  92,  terminée  le  i  3  mai  1 8 1 2,  exécutée 
sous  la  direction  du  maître  le  8  décembre  i8i3,  ne  fut  publiée 
qu'en  1816.  Ceux  qui  en  avaient  compris  la  grandeur  furent 
d'autant  plus  étonnés  à  l'audition  ou  à  la  lecture  de  la  huitième 
symphonie,  en /a,  op.  93,  que  Beethoven  avait  achevée  presque 
en  même  temps  (octobre  i8i2),fait  exécuter  le  27  février  1814 
et  publiée  en  1816.  Les  dimensions,  la  forme,  le  style  différaient 
tant  delà  septième  symphonie^  qu'un  tel  étonnement  était  par- 
faitement fondé. 

Dans  la  huitième  symphonie,  plus  d'introduction  majestueuse, 
de  développements  imprévus  :  un  vif  allegro  à  3/4,  composé  de 
deux  thèmes  délicats  et  joyeux;  plusd'andante  aux  formes  gran- 
dioses, au  caractère  austère  et  noble  :  un  allegretto  scherzando 
à  2/4,  de  81  mesures  seulement,  petit  bijou  de  grâce  et  de  finesse; 
plus  de  scherzo  :  un  menuet  dans  la  forme  classique,  avec  son 
trio,  ses  courtes  proportions.  Ce  retour  au  menuet  fut  pour  les 
admirateurs  de  Beethoven  la  surprise  la  plus  complète.  Lenz, 
dans  le  style  qui  lui  est  propre  et  avec  assez  peu  de  révérence 
pour  une  forme  musicale  qui  en  somme  avait  autrefois  enveloppé 
de  petits  chefs-d'œuvre,  parle  ainsi  de  la  symphonie  tnfa  : 

«  Cette  symphonie  est  un  problème  pour  la  critique.  On  ne 
peut  pas  ne  pas  convenir  que  le  menuet,  ce  tenace  locataire  de 
la  symphonie  de  Haydn,  de  Mozart,  n  y  ait  été  réinstallé  au 
logis;  que  Beethoven  n'y  abandonne  le  grand  scherzo,  le  scherzo 


Beethoven.  i5 


sans  limites  réelles,  le  scherzo  libre,  pour  en  revenir  au  bon- 
homme de  menuet  d'autrefois,  en  attachant  toutefois  au  chapeau 
du  petit  rentier  une  plume  éclatante  de  sauvage^  dans  le  solo 
de  trompette.  « 

Marx  qui  s'était  beaucoup  moqué  d'Oulibichefï,  parce  que 
Tamateur  russe  avait  écrit  que  la  symphonie  en  si  hévaol  faisait 
pendant  à  la  symphonie  en  r<?,  Marx  commet  une  erreur  ana- 
logue (puisque  à  son  avis  il  y  a  erreur),  en  plaçant  la  sym- 
phonie en  fa  en  regard  de  celle  en  si  bémol,  en  reconnaissant 
entre  elles  «  le  lien  de  la  sympathie  »,  et  en  analysant  cette 
huitième  symphonie  immédiatement  après  la  quatrième. 

Si  par  ses  dimensions  plus  restreintes,  par  le  retour  au  menuet^ 
la  huitième  symphonie  se  rapproche  des  premières  compositions 
orchestrales  de  Beethoven,  elle  appartient  bien  aux  années 
de  maturité  du  maître  par  tous  les  détails  de  sa  facture  et  en 
certaines  parties  par  le  caractère  même  de  la  mélodie.  C'est  dans 
le  finale  surtout  que  la  date  de  composition  de  cet  ouvrage 
s'affirme  :  Beethoven  manie  ici  et  superpose  les  dessins  rythmi- 
ques avec  une  aisance  et  une  maestria  dont  il  n'avait  pas 
encore  donné  d'exemples  si  frappants. 

Dans  les  dix  années  qui  suivirent  la  composition  des  septième 
et  huitième  symphonies,  Beethoven, ainsi  qu*on  l'a  fait  remarquer 
avant  nous,  livra  peu  d'œuvres  importantes  à  la  publicité;  à 
Texception  de  la  messe  solennelle,  et  du  dernier  remaniement  de 
Fidelio,  on  ne  trouve  guère  dans  la  liste  des  compositions  écrites 
de  i8i3  à  i823  que  des  mélodies  et  des  sonates  de  piano,  parmi 
lesquelles,  il  est  vrai,  les  op,  io6,  109,  1 10  et  1 1 1 .  Le  maître  se 
recueillait  et  méditait  l'ouvrage  immense  par  lequel  il  devait 
couronner  sa  carrière  de  symphoniste. 


i52  Troisième  Partie. 


NEUVIEME    SYMPHONIE. 

«  La  ncuviènie  symphonie,  disait  Scudo.  est  une  pierre  de  dis- 
corde jetée  aux  critiques  de  tous  les  pays.  «  Et  de  fait,  cette 
œuvre  colossale  est  de  toutes  les  symphonies  de  Beethoven  celle 
qui  a  excité  le  plus  de  discussions  passionnées.  Il  était  impossible 
de  rester  froid  devant  une  telle  création  :  aussi  louanges  et 
critiques  s'exprimaient-elles  d'une  manière  absolue  et  agressive, 
et,  il  faut  bien  le  dire,  pendant  un  temps  assez  long,  ce  furent  les 
critiques  qui  l'emportèrent  par  le  nombre. 

Depuis  la  Ga\ette  musicale  de  Leipzig  de  Tannée  1826,  qui 
écrivait  :  «  On  dirait  que  la  musique  s'est  proposé  de  marcher 
désormais  sur  la  tête  au  lieu  des  pieds  «,  et  qui,  revenant  sur  cet 
ouvrage  en  1828,  le  comparait  au  chétif  village  de  Luxor,  élevé 
sur  les  ruines  de  la  fameuse  Thèbes  aux  cent  portes;  — depuis 
le  journal  musical  de  Londres  The  Harmonicon,  qui  écrivait_, 
aussi  en  1828  :  «  Les  amis  de  Beethoven  qui  lui  ont  conseillé 
de  publier  ce  morceau  absurde  sont  assurément  les  ennemis 
les  plus  cruels  de  sa  gloire  ;  «  —  jusqu'à  Fétis,  qui  encore 
vers  i863  parlait  dans  sa  Biographie  universelle  des  musiciens 
des  «  aberrations  d'un  génie  qui  s'éteint  (^)  »,  combien  d'ama- 
teurs, combien  d'écrivains,  combien  même  de  musiciens  ont 
condamné  l'ouvrage  le  plus  grandiose  de  Beethoven  ! 

Plusieurs,  à  la  suite  de  Fétis,  expliquèrent  Tinfériorité, 
évidente  à  leur  avis,  de  la  neuvième  symphonie  et  sa  confusion 

(')  Art.  PoHL  (Richard),  tome  VII. 


Beethoven.  153 


incompréhensible,  en  rappelant  le  malheur  affreux  dont  l'artiste 
avait  été  frappé,  la  surdité;  cette  surdité,  en  l'empêchant  d'en- 
tendre ses  compositions,  lui  aurait  fait  perdre  la  notion  du  beau 
musical  et  la  science  des  effets  d'harmonie  et  d'orchestre. 

Oui,  Beethoven  était  sourd  lorsqu'il  composa  la  neuvième 
symphonie  :  il  l'était  à  ce  point,  que  le  jour  où  on  l'exécuta  pour 
la  première  fois,  il  fallut  lui  faire  voir  les  applaudissements  qu'il 
n'entendait  plus.  Mais  il  était  déjà  sourd  dix  ans  auparavant, 
lorsqu'en  dirigeant  la  symphonie  en  /^,il  était  obligé  de  suivre  les 
mouvements  du  premier  violon,  son  ami  Schuppanzigh.  pour 
reconnaître  à  quel  passage  de  la  partition  l'orchestre  entier  était 
arrivé;  il  était  sourd  lorsqu'il  écrivit  cette  délicate  symphonie  en 
fa,  dont  la  fraîcheur  mélodique  fit  Tétonnement  du  monde  musi- 
cal ;  il  était  sourd  longtemps  auparavant  :  le  6  octobre  mil  huit 
cent  deux,  avant  la  Symphonie  héroïque^  avant  la  symphonie  en 
ut  mineur,  avant  la.  Sj^mp honte  pastorale,  il  écrivait  dans  son 
douloureux  testament  : 

«  Songez  que  depuis  six  années  je  souffre  d'un  mal  terrible 
qu'aggravent  d'ignorants  médecins;  que,  bercé  d'année  en  année 
par  l'espoir  d'une  amélioration,  j'en  suis  venu  à  la  perspective 
d'être  sans  cesse  sous  l'influence  d'un  mal  dont  la  guérison 
sera  fort  longue  et  peut-être  impossible....  Si  quelquefois  je 
voulais  oublier  mon  infirmité,  oh!  combien  j'en  étais  durement 
puni  par  la  triste  et  douloureuse  épreuve  de  ma  difficulté  d'en- 
tendre! Et  cependant  il  m'était  impossible  de  dire  aux  hommes  : 
Parlez  plus  haut,  criez,  je  suis  sourd!  Comment  me  résoudre 
à  avouer  la  faiblesse  d'un  sens  qui  aurait  dû  être  chez  moi  plus 
complet  que  chez  tout  autre!...  De  quel  chagrin  j'étais  saisi 
quand  quelqu'un,  se  trouvante  côté  de  moi,  entendait  de  loin 


,  54.  Troisième  Partie. 


une  flûte,  et  que  je  n'entendais  rien  ;  quand  il  entendait  chanter 
un  pâtre,  et  que  je  n'entendais  rien!...  » 

Faut-il  donc  conclure  d'après  cela  que  dans  la  Symphonie 
héroïque,  dans  les  symphonies  en  ut  mineur,  pastorale,  en  la, 
en  fa,  que  dans  l'ouverture  de  Coriolan  et  dans  celle  de  Léonore, 
que  dans  les   deux  tiers  de  son  œuvre,  enfin,  Beethoven  avait 
perdu  la  notion  du  beau  musical  et  la  connaissance  des  effets 
d'harmonie  et  d'instrumentation? Si  notre  intelligence  trop  faible 
ne  peut  s'élever  sans  étude  à  la  compréhension  de  la  neuvième 
symphonie,    faut-il  déclarer   que   les    limites    de    nos    propres 
facultés  doivent  borner  le  domaine  de  l'art,  et  que  Beethoven  en 
les   dépassant  est  tombé  dans  la  folie,   dans   l'absurdité,   dans 
l'enfance?  Quelle  injurieuse  outrecuidance  ne  serait   pas   ren- 
fermée dans  une  telle  proposition  !  Approchons-nous  avec  respect 
de  l'ouvrage  suprême  du  maître,  étudions-le  assez  pour  le  com- 
prendre, et  si  nous  ne  pouvons  y  parvenir  complètement,  cour- 
bons la  tête  et  avouons  sans  fausse  honte  qu'un  tel  génie  est  au- 
dessus  de  notre  portée.  De  grands  artistes,  de  vrais  artistes,  en 
sont  arrivés  là;  et,  pour  n'en  citer  qu'un,  rappelons  quelques 
lignes  écrites  sur  Beethoven  par  le  peintre  Eugène  Delacroix  : 
«  ...  A  mesure  que  l'abondance  des  idées  le  force  en  quelque 
sorte  à  créer  des  formes  inconnues,  il  néglige  la  correction  et  les 
proportions  rigoureuses;  en  même  temps,  sa  sphère  s'agrandit, 
et  il  arrive  à  la  plus  grande  force  de  son  talent.  Je  sais  bien  que 
dans  la  dernière  partie  de  son  œuvre  les  savants  et  les  connais- 
seurs refusent  de  le  suivre;  en  présence  de  ces  productions  gran- 
dioses et  singulières,  obscures  encore  ou  destinées  peut-être  à  le 
demeurer  toujours,  les  artistes,  les  hommes  de  métier,  hésitent 
dans  le  jugement  qu'il  en  faut  porter,  mais  si  l'on  se  rappelle 


Beethoven.  155 


que  les  ouvrages  de  sa  seconde  époque,  trouvés  indéchiffrables 
d'abord,  ont  conquis  l'assentiment  général,  et  sont  regardés 
comme  des  chefs-d'œuvre,  je  lui  donnerai  raison  contre  mon 
sentiment  même,  et  je  croirai  cette  fois,  comme  beaucoup 
d'autres,  qu'il  faut  toujours  parier  pour  le  génie  (*)....  « 

Depuis  cette  époque,  les  derniers  ouvrages  de  Beethoven,  et 
particulièrement  sa  neuvième  symphonie,  ont  obtenu,  sinon  près 
du  public  une  faveur  égale  à  celle  dont  jouissent  les  précédentes, 
du  moins  près  des  artistes  une  admiration  profonde  et  tendant 
chaque  jour  à  s'étendre  davantage.  Des  exécutions  plus  fré- 
quentes, des  analyses  dictées  par  un  sentiment  plus  exact  du 
génie  de  Beethoven,  commencent  à  répandre  même  parmi  les 
amateurs  la  connaissance  et  le  goût  de  ces  pages  grandioses, 
qui,  «  si  elles  ne  sont  pas  le  plus  pur  de  son  œuvre,  sont  assu- 
rément ce  qui  approche  le  plus  du  sublime  (-)  «. 

Exécutée  pour  la  première  fois  à  Vienne,  le  7  mai  1824,  la 
neuvième  symphonie,  en  ré  mineur,  fut  publiée  en  1826  sous  le 
titre  de  «  Symphonie  avec  chœur  final  sur  l'Ode  à  la  joie  de 
Schiller j  pour  grand  orchestre,  quatre  voix  soli  et  chœur  à 
quatre  voix,  op.  i25  ».  Depuis  quand  le  maître  y  travaillait-il? 
Depuis  1822,  suivant  Thayer;  depuis  1828,  suivant  Schindler. 
S'il  ne  passa  qu^une  année  ou  deux  à  écrire  cette  œuvre,  il  est 
permis  de  croire  que  depuis  un  laps  de  temps  beaucoup  plus  long 
il  en  méditait  le  plan  colossal. 

N'y  pensait-il  pas  déjà  en  18 14,  lorsqu'il  composait  une 
ouverture  à  laquelle  il  donnait  pour  thème  un  motif  écrit  sur  les 

(')  Eugène  Delacroix,  Questions  sin-  le  beau  [Revue  des  Deux-Mondes  du 
i5  juillet  1854). 
{■)  EusÈBE  Lucas,  Les  Concerts  classiques  en  France.  Paris,  1876. 


j  55  Troisième  Partie, 


mêmes  vers  de  Schiller,  qui  sont  le  texte  du  final  de  la  neuvième 
symphonie?  Tout  ce  que  nous  savons  des  habitudes  du  maître 
nous  démontre  que  dans  cet  espace  de  dix  années,  i8i3-i823, 
où  il  produisit  beaucoup  moins  d'œuvres,  et  surtout  moins 
d'œuvres  importantes,  que  dans  les  dix  années  précédentes,  son 
esprit  travaillait  sans  cesse  à  la  symphonie  avec  chœur. 

En  1816,  Beethoven  rompit  brusquement  des  négociations 
entamées  avec  des  amateurs  anglais  qui  lui  demandaient  une 
nouvelle  symphonie,  au  prix  de  cent  livres  sterling.  Pourquoi 
cette  rupture?  parce  qu'il  avait  appris  que  Ton  comptait  exiger 
de  lui  une  œuvre  écrite  dans  le  style  de  ses  premières  sym- 
phonies. —  En  1817,11  répondait  à  une  personne  qui  le  félicitait 
sur  Tensemble  de  ses  travaux  :  «  Ce  que  j'ai  fait  n'est  rien,  de 
bien  autres  visions  me  flottent  devant  Tesprit  (').  «  —  Ces  vi- 
sions prirent  corps  dans  la  création  immense  dont  il  est  temps 
de  nous  occuper  plus  particulièrement. 

Comme  le  titre  même  l'indique,  les  voix  humaines  n'inter- 
viennent que  dans  le  quatrième  et  dernier  morceau  de  la  neu- 
vième symphonie;  les  trois  premiers  sont  écrits  dans  la  forme 
de  la  symphonie  pure,  encore  élargie  par  le  génie  inépuisable  du 
maître. 

Dans  Tallegro,  une  inAiovation  de  forme  apparaît  immédia- 
tement aux  yeux  :  Beethoven  s'est  affranchi  de  Tobligation  clas- 
sique de  reprendre  la  première  partie. 

'c  Cet  allegro  maestoso,  écrit  en  ré  mineur,  commence  cepen- 
dant sur  raccord  de  /a,  sans  la  tierce,  c'est-à-dire  sur  une  tenue 
des  notes  la^  mi,  disposées  en  quinte,  arpégées  en  dessus  et  en 

(^)  WiLDER,  Les  dernières  années  de  Beethoven. 


Beethoven.  i5y 


dessous  par  les  premiers  violons,  les  alios  et  les  contre-basses, 
de  manière  que  l'auditeur  ignore  s'il  entend  l'accord  de  la  mi- 
neur, celui  de  la  majeur,  ou  celui  de  la  dominante  de  re.  Cette 
longue  indécision  de  la  tonalité  donne  beaucoup  de  force 
et  un  grand  caractère  à  l'entrée  du  tutti  sur  l'accord  de  ré 
mineur.  La  péroraison  contient  des  accents  dont  l'âme  s'émeut 
tout  entière;  il  est  difficile  de  rien  entendre  de  plus  profondé- 
ment tragique  que  ce  chanl  des  instruments  à  vent  sous  lequel 
une  phrase  chromatique  en  trémolo  des  instruments  à  cordes 
s'enfle  et  s'élève  peu  à  peu ,  en  grondant  comme  la  mer 
aux  approches  de  Forage.  C'est  là  une  magnifique  inspira- 
tion {^]  )'> . 

Alors  qu'on  est  encore  tout  entier  sous  l'impression  de  ce 
morceau  grandiose,  voici  que  le  génie  du  maître  se  présente  à 
vous  sous  un  aspect  inattendu.  D'après  toutes  les  traditions  reçues 
et  les  exemples  donnés  par  Beethoven  lui-même,  dans  ses  huit 
premières  symphonies,  on  attend,  après  l'allégro,  un  morceau 
d'un  mouvement  lent,  adagio,  andante  ou  larghetto  :  c'est  le 
plus  léger  et  le  plus  vif  des  scherzi  qui  s'offre  à  votre  esprit 
charmé.  L'adagio,  en  le  suivant,  deviendra  le  troisième  morceau 
de  la  composition.  En  ce  qui  concerne  la  neuvième  symphonie, 
ce  renversement  de  l'ordre  fixé  pour  les  différents  morceaux  est 
une  innovation  pleine  d'à-propos  :  elle  a  été  imitée  par  plusieurs 
auteurs  modernes  II  est  logique,  en  effet,  de  placer  le  scherzo 
entre  les  deux  morceaux  les  plus  sérieux  de  la  symphonie;  le 
contraste  qu'il  forme  après  un  allegro  serré  et  travaillé  est  plein 
d'effet,  et  une  nouvelle  émotion  résulte  du  contraste  non  moins 

(')  Berlioz. 


38  Troisième  Partie. 


heureux  produir  par  la  gravité  de  l'andante  succédant  à  la  pétu- 
lance du  scherzo. 

Le  scherzo  de  la  neuvième  symphonie  est  une  merveille,  sous 
le  tr;ple  rapport  du  plan,  de  l'invention  mélodique  et  de  l'instru- 
mentation. Par  une  nouvelle  hardiesse  de  Beethoven,  le  trio 
de  ce  scherzo  perd  jusqu'au  dernier  vestige  du  menuet,  la  mesure  : 
il  est  écrit  à  quatre  temps,  le  scherzo  restant  à  trois  temps;  de 
Talternative  de  ces  deux  mesures,  et  de  la  diversité  pleine  de 
richesse  des  rythmes  qui  en  émanent,  résultent  des  effets  d'une 
élégance  et  d'un  charme  inouïs.  Il  y  a  double  retour  du  trio, 
et  en  cela  le  plan  du  morceau  se  rapproche  du  plan  adopté  pré- 
cédemment par  le  maître  dans  la  symphonie  en  si  bémol  el  dans 
la  symphonie  en  la. 

Dans  Tadagio  cantabile,  au  contraire,  Beethoven  invente 
encore  une  forme  nouvelle,  et  d'une  telle  originalité  de  plan, 
que,  comme  l'a  dit  Berlioz,  il  faut  plusieurs  auditions  pour  s'y 
habituer  complètement.  Ici  encore  il  y  a  alternative  d'un  thème 
à  trois  temps  et  d'un  thème  à  quatre  temps.  Si  nous  avons  admiré 
dans  le  premier  morceau,  dans  le  scherzo,  la  puissance  et  la  nou- 
veauté des  idées,  aurons-nous  moins  à  admirer  dans  Fadagio? 
Non,  certes,  et  ici  le  maître  se  manifeste  encore  par  des  accents 
magnifiques. 

Bien  que  par  l'introduction  des  voix  le  finale  sorte  des  bornes 
ordinaires  de  la  symphonie  à  orchestre,  on  peut  dire  que  tout 
dans  son  style  le  rattache  au  genre  instrumental.  Est-ce  une 
cantate  que  le  maître  a  voulu  écrire?  Est-ce  au  moins  une  tra- 
duction fidèle  de  la  poésie  de  Schiller?  Non,  puisque  rien  n'est 
sacrifié  à  l'effet  de  virtuosité  du  chanteur,  puisqu'il  n'y  a  point 
de  texte  dramatique,  de  rôles   distribués,    puisque   l'ordre   des 


Beethoven.  1 59 


strophes  de  Schiller  n'est  pas  respecté,  que  le  sens  de  ses  vers 
n'est  pas  toujours  suivi.  Nous  penchons  vers  cette  opinion  d'un 
critique  allemand  dont  nous  n'avons  pas  su  le  nom^  et  qui  écrivait 
en  1826  dans  la  Ga'{ette  musicale  de  Berlin  :  Beethoven_,  dans 
les  trois  premiers  morceaux,  épuise  les  ressources  de  l'orchestre 
et  montre  sous  leurs  aspects  divers  les  instruments  qui  le  compo- 
sent; dans  l'allégro,  il  les  divise  par  masses,  et  oppose  le  groupe 
des  instruments  à  cordes  à  celui  des  instruments  à  vent  d'une 
manière  plus  tranchée  qu'il  ne  l'avait  jamais  fait  auparavant. 
Dans  le  scherzo,  au  contraire,  il  sépare  tous  les  éléments  de 
l'orchestre,  et  «  appelle  hardiment  chaque  instrument  isolé  à 
une  existence  indépendante  »;  —  dans  Tadagio,  il  s'en  sert  libre- 
ment et  selon  sa  seule  inspiration  mélodique.  Dans  le  finale, 
il  appelle  à  lui  la  voix  humaine  comme  l'instrument  du  chant 
par  excellence,  l'élément  primordial  de  la  musique.  Les  mélodies 
qu'il  lui  confie  ne  sont  pas  tant  destinées  à  l'expression  des 
sentiments  décrits  par  les  vers  qu'elles  accompagnent,  qu'à  la 
représentation  idéale  du  chant  humain  opposé  à  la  réunion  des 
voix  instrumentales  ('). 

Les  voix  sont  annoncées  par  une  longue  introduction,  dans 
laquelle  l'orchestre  semble  vouloir  reprendre  les  morceaux  pré- 
cédents; divers  instruments  en  font  d'abord  entendre  plusieurs 

(')  Co:"nme  la  Divine  Comédie^  de  Dante,  la  neuvième  symphonie  de 
Beethoven  a  été  et  sera  longtemps  le  sujet  de  nombreux  commentaires.  Le 
plus  récent  et  l'un  des  plus  intéressants  d'entre  eux  est  celui  de  M.  Victor 
Wilder  :  Schiller  aurait  écrit  en  réalité,  sous -Je  titre  d'Ode  à  la  joie,  une 
Ode  à  la  liberté,  et  la  crainte  de  la  censure  l'aurait  seule  obligé  de  dissimu- 
ler sa  pensée.  De  son  côté,  Beethoven  aurait  adopté  ce  sens  caché.  Telle  est 
l'hypothèse  ingénieusement  développée  par  M.  Wilder,  et  sur  laquelle  l'émi- 
nent  critique  s'est  appuyé  pour  traduire  à  nouveau  le  texte  de  ce  grandiose 
ouvrage. 


,5o  Troisième  Partie. 


thèmes,  mais  ils  sont  toujours  interrompus  par  les  basses  qui 
exposent  le  thème  princij)al  confié  un  peu  plus  tard  aux  voix. 
Ce  thème,  qu'il  a  plu  à  Fctis  de  trouver  vulgaire,  domine  tout 
le  reste  de  la  composition  et  donne  lieu  aux  plus  admirables 
modifications  deryihme  et  d'harmonie;  il  reparaît  après  ïandante 
DîLiestoso,  auquel  il  se  mêle  dans  l'allégro  à  6/4.;  il  éclate  dans 
un  immense  effet  de  sonorité,  et  c'est  encore  lui  qui  termine 
dans  les  dernières  phrases  de  l'orchestre  seul.  Quelle  variété 
merveilleuse  Beethoven  lui  donne-t-il  par  cent  combinaisons 
de  rythmes^  d'accompagnements,  de  dispositions  vocales  ou  ins- 
trumentales! Sous  combien  d'aspects  ne  le  voyons-nous  pas  appa- 
raître, et  tellement  renouvelé  dans  toutes  ses  parties,  que  l'on 
croit  entendre  un  motif  nouveau.  L'art  du  rythme,  dont  on 
aperçoit  les  progrès  dans  les  huit  premières  symphonies,  est 
arrivé  ici  à  la  perfection.  L'instrumentation  n'offre  pas  moins 
de  beautés  supérieures;  elle  comprend  plus  de  parties  que  dans 
aucune  des  précédentes  symphonies  :  Beethoven  y  emploie,  en 
outre  de  l'orchestre  classique,  deux  cors,  le  contrebasson,  les 
trois  trombones,  et  pour  le  finale,  les  cymbales,  la  grosse  caisse 
et  le  triangle.  Comme  dans  la  huitième  symphonie,  les  deux 
timbales  sont  accordées  à  l'octave. 

Ainsi  que  le  pressentait  Eugène  Delacroix,  la  neuvième  sym- 
phonie a  fini  par  triompher  des  amères  critiques  qui  s'étaient 
multipliées  contre  elle.  Daius  sqs  Etudes  siw  Beethoven,  Berlioz 
écrivait  : 

«  Un  petit  nombre  de  musiciens  naturellement  portés  à  exa- 
miner avec  soin  tout  ce  qui  tend  à  agrandir  le  domaine  de  l'art, 
et  qui  ont  mûrement  réfléchi  sur  le  plan  général  de  la  sym- 
phonie avec  chœurs,  après  l'avoir  lue  et  écoutée  attentivement 


Beetlioven 


iGi 


à  plusieurs  reprises,  affirment  que  cet  ouvrage  leur  paraît  être 
lapins  magnifique  expression  du  génie  de  Beethoven.  )> 

C'est  aujourd'hui  la  conviction  d'un  nombre  considérable  de 
compositeurs,  d'artistes  et  même  d'amateurs^  à  la  suite  desquels 
nous  nous  rangeons,  comme  un  admirateur  ému  d'une  des 
plus  grandioses  conceptions  du  génie  humain. 


M.  BrExXet.   -  Hist,  de  la  Symphonie. 


1 1 


^eoss^r^r^ 


CONCLUSION. 


Arrivé  au  terme  de  notre  travail,  nous  demandons  la  permis- 
sion de  jeter  un  coup  d'œil  en  arrière  pour  saluer  encore  une  fois 
les  maîtres  dont  les  noms  se  sont  tour  à  tour  présentés  sous 
notre  plume,  et  dont  les  œuvres  constituent  l'histoire  de  la  sym- 
phonie. 

Dans  l'espace  de  temps  que  notre  travail  devait  embrasser, 
on  peut  distinguer  trois  périodes  principales.  C'est  d'abord  une 
époque  d'enfantement  :  fille  de  formes  musicales  moins  parfaites, 
la  symphonie  végète  dans  une  jeunesse  obscure  et  chétive;  elle 
a  peine  à  se  créer  une  vie  propre  et  individuelle,  dominée  qu'elle 
est  tantôt  par  le  style  de  la  danse,  tantôt  par  les  formules  de  la 
scolastique.  Presque  en  même  temps,  plusieurs  maîtres  entre- 
prennent de  la  fortifier,  de  l'agrandir;,  les  efforts  de  tous  ne  sont 
pas  également  fructueux  :  Gossec  reste  isolé  pendant  longtemps 
en  France;  Haydn,  le  plus  grand  d'entre  ces  réformateurs,  fait 
oublier  jusqu'au  nom  de  ses  contemporains,  de  ses  prédéces- 
seurs. 


IÔ4  Histoire  de  la  Symphonie. 

Avec  lui,  la  symphonie  entre  dans  la  seconde  époque  de  son 
existence.    Il    s'en   empare  et  l'embellit   au  point  qu'il  semble 
la  créer;  il  lui  donne  sa  forme,  son  style,  ses  dimensions,  il  fixe 
le  nombre  des  instruments  de  son  orchestre,   et  règle  tous  les 
détails  de  sa  composition.  Son  école  s'enrichit  de  maîtres  nom- 
breux et  laborieux  :  à  leur  tête  brille  un  pur  et  charmant  génie, 
Mozart.  La  symphonie  étend  son  empire  dans  tous  les  pays  où 
la  musique  est  cultivée;  elle  compte  par  centaines  ses  composi- 
teurs, par  milliers  ses  admirateurs.  La  grande  figure  de  Haydn 
domine  toujours;  c'est  d'après  ses  exemples  que  tous  travaillent. 
Mais  tous  n'ont  pas  le  même  génie,  le  même  bonheur:  le  modèle 
classique,  suivi  de  trop  près,  donne  lieu  à  de  fastidieuses  imita- 
tions :  la  forme  de  la  symphonie  devient  si  régulière,  si  inva- 
riable, entre  les  mains  de  ces  imitateurs,  qu'elle  finit  par  sembler 
monotone;  on  l'appelle  périodique^  pour  montrer  avec  quel  ordre 
et  quelle   obéissance  les  périodes   musicales  se  succèdent  dans 
un  ordre  immuable.    Les  compositions  orchestrales  des  imita- 
teurs de  Haydn  sont  à  celles  de  ce  maître  et  à  celles  de  Mozart  ce 
que  les  produits  d'un   magasin   de  fleurs  artificielles   sont   aux 
plantes   ravissantes  et  parfumées  d'une  serre  magnifique.  Il  y 
a  évidemment  là   un  danger  pour  la  symphonie  :   le  temps  de 
sa  gloire  est-il  déjà  fini?  Non,  voici  qu'elle  l'atteint  seulement. 
Avec  le  xix®  siècle  commence  pour  elle  une  ère  de  rénovation. 
Beethoven  apparaît,  qui  dès  sa  deuxième  symphonie  ouvre  des 
horizons  nouveaux.    Dans  ses  neuf  créations  orchestrales,  que 
Schuman n   comparaît  aux   neuf  Muses,  il  renouvelle  la  forme 
générale  et  le  plan  de  chaque  morceau,  il  augmente  Torchestre, 
il  anime  la  mélodie,  le  rythme,  l'harmonie,  d'un  souffle  indépen- 
dant et  fier.  Tous  les  éléments  de  la  musique  instrumentale  sont 


Conclusion.  i65 


élargis  par  lui,  et  son  esprit,  sans  cesse  soucieux  d'une  perfection 
plus  grande,  s'attache  jusqu'à  la  dernière  heure  à  faire  progresser 
chaque  partie  de  l'art. 

Tandis  que  chez  Haydn  et  même  chez  Mozart  considérés 
comme  symphonistes,  il  est  facile  de  généraliser  un  jugement, 
Beethoven  se  présente  à  nous  avec  une  imagination  si  féconde  et 
si  variée,  qu'il  faut  prendre  séparément  chacune  de  ses  œuvres, 
et  dans  chacune  admirer  des  formes  et  des  inspirations  nouvelles; 
dans  celles  mêmes  où  il  semble  se  faire  le  plus  simple,  le  plus 
petit,  il  y  a,  en  un  point  quelconque,  un  progrès  à  constater  dans 
l'une  de  ses  facultés. 

Si  véritablement  les  «  trois  styles  y>  de  Beethoven  existent  et 
se  laissent  reconnaître  dans  la  série  de  ses  sonates  ou  dans  celle 
de  ses  quatuors,  il  est  impossible  de  les  distinguer  en  ce  qui  con- 
cerne ses  symphonies,  puisque  leur  succession  chronologique 
bien  établie  nous  montre  entre  Y  héroïque  et  celle  en  ut  mineur 
la  symphonie  en  si  bémol,  d'un  caractère  si  différent,  et  entre  la 
symphonie  en  la  et  la  neuvième,  celle  enfa^cQ  petit  chef-d'œuvre 
de  verve,  d'élégance  et  de  délicatesse. 

Avec  une  telle  variété  de  conception,  il  n'y  a  plus  de  danger  pour 
la  symphonie  de  tomber  dans  la  monotonie  fatigante  où  l'avaient 
conduite  les  imitateurs  trop  scrupuleux  et  trop  timorés  de  l'au- 
teur des  Saisons.  Que  les  successeurs  de  Beethoven  choisissent 
leurs  modèles  parmi  les  neuf  chefs-d'œuvre  de  ce  maître  immor- 
tel, ou  parmi  ceux  de  Haydn  et  de  Mozart,  la  symphonie  au 
XIX®  siècle  est  assurée  d'une  belle  existence  :  nous  n'avons  pas  à 
la  suivre  dans  cette  quatrième  et  plus  moderne  époque.  Notre 
tâche  est  terminée,  et  en  Beethoven  nous  avons  trouvé  le  maître 
souverain  de  la  musique  d'orchestre.  Puisse  notre  travail,  dicté 


i66 


Histoire  de  la  Symphonie. 


par  un  profond  amour  de  la  musique  dans  ce  qu'elle  a  de  plus 
élevé,  et  par  une  consciencieuse  recherche  de  Texactitude  his- 
torique, faire  éprouver  au  lecteur  une  partie  du  plaisir  que  nous 
avons  trouvé  à  vivre  pour  un  temps  au  milieu  des  grands  génies 
de  l'art  et  de  leurs  immortels  ouvrages. 


TABLE  DES  MATIERES. 


Introduction i 

^^ 
PREMIÈRE  PARTIE. 

ORIGINES   DE    LA   SYMPHONIE. 

Anciennes  définitions  du  mot  symphonie ^ 

La  musique  instrumentale  au  moyen  âge - o 

Anciennes  formes  de  composition  instrumentale 1 3» 

^^ 
DEUXIÈME  PARTIE. 

LA    SYMPHONIE   AU   DIX-HUITIEME   SIECLE. 

Les  précurseurs ^-^ 

■y  o 

La  symphonie  en  France -^-^ 

Haydn 4^ 


i68  Table  des  matières. 

Les  symphonies  de  Haydn 54 

Mozart 7  ^ 

Les  contemporains  de  Mozart  et  de  Haydn 88 

La  symphonie  pittoresque  et  dramatique 10 1 

^^ 
TROISIÈME  PARTIE. 

BEETHOVEN. 

Première  et  deuxième  symphonies 1 1 3 

Symphonie  héroïque 118 

Quatrième  et  cinquième  symphonies 1 3  i 

Symphonie  pastorale,  septième  et  huitième  symphonies 143 

Neuvième  symphonie 1^2 

^^ 

Conclusion 1 63 


A 


A. 


Paris.  —  Imp.  Gaulhier-Villars,  55,  quai  des  Grands- Augustins. 


/ 


Date  Due 


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950 

FEB  2  0  '! 

p9 

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Librav  Bureau  Cat.  No.  1137. 

VU 


Î^LL3  BINDERY 

ALTHAM,  MASS. 

DEC.  1949 


785.11 


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Brenet,  Michel  u    .  «.   h 

'       Histoire  de  la  symphonie  a  orchestre,  a 


ML    1255    .  B66 

CBobillier^     Mar±e3     laSS- 
1910. 

Histoire    de    la    eymphonle     *a 
orcheat.re 


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